La couleur qui saigne : Emil nolde et l'expressionnisme comme cri primitif
La nuit tombe sur Berlin en 1912. Dans une petite galerie de la Potsdamer Straße, une foule se presse devant une série de tableaux aux couleurs si violentes qu’elles semblent irradier dans l’obscurité. Les visages sont déformés, les corps tordus comme sous l’effet d’une douleur invisible. Au centre, "La Cène" d’Emil Nolde attire les regards horrifiés : le Christ y apparaît avec des traits presque simiesques, entouré d’apôtres aux yeux exorbités, baignés dans une lumière rouge sang qui semble couler des murs. Un critique s’exclame : "C’est de la peinture ou une crise d’épilepsie ?" Un jeune homme au regard fiévreux, qui se révélera plus tard être le poète Georg Trakl, murmure : "Enfin quelqu’un qui peint comme on hurle."
Par Artedusa
••8 min de lectureCe soir-là, Nolde ne le sait pas encore, mais il vient d’inventer une nouvelle façon de voir le monde – non pas avec les yeux, mais avec les tripes. Ses couleurs ne décrivent pas, elles agressent. Elles ne représentent pas la réalité, elles la transpercent. Et dans l’Allemagne du début du XXe siècle, en proie aux convulsions de la modernité, cette peinture-là va devenir le miroir d’une âme collective en crise.
01Le peintre qui voulait brûler les académies
Imaginez un homme de haute taille, au visage taillé à la serpe, avec des yeux bleus si perçants qu’ils semblent capables de transpercer les mensonges de son époque. Emil Nolde, né Emil Hansen en 1867 dans un village perdu du Schleswig, entre Allemagne et Danemark, n’était pas destiné à devenir peintre. Fils de paysans, il avait d’abord appris le métier de sculpteur sur bois, taillant des meubles pour les maisons bourgeoises qu’il méprisait déjà. "Je haïssais ces intérieurs étouffants, ces rideaux de velours, ces dorures qui étouffent la lumière", écrira-t-il plus tard. Ce qui le fascinait, c’était l’extérieur : les marais de sa région natale, ces étendues plates où le ciel et la terre se confondent, où la lumière semble venir de nulle part et de partout à la fois.
Sa révolte contre l’académisme commence tôt. À 31 ans, il s’inscrit à l’école des Beaux-Arts de Munich, mais en sort dégoûté après quelques mois. "On nous apprenait à peindre comme des photographes en couleurs", dira-t-il. Ce qu’il cherche, lui, c’est une peinture qui "vibre comme un nerf à vif". En 1906, il rejoint brièvement le groupe Die Brücke (Le Pont), ces jeunes fauves allemands qui veulent révolutionner l’art. Mais très vite, il s’en éloigne. Trop de théorie, pas assez de folie. "Kirchner et Heckel veulent construire un nouveau style, moi je veux crier", écrit-il dans une lettre.
Ce cri, il va le trouver dans la couleur. Pas la couleur sage des impressionnistes, qui cherchent à capturer la lumière du moment, mais une couleur primitive, presque barbare, qui semble jaillir directement des entrailles de la terre. Ses rouges ne sont pas ceux des coquelicots, mais ceux du sang frais. Ses jaunes ne rappellent pas le soleil, mais la fièvre. Ses bleus ne sont pas ceux de la mer, mais ceux d’une nuit sans étoiles.
02La Nouvelle-Guinée ou l’enfer du paradis
En 1913, Nolde embarque pour une expédition qui va marquer un tournant dans son œuvre. Officiellement, il s’agit d’une mission scientifique allemande en Nouvelle-Guinée, financée par le gouvernement impérial. Officieusement, c’est une quête personnelle, presque mystique. "Je voulais voir des hommes qui n’avaient pas encore été corrompus par la civilisation", expliquera-t-il. Ce qu’il découvre là-bas le bouleverse.
Les mois passés parmi les tribus papoues vont nourrir une série de centaines d’aquarelles, réalisées sur le vif, où la couleur semble exploser comme une grenade. Dans "Danseurs de la mer du Sud", les corps peints en rouge et blanc se tordent dans une transe sacrée, tandis que les masques tribaux, aux traits déformés, semblent hurler leur vérité à la face du monde. Ces œuvres, d’une intensité rare, vont devenir la matrice de ses peintures les plus célèbres.
Pourtant, ce voyage est aussi une descente aux enfers. Nolde, qui se croyait immunisé contre le choc culturel, est profondément perturbé par ce qu’il voit. Dans ses carnets, il décrit les danses rituelles comme "des orgies de démons", et les visages tatoués des indigènes comme "des masques de la folie humaine". Cette ambiguïté – entre fascination et répulsion – va imprégner toute son œuvre future. "Je suis rentré en Europe avec l’impression d’avoir vu l’envers du paradis", écrit-il. "Et cet envers était bien plus vrai que tout ce que j’avais connu auparavant."
03La couleur comme arme
De retour en Allemagne, Nolde se lance dans une série de tableaux religieux qui vont scandaliser les bien-pensants. "La Vie du Christ", peinte entre 1911 et 1912, est une suite de treize panneaux où les scènes bibliques sont traitées avec une violence inouïe. La Cène n’est plus un moment de recueillement, mais une scène de beuverie où les apôtres, aux visages grimaçants, semblent possédés par des forces obscures. Le Christ lui-même, loin de la sérénité des icônes traditionnelles, apparaît comme un homme torturé, au corps déformé par la souffrance.
Ce qui choque, ce n’est pas seulement le sujet, mais la façon dont il est traité. Nolde utilise des couleurs pures, non mélangées, appliquées en couches épaisses qui semblent suinter de la toile. "La couleur doit saigner", disait-il. Et c’est exactement l’effet produit : ses tableaux semblent vivants, comme si la peinture était encore humide, prête à couler.
Techniquement, Nolde est un révolutionnaire. Il abandonne les glacis des maîtres anciens pour des empâtements brutaux, où la matière devient presque sculpturale. Dans "Le Prophète" (1912), un bois gravé devenu l’une de ses œuvres les plus célèbres, les traits noirs semblent avoir été taillés à la hache, comme si le burin avait creusé directement dans la chair du papier. Cette violence graphique, cette rage presque physique dans l’exécution, préfigure l’expressionnisme abstrait américain des années 1950.
04Les jardins de la folie
À partir des années 1920, Nolde se retire dans le nord de l’Allemagne, à Seebüll, où il fait construire une maison-atelier entourée de jardins qu’il cultive avec passion. "Je peins mes fleurs comme je peins mes démons", confie-t-il. Et en effet, ses "Jardins de fleurs" (1915-1920) sont parmi les œuvres les plus troublantes de l’art moderne.
À première vue, ce sont des explosions de couleurs joyeuses : des tournesols éclatants, des coquelicots écarlates, des dahlias violets qui semblent danser dans la lumière. Mais regardez de plus près. Les pétales sont tachés, comme brûlés. Les tiges se tordent dans des spasmes. Et surtout, il y a cette lumière étrange, presque surnaturelle, qui semble venir de l’intérieur des fleurs elles-mêmes. "Elles ne sont pas belles, elles sont vivantes", disait Nolde. "Et la vie n’est pas belle, elle est intense."
Ces aquarelles, réalisées sur du papier japonais non apprêté, sont des chefs-d’œuvre de spontanéité. Nolde travaille vite, laissant la couleur s’étaler et se mélanger sur le papier humide. Parfois, il gratte la surface avec un couteau pour créer des effets de texture. Le résultat est à la fois brut et délicat, comme si la nature elle-même avait peint ces fleurs dans un moment d’extase ou de folie.
05L’artiste et le monstre
En 1933, alors que les nazis prennent le pouvoir, Nolde commet une erreur qui va hanter sa postérité. Convaincu que le nouveau régime va promouvoir un "art allemand", il adhère au parti nazi et écrit même des lettres enthousiastes à Goebbels. "Enfin un gouvernement qui comprend la vraie nature de l’art !", s’exclame-t-il. Pourtant, quatre ans plus tard, il se retrouve parmi les artistes exposés dans la tristement célèbre exposition "Art dégénéré", où ses œuvres sont présentées comme des exemples de "décadence juive-bolchevique".
L’ironie est cruelle. Nolde, qui avait cru pouvoir utiliser le régime à ses fins, se retrouve interdit de peindre. En 1941, les nazis lui confisquent son matériel et lui ordonnent de cesser toute activité artistique. Mais l’homme qui avait passé sa vie à crier sa vérité sur la toile ne peut se taire. Dans le secret de son atelier, il se met à peindre des centaines de petites aquarelles, qu’il cache dans les murs de sa maison. Ces "Tableaux non peints", comme il les appelle, sont parmi ses œuvres les plus poignantes : des paysages désolés, des visages fantomatiques, des fleurs qui semblent pleurer des larmes de couleur.
Aujourd’hui, cette période soulève une question troublante : Nolde était-il un opportuniste, un naïf, ou simplement un artiste prêt à tout pour continuer à créer ? "Il a cru que l’art pouvait exister en dehors de la politique", explique l’historien de l’art Christian Ring. "Mais en Allemagne, dans les années 1930, c’était une illusion dangereuse."
06La couleur qui survit
Nolde meurt en 1956, à l’âge de 88 ans, dans sa maison de Seebüll. Aujourd’hui, sa fondation, installée dans son ancien atelier, attire des visiteurs du monde entier. Ce qui frappe, en entrant dans ce lieu, c’est à quel point la couleur y est omniprésente. Les murs sont peints dans des tons vifs, les vitraux laissent filtrer une lumière dorée, et même les meubles semblent avoir été trempés dans la peinture.
Mais au-delà de l’esthétique, c’est l’héritage de Nolde qui continue de fasciner. Ses couleurs violentes, ses formes déformées, cette façon de peindre comme on hurle, ont influencé des générations d’artistes. Les expressionnistes abstraits américains, comme Rothko ou Pollock, ont reconnu en lui un précurseur. "Nolde a libéré la couleur de sa fonction descriptive", explique le peintre Georg Baselitz. "Il en a fait une force autonome, presque magique."
Aujourd’hui, dans un monde où les images sont partout, où la réalité est souvent filtrée par des écrans, l’œuvre de Nolde nous rappelle une vérité simple et terrible : l’art n’est pas là pour décorer, mais pour réveiller. Pour faire mal, si nécessaire. Pour nous rappeler que sous la surface lisse des choses, il y a toujours cette couleur qui saigne, ce cri qui ne veut pas s’éteindre.
Et vous, quand avez-vous vu pour la dernière fois une œuvre qui vous a vraiment transpercé ? Qui ne vous a pas laissé indifférent, mais vous a forcé à regarder en face ce que vous préféreriez ignorer ? Peut-être est-il temps de chercher à nouveau cette couleur primitive, cette vérité qui ne se laisse pas apprivoiser. Peut-être est-il temps de crier, à notre tour.