L’or et l’ombre : Quand moreau et redon réinventèrent le rêve
Imaginez une nuit de 1886, dans un appartement parisien aux murs tapissés de velours rouge. Une lampe à pétrole projette des ombres dansantes sur des toiles où des femmes aux yeux d’émeraude dansent avec des têtes coupées, où des cyclopes souriants émergent de brumes violettes. Autour d’une table en acajou, Stéphane Mallarmé, Joris-Karl Huysmans et le comte Robert de Montesquiou feuillettent un portfolio de lithographies étranges : des yeux flottants, des araignées qui pleurent, des fleurs aux pétales humains. « C’est de la poésie faite avec de l’encre et du charbon », murmure Mallarmé en caressant une estampe signée Odilon Redon. À quelques rues de là, dans son atelier-musée de la rue de La Rochefoucauld, Gustave Moreau achève Jupiter et Sémélé, une toile où des dieux aux corps d’or s’étreignent dans une lumière qui semble venir d’un autre monde. Ces deux hommes, que tout oppose en apparence – l’un est un reclus érudit, l’autre un rêveur solitaire –, sont en train d’inventer une nouvelle langue visuelle. Une langue où les mythes ne racontent plus des histoires, mais des états d’âme ; où la couleur et l’ombre deviennent les outils d’une alchimie secrète.
Par Artedusa
••10 min de lecture01La naissance d’un langage : quand le symbole devint chair
Le symbolisme n’est pas né dans les ateliers, mais dans les pages d’un journal. En 1886, Jean Moréas publie dans Le Figaro un manifeste qui sonne comme un coup de tonnerre : « Le symbolisme, ennemi de l’enseignement, de la déclamation, de la fausse sensibilité, de la description objective. » Ces quelques lignes résument une révolte. Une révolte contre l’impressionnisme, jugé trop superficiel, contre le naturalisme, trop terre-à-terre, contre une époque qui croit aveuglément au progrès et à la science. Les symbolistes, eux, veulent explorer « l’idée vêtue de formes sensibles ». Et personne ne le fera avec plus d’audace que Moreau et Redon.
Pour comprendre leur révolution, il faut remonter à 1864, au Salon de Paris. Un jeune peintre inconnu, Gustave Moreau, y expose Œdipe et le Sphinx. La toile choque. Non pas par sa violence – le sujet est classique –, mais par son traitement. Le Sphinx n’est plus une bête menaçante, mais une créature androgyne aux ailes de papillon, aux griffes dorées, qui enlace Œdipe avec une tendresse presque érotique. Les critiques parlent de « maniérisme décadent ». Pourtant, dans les yeux du Sphinx, quelque chose de nouveau apparaît : le mystère n’est plus dans l’histoire, mais dans le regard du spectateur. Moreau vient d’inventer une peinture qui ne se contente pas de représenter, mais qui suggère.
De son côté, Odilon Redon, alors âgé de 24 ans, erre dans les marais de la Gironde, un carnet à la main. Il dessine des champignons aux formes inquiétantes, des arbres qui ressemblent à des mains squelettiques. Ces croquis deviendront plus tard Les Origines, une série de lithographies où la nature se métamorphose en cauchemar. « Je me suis enfermé dans l’invisible », écrira-t-il. Là où Moreau construit des cathédrales de couleur, Redon explore les grottes obscures de l’inconscient. L’un peint des dieux, l’autre des monstres. Pourtant, leurs œuvres se répondent comme deux faces d’une même médaille : celle d’un monde où le visible n’est qu’une porte entrouverte sur l’invisible.
02L’atelier comme laboratoire : quand la matière devient magie
Pénétrer dans l’atelier de Gustave Moreau, c’est entrer dans un sanctuaire. La lumière du jour n’y pénètre presque pas ; seules quelques bougies et des lampes à pétrole éclairent des toiles où l’or brille comme des braises. Moreau travaille comme un alchimiste. Il superpose des dizaines de couches de glacis – ces vernis translucides qui donnent à ses couleurs une profondeur presque surnaturelle. Pour L’Apparition, il a utilisé de la poudre d’or véritable, appliquée au pinceau sur la tête de saint Jean-Baptiste, comme une auréole qui saignerait. « La peinture doit être une prière », disait-il à ses élèves. Et en effet, ses toiles ont quelque chose de sacré, non pas au sens religieux, mais au sens où elles semblent contenir une vérité cachée, accessible seulement à ceux qui savent regarder.
Redon, lui, travaille dans un désordre poétique. Son atelier parisien, rue de Rennes, est un capharnaüm de bocaux remplis de pigments, de feuilles séchées, de coquillages et de dessins épars. Il commence souvent ses œuvres au fusain, créant des formes floues, presque fantomatiques, qu’il appelle ses « noirs ». Puis, dans les années 1890, il découvre la couleur. Pas n’importe laquelle : des pastels tendres, des bleus de Prusse qui semblent absorber la lumière, des roses pâles qui évoquent des chairs spectrales. Le Cyclope, l’une de ses œuvres les plus célèbres, est peint à la craie grasse sur papier. Le monstre, mi-homme mi-bête, observe une nymphe endormie avec une tendresse presque humaine. La technique est révolutionnaire : Redon ne dessine pas les contours, il suggère les formes par des touches de couleur qui semblent flotter sur le papier.
Ces deux approches opposées – la précision méticuleuse de Moreau, l’imprécision onirique de Redon – révèlent une même obsession : transformer la matière en émotion. Pour Moreau, chaque détail compte, chaque bijou, chaque pli de tissu est chargé de sens. Pour Redon, c’est l’inachevé qui crée le mystère. Leurs ateliers ne sont pas de simples lieux de création, mais des laboratoires de l’âme, où la peinture devient un acte de sorcellerie.
03Le mythe réinventé : quand les dieux deviennent humains
Si Moreau et Redon fascinent encore aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont osé faire quelque chose de radical : ils ont détourné les mythes. Prenez Salomé, cette figure biblique qui a hanté l’art du XIXe siècle. Chez Moreau, elle n’est plus une danseuse lascive, mais une créature presque monstrueuse, aux yeux verts et aux lèvres rouges comme du sang frais. Dans L’Apparition, la tête de saint Jean-Baptiste flotte devant elle, auréolée d’or, comme une vision hallucinatoire. Ce n’est pas une scène religieuse, mais une allégorie de la tentation, du désir et de la culpabilité. Moreau ne raconte pas une histoire ; il dissèque une obsession.
Redon, lui, s’empare de figures mythologiques pour en faire des symboles universels. Orphée, par exemple, n’est pas représenté en héros, mais en tête coupée, flottant dans un paysage onirique. Les yeux fermés, la bouche entrouverte comme s’il chantait encore, il incarne la puissance éternelle de l’art. De même, Le Cyclope n’est pas un monstre terrifiant, mais une créature mélancolique, presque touchante, qui contemple sa bien-aimée avec une douceur inattendue. Chez Redon, les mythes ne sont plus des récits, mais des états d’âme.
Cette réinvention du mythe a une dimension presque thérapeutique. À une époque où la science et la raison dominent, Moreau et Redon offrent une échappatoire : un monde où les dieux ont des faiblesses humaines, où les monstres sont capables d’amour, où la beauté naît de l’étrange. Leurs œuvres ne se contentent pas de représenter ; elles guérissent. Comme l’écrivait Huysmans à propos de Moreau : « Ses toiles sont des asiles où l’on peut se réfugier quand le monde devient trop laid. »
04La couleur comme révélation : quand la lumière devient émotion
Chez Moreau, la couleur est une matière précieuse, presque sacrée. Il utilise des pigments rares – lapis-lazuli, cinabre, or en feuille – qu’il applique en couches successives pour créer des effets de profondeur infinie. Dans Jupiter et Sémélé, le corps de Jupiter irradie une lumière dorée, comme s’il était fait de métal en fusion. Les chairs de Sémélé, elles, sont d’un rose pâle, presque translucide, comme si elle était déjà en train de se consumer. Cette opposition entre le chaud et le froid, entre l’or et la chair, crée une tension presque insoutenable. La couleur, chez Moreau, n’est pas décorative ; elle est dramatique.
Redon, en revanche, utilise la couleur comme un rêveur utilise les mots : pour évoquer plutôt que pour décrire. Ses pastels des années 1890 – Le Bouddha, Les Yeux clos, La Naissance de Vénus – sont des explosions de douceur. Des bleus nuit qui semblent absorber la lumière, des roses pâles qui évoquent des peaux diaphanes, des verts émeraude qui rappellent les profondeurs des forêts. Il ne peint pas des objets, mais des atmosphères. Comme il l’écrivait lui-même : « La couleur est à la peinture ce que le souffle est à la musique. »
Cette approche de la couleur a une dimension presque mystique. Pour Moreau, elle est un moyen d’atteindre le divin. Pour Redon, elle est une porte vers l’inconscient. Tous deux refusent le réalisme optique des impressionnistes. Leurs couleurs ne cherchent pas à reproduire la nature, mais à transfigurer le regard. En cela, ils annoncent les révolutions chromatiques du XXe siècle, de Matisse à Rothko.
05L’héritage invisible : quand le rêve devient réalité
Il est difficile d’imaginer l’art moderne sans Moreau et Redon. Pourtant, leur influence est souvent souterraine, comme un courant qui irriguerait l’art sans qu’on en voie la source. Les surréalistes, bien sûr, les ont revendiqués comme des précurseurs. André Breton voyait en Moreau « le premier peintre surréaliste », et Dalí a repris ses thèmes de la femme fatale et de la tête coupée dans La Tentation de saint Antoine. Mais leur héritage va bien au-delà.
Prenez le cinéma. Guillermo del Toro, dans Pan’s Labyrinth, a recréé l’univers de Moreau : des créatures hybrides, des palais oniriques, une esthétique où le beau et l’horrible se mêlent. Hayao Miyazaki, lui, doit beaucoup à Redon. Les esprits flottants de Princesse Mononoké ou les créatures étranges de Spirited Away semblent tout droit sortis des lithographies du maître. Même dans la mode, leur influence se fait sentir. Alexander McQueen, dans sa collection The Widows of Culloden, a utilisé des motifs inspirés de Salomé, tandis que Rick Owens a intégré des estampes de Redon dans ses créations.
Mais leur plus grande victoire, peut-être, est d’avoir changé notre façon de voir. Avant eux, l’art était soit réaliste, soit décoratif. Après eux, il est devenu poétique. Ils ont prouvé qu’une toile pouvait être à la fois un objet et une expérience, une image et une émotion. Comme l’écrivait Mallarmé : « Leurs œuvres ne sont pas des tableaux, mais des états d’âme que l’on peut accrocher au mur. »
06Le dernier regard : quand l’œuvre vous choisit
Il y a une anecdote que peu de gens connaissent. En 1920, un jeune homme timide pénètre dans le musée Moreau, fraîchement ouvert. Il s’appelle André Breton. Il passe des heures devant L’Apparition, fasciné par cette tête flottante, ces yeux qui semblent le suivre. Des années plus tard, il écrira : « Ce tableau m’a appris une chose essentielle : l’art doit être une révélation, pas une illustration. » De son côté, Salvador Dalí, enfant, tombe en arrêt devant une reproduction des Noirs de Redon. Il dira plus tard que ces images ont « ouvert une porte dans son esprit ».
Cette idée – que certaines œuvres nous choisissent plutôt que l’inverse – est au cœur de l’héritage de Moreau et Redon. Leurs toiles ne sont pas des objets passifs ; ce sont des êtres vivants, qui attendent le bon spectateur pour révéler leurs secrets. Regardez Le Cyclope de Redon : ce monstre aux yeux tendres semble vous observer, comme s’il savait quelque chose que vous ignorez. Contemplez Jupiter et Sémélé de Moreau : cette lumière dorée vous enveloppe, comme si vous étiez invité à partager un mystère.
Peut-être est-ce là la clé de leur magie. Moreau et Redon n’ont pas seulement peint des rêves ; ils ont créé des portes. Des portes vers l’inconscient, vers le sacré, vers des mondes où la raison n’a plus cours. Et ces portes, une fois franchies, ne se referment jamais tout à fait. Elles laissent en nous une trace, comme une mélodie que l’on n’arrive pas à oublier.
Alors la prochaine fois que vous croiserez une de leurs œuvres – dans un musée, un livre, ou même en reproduction sur un mur –, prenez le temps de vous arrêter. Regardez vraiment. Laissez-vous envahir par ces couleurs, ces formes, ces ombres. Car c’est là, dans ce silence entre vous et la toile, que se cache le vrai symbolisme : non pas un mouvement artistique, mais une expérience. Une expérience où, l’espace d’un instant, vous cessez d’être un spectateur pour devenir un rêveur.