L’électricité des couleurs : Quand robert delaunay inventa la peinture en mouvement
Paris, hiver 1912. Dans l’atelier du boulevard Malesherbes, une toile posée sur le chevalet semble vibrer comme sous l’effet d’une fièvre. Robert Delaunay y a superposé des cercles concentriques – rouges, bleus, verts – qui s’entrechoquent avec une intensité presque physique. À côté de lui, Sonia, sa femme, observe en silence, ses doigts effleurant distraitement un coupon de soie qu’elle teint depuis l’aube. Soudain, Guillaume Apollinaire pousse la porte, son manteau couvert de neige. Sans un mot, il s’approche, plisse les yeux, puis éclate de rire : « Mais c’est de la musique que vous peignez là ! » Ce jour-là, sans le savoir, il venait de baptiser un mouvement – l’Orphisme – et de donner un nom à cette étrange alchimie où la couleur se met à danser.
Par Artedusa
••8 min de lectureCe que les Delaunay inventèrent entre 1911 et 1914 n’était pas une simple école picturale, mais une révolution du regard. Ils ne représentaient plus le monde : ils le recréaient à partir de ses éléments les plus purs – la lumière, le mouvement, l’énergie. Leurs toiles ne racontent pas d’histoires ; elles en sont une, écrite dans le langage universel des contrastes et des rythmes. Et si aujourd’hui, quand vous entrez dans une pièce aux murs peints en aplats vibrants, ou que vous portez un vêtement aux motifs géométriques qui semblent bouger sous vos yeux, c’est à eux que vous devez cette sensation étrange : celle que la couleur n’est pas un décor, mais une force vivante.
01La ville qui devint une symphonie
Imaginez Paris en 1910. La Tour Eiffel, fraîchement électrifiée, dresse ses poutrelles métalliques dans un ciel strié de fumées d’usines. Les tramways grondent sur les boulevards, les réverbères s’allument un à un, et dans les cafés, on discute avec passion des théories d’Einstein sur la relativité. C’est dans ce Paris-là, à la fois mécanique et poétique, que Robert Delaunay commence sa série des Villes.
La première version de La Ville de Paris (1910-1912) est un choc. Sur près de quatre mètres de long, trois femmes nues – les Trois Grâces, symbole de la beauté classique – se détachent sur un fond où se mêlent la Tour Eiffel, des immeubles haussmanniens et des fragments de rues. Mais ce qui frappe, ce n’est pas le sujet : c’est la manière dont les formes se dissolvent dans une mosaïque de couleurs pures. Les corps des Grâces sont striés de bleus et de roses, comme vus à travers un prisme. La Tour Eiffel, elle, n’est plus un monument, mais une structure rythmique, presque musicale, où chaque poutrelle semble vibrer.
Delaunay ne peint pas la ville. Il peint l’idée de la ville – son énergie, sa vitesse, sa lumière électrique. Et pour cela, il puise dans des sources inattendues. Les cercles concentriques qui envahissent ses toiles à partir de 1912 ? Ils lui viennent des expériences de Newton sur la décomposition de la lumière. Les couleurs pures qui s’entrechoquent ? Elles obéissent aux lois de Chevreul sur les contrastes simultanés, ce phénomène optique où deux teintes placées côte à côte semblent s’intensifier mutuellement. Mais Delaunay va plus loin : il ne se contente pas d’appliquer des théories. Il les ressent. « La couleur est une sensation physique, comme le son », écrit-il en 1912. « Elle a son propre langage, ses propres lois. »
02Le scandale des fenêtres qui ne s’ouvrent sur rien
En 1912, au Salon des Indépendants, une toile provoque un tollé. Fenêtres simultanées sur la ville montre une série de rectangles colorés – bleus, rouges, jaunes – qui semblent flotter dans l’espace. Certains y voient des vitraux, d’autres des fragments de paysage. En réalité, Delaunay a peint… des fenêtres. Ou plutôt, l’idée de fenêtres. Des ouvertures qui ne donnent sur rien, si ce n’est sur d’autres couleurs, d’autres lumières.
Le public, habitué aux paysages de Monet ou aux natures mortes de Cézanne, est déconcerté. « Où est le sujet ? » demande un critique. « Il n’y en a pas », répond Apollinaire dans sa chronique. « Delaunay peint la sensation pure. » Ce que le poète pressent, c’est que ces Fenêtres marquent un tournant. Pour la première fois en France, un artiste ose se passer de toute référence au réel. Les formes ne sont plus là pour représenter, mais pour créer – de l’espace, du mouvement, de l’émotion.
Derrière cette audace se cache une obsession : celle de la lumière. Delaunay passe des heures à observer les reflets sur les vitres des cafés, les jeux d’ombres dans les cours des immeubles. Il note dans ses carnets : « La lumière est la seule réalité. Tout le reste n’est que convention. » Ses Fenêtres ne sont pas des images, mais des expériences. En les regardant, vous ne voyez pas un paysage – vous ressentez la vibration de l’air, le frémissement de la lumière sur votre rétine.
03Sonia, ou l’art de porter la couleur
Pendant que Robert révolutionne la peinture, Sonia, elle, invente une autre forme d’Orphisme : celui du quotidien. En 1911, alors qu’elle attend son premier enfant, elle coud une couverture pour le berceau. Mais au lieu d’utiliser des motifs traditionnels, elle découpe des morceaux de tissu aux couleurs vives – rouge, bleu, jaune – et les assemble en une composition abstraite. « C’est ma première œuvre simultanée », dira-t-elle plus tard.
Ce qui commence comme un geste domestique devient une révolution. Sonia transpose les principes de l’Orphisme dans la mode, le textile, la décoration. En 1913, elle crée avec le poète Blaise Cendrars La Prose du Transsibérien, un livre-objet où texte et motifs abstraits s’entrelacent sur un rouleau de quatre mètres. Puis viennent les poèmes-robes – des vêtements où les couleurs et les formes deviennent une seconde peau. « Je voulais que l’art ne soit plus accroché au mur, mais porté, vécu », explique-t-elle.
Son atelier du boulevard Malesherbes devient un laboratoire. Elle y teint des soies, dessine des motifs pour des tissus d’ameublement, imagine des costumes pour les Ballets Russes. Et surtout, elle prouve que l’abstraction n’est pas réservée aux galeries : elle peut habiller les corps, meubler les intérieurs, transformer le quotidien en une œuvre d’art. « Sonia a fait ce que Robert n’aurait jamais osé », écrit un critique en 1925. « Elle a sorti l’Orphisme du cadre. »
04Le disque qui tourne à l’envers
En 1912, Robert Delaunay achète un phonographe. Pas pour écouter de la musique – pour étudier le mouvement. Il place un disque noir et blanc sur la platine, l’allume, et observe, fasciné, la manière dont les cercles semblent se déformer, se fondre les uns dans les autres. « C’est ça, la vraie abstraction », murmure-t-il. « Pas des formes fixes, mais des formes en devenir. »
Quelques semaines plus tard, il commence sa série des Disques. Des cercles concentriques – rouges, bleus, verts – qui semblent tourner sur eux-mêmes, comme des planètes ou des ondes sonores. Certains y voient une référence aux expériences de Newton. D’autres, une influence de la théorie des couleurs de Goethe. Mais Delaunay, lui, parle de « rythme visuel ». « Un tableau doit respirer comme une partition », écrit-il. « Chaque couleur est une note, chaque forme un accord. »
Ce qui fascine dans ces Disques, c’est leur ambiguïté. Regardez-les de près, et les couleurs semblent se repousser, comme si elles voulaient s’échapper de la toile. Reculez d’un pas, et elles se fondent en une vibration unique, presque hypnotique. « C’est de la magie pure », s’exclame Apollinaire. « On dirait que la toile va s’animer. »
En réalité, Delaunay a percé un secret : celui de la simultanéité. Dans ses toiles, plusieurs moments coexistent. Le disque qui tourne, le spectateur qui bouge, la lumière qui change – tout cela crée une impression de mouvement perpétuel. « La peinture n’est pas un instant figé », explique-t-il. « C’est un flux, comme la vie. »
05La guerre qui tua l’Orphisme
Août 1914. La guerre éclate. Robert, réformé pour raisons de santé, part avec Sonia pour l’Espagne. Leur atelier du boulevard Malesherbes est fermé, leurs toiles rangées dans des caisses. À Madrid, puis à Vila do Conde, au Portugal, ils tentent de continuer à travailler. Mais quelque chose a changé.
Les Disques laissent place à des paysages plus figuratifs. Les couleurs pures s’assombrissent. « La guerre a tout brisé », écrit Sonia dans son journal. « Même la lumière semble différente ici. » En 1916, ils rencontrent Diaghilev, qui leur commande des décors pour les Ballets Russes. Mais ce n’est plus la même chose. « Nous étions des révolutionnaires », confie Robert à un ami. « Maintenant, nous sommes des décorateurs. »
Pourtant, l’Orphisme ne meurt pas tout à fait. En 1925, Sonia expose ses tissus à l’Exposition internationale des Arts décoratifs. Ses motifs géométriques, ses couleurs vives, inspirent toute une génération de designers. « Elle a sauvé l’Orphisme en le rendant utile », dira plus tard le critique Waldemar George. « Robert peignait pour les musées. Sonia, elle, peignait pour la vie. »
06L’héritage invisible
Aujourd’hui, quand vous entrez dans un appartement aux murs peints en aplats de couleurs vives, quand vous portez un pull aux motifs géométriques qui semblent bouger sous la lumière, quand vous regardez une publicité où les formes abstraites créent une impression de mouvement, vous voyez l’héritage des Delaunay. Pourtant, leur nom est rarement cité.
Pourquoi ? Peut-être parce que l’Orphisme était trop en avance sur son temps. Trop radical pour les cubistes, trop décoratif pour les surréalistes. « Nous étions des marginaux », disait Sonia. « Des marginaux qui ont changé la façon de voir. »
En 1941, Robert meurt d’un cancer, seul et presque oublié. Sonia, elle, continuera à travailler jusqu’à sa mort en 1979. En 1964, elle devient la première femme à avoir une rétrospective au Louvre de son vivant. « Je n’ai jamais cessé de croire en la couleur », déclare-t-elle ce jour-là. « La couleur est une force. Une énergie. Comme la lumière du soleil. »
Aujourd’hui, quand vous regardez une toile de Delaunay, ce n’est pas seulement une peinture que vous voyez. C’est une fenêtre ouverte sur un autre siècle – un siècle où l’art osait croire que la couleur pouvait changer le monde. Et peut-être avait-il raison.