L’urinoir qui a changé l’art : Quand duchamp a signé r. mutt
Le 9 avril 1917, dans un atelier new-yorkais aux murs couverts de toiles cubistes et de manifestes futuristes, un homme en costume trois-pièces observe avec amusement un objet posé sur une caisse en bois. Ce n’est ni une sculpture ni une peinture, mais un urinoir en porcelaine blanche, retourné comme une fontaine, signé d’un pseudonyme énigmatique : R. Mutt. Marcel Duchamp vient d’inventer l’art moderne sans toucher un pinceau, sans modeler l’argile, sans même fabriquer quoi que ce soit. Il a simplement choisi. Et ce choix va faire trembler les fondations mêmes de ce que l’on appelait alors « art ».
Par Artedusa
••9 min de lectureCe jour-là, dans l’effervescence d’une ville qui découvre le jazz et les gratte-ciel, personne ne se doute que cet objet trivial, acheté pour quelques dollars dans un magasin de plomberie, deviendra l’œuvre la plus controversée du XXe siècle. Fountain n’est pas seulement un urinoir. C’est une bombe à retardement, un miroir tendu à une société qui croit encore que l’art se mesure à la virtuosité du geste ou à la beauté du sujet. Duchamp, lui, propose autre chose : et si l’art n’était qu’une question de regard ?
01Le cabaret où tout a commencé : Zurich, 1916
Pour comprendre l’audace de Fountain, il faut remonter à une cave enfumée de Zurich, en pleine Première Guerre mondiale. Dans le Cabaret Voltaire, un lieu aussi improbable que son nom, des artistes en exil boivent de l’absinthe en déclamant des poèmes sans queue ni tête. Hugo Ball, vêtu d’un costume en carton rigide, hurle des vers incompréhensibles tandis qu’Emmy Hennings, sa compagne, danse avec des masques africains. Tristan Tzara, jeune Roumain au regard perçant, déchire des journaux et les recolle au hasard. C’est ici, entre deux numéros de cabaret et trois verres de schnaps, que naît Dada.
Le mouvement n’a ni programme ni manifeste cohérent – juste une rage sourde contre une Europe qui s’entretue au nom de la civilisation. « Dada ne signifie rien », écrit Tzara en 1918. Une provocation de plus, mais qui résume l’esprit du groupe : si le monde est absurde, alors l’art doit l’être aussi. Plus de règles, plus de beauté, plus de sens. Juste le chaos, le hasard, et une ironie mordante.
Duchamp, lui, n’est pas à Zurich en 1916. Il est à New York, où il fréquente les cercles avant-gardistes autour de la galerie 291 d’Alfred Stieglitz. Mais l’esprit Dada le hante déjà. En 1913, il a exposé une roue de bicyclette fixée sur un tabouret (Bicycle Wheel), premier de ses « ready-mades » – des objets manufacturés qu’il transforme en art par le simple fait de les choisir. Personne n’y a vraiment prêté attention. Quatre ans plus tard, avec Fountain, il va frapper un grand coup.
02R. Mutt, ou l’art de disparaître derrière un pseudonyme
Le nom « R. Mutt » est presque aussi célèbre que l’urinoir lui-même. Mais qui se cache derrière ce mystérieux signataire ? Duchamp a toujours entretenu le flou, laissant planer le doute. Certains y voient une référence au fabricant de l’urinoir, J.L. Mott Iron Works, d’autres un jeu de mots avec « armut » (pauvreté en allemand) ou le comic strip Mutt and Jeff. Peut-être est-ce tout simplement un clin d’œil à la mutinerie – après tout, Fountain est un acte de rébellion contre l’institution artistique.
Ce qui est sûr, c’est que Duchamp a soigneusement orchestré le scandale. En avril 1917, il soumet l’œuvre à la Society of Independent Artists, une association qui promet d’exposer toute œuvre d’art pour peu que son auteur paie les frais d’inscription. Fountain est refusé. Le comité, horrifié, vote à l’unanimité contre son exposition, malgré les protestations de Duchamp, qui siège au conseil d’administration. Il démissionne sur-le-champ, laissant éclater la contradiction : comment une société qui se prétend ouverte peut-elle rejeter une œuvre au prétexte qu’elle n’est pas de l’art ?
La réponse de Duchamp, publiée dans le deuxième numéro de The Blind Man, un magazine Dada new-yorkais, est cinglante : « Que M. Mutt ait fabriqué la fontaine de ses propres mains ou non n’a aucune importance. Il l’a CHOISIE. Il a pris un article ordinaire de la vie, l’a placé de telle sorte que sa signification utilitaire a disparu sous le nouveau titre et le nouveau point de vue – créant ainsi une nouvelle pensée pour cet objet. »
En quelques lignes, Duchamp vient de redéfinir l’art. Plus besoin de talent, de technique ou même d’intention esthétique. L’art devient une question de contexte, de regard, de provocation. Et Fountain en est la preuve éclatante.
03L’atelier où l’art a cessé d’être fabriqué
Visiter l’atelier de Duchamp à New York, c’était entrer dans un laboratoire d’idées plutôt que dans un atelier d’artiste traditionnel. Au 33 West 67th Street, pas de chevalet, pas de tubes de peinture, pas de blocs de marbre. Juste une table en bois, quelques chaises, et des objets étranges posés çà et là : une roue de bicyclette, un porte-bouteilles, une pelle à neige.
Duchamp n’a jamais été un artisan. Même ses peintures, comme le célèbre Nu descendant un escalier (1912), sont des exercices de déconstruction plutôt que de création. Avec les ready-mades, il pousse la logique à son extrême : pourquoi peindre un paysage quand on peut simplement choisir un objet qui le représente ? Pourquoi sculpter une fontaine quand un urinoir, retourné, en devient une ?
Son processus est presque scientifique. Il sélectionne un objet, souvent banal – un porte-chapeaux, une pelle, un égouttoir à bouteilles – et le place dans un contexte artistique. Parfois, il le modifie légèrement, comme dans L.H.O.O.Q. (1919), où il ajoute une moustache et une barbiche à une reproduction de la Joconde. Mais le plus souvent, il se contente de signer et de dater. L’acte de choisir devient l’œuvre.
Cette approche a quelque chose de profondément ironique. Duchamp, qui a étudié à l’Académie Julian, connaît parfaitement les techniques traditionnelles. Il sait dessiner, peindre, sculpter. Mais il choisit de ne pas le faire. Comme s’il disait à ses contemporains : « Vous voulez de l’art ? En voici. Mais ne vous attendez pas à ce que je le fabrique pour vous. »
04La porcelaine et le scandale : anatomie d’un urinoir
Regardons Fountain de plus près. Ce n’est pas n’importe quel urinoir. Duchamp a choisi un modèle précis, le « Bedfordshire », produit par la firme J.L. Mott Iron Works. Un objet standard, fabriqué en série, que l’on trouvait dans les toilettes publiques de l’époque. En porcelaine blanche, lisse, presque clinique, il évoque à la fois l’hygiène moderne et la froideur de l’industrialisation.
Pourquoi un urinoir ? Pourquoi pas une chaise, une machine à écrire, ou une boîte de conserve ? Parce que l’urinoir est un objet tabou. Associé aux fonctions corporelles, à l’intimité, à la saleté, il incarne tout ce que l’art traditionnel rejette. En le présentant comme une fontaine – symbole classique de beauté et de pureté –, Duchamp crée un choc visuel et conceptuel.
La signature « R. Mutt » ajoute une couche de mystère. Duchamp joue avec l’idée d’auteur : si l’artiste n’a pas fabriqué l’objet, peut-on encore parler d’œuvre ? Et si l’œuvre n’est qu’un objet manufacturé, où se situe la frontière entre art et réalité ?
Aujourd’hui, les répliques de Fountain – car l’original a disparu, probablement jeté après l’exposition de 1917 – sont exposées dans les plus grands musées du monde. Mais leur statut reste ambigu. S’agit-il vraiment d’art ? Ou simplement de la trace d’un geste, d’une idée qui a traversé le temps ?
05Quand l’art devient une question de regard
Duchamp aimait à dire que c’est le spectateur qui fait l’œuvre. Avec Fountain, cette idée prend tout son sens. Un urinoir dans les toilettes d’un café n’est qu’un urinoir. Le même objet, placé dans une galerie, devient une provocation, une énigme, une œuvre d’art.
Cette notion de « regard » est au cœur de l’héritage de Duchamp. Elle annonce toute l’art conceptuel, de Joseph Kosuth à Damien Hirst. Elle pose une question fondamentale : si l’art n’est plus une question de technique ou de beauté, que reste-t-il ? La réponse de Duchamp est simple : il reste l’idée. L’intention. Le geste.
Prenez Bottle Rack (1914), un simple égouttoir à bouteilles en métal. Duchamp l’a acheté dans un grand magasin parisien, l’a signé, et l’a exposé. Aujourd’hui, les répliques de cet objet se vendent des centaines de milliers de dollars. Pourtant, rien ne distingue un Bottle Rack « artistique » d’un égouttoir ordinaire. Sauf, bien sûr, le contexte.
C’est cette idée qui a fasciné les artistes des générations suivantes. Andy Warhol, avec ses Brillo Boxes, a poussé la logique encore plus loin : si un urinoir peut être de l’art, pourquoi pas une boîte de lessive ? Jeff Koons, avec ses Balloon Dogs, a transformé des objets kitsch en sculptures monumentales. Banksy, lui, a fait de la rue son musée, prouvant que l’art peut naître n’importe où, pour peu qu’on sache le regarder.
06L’héritage impossible : Duchamp et nous
Plus d’un siècle après Fountain, l’héritage de Duchamp est partout. Dans les musées, bien sûr, où ses ready-mades côtoient les chefs-d’œuvre de la Renaissance. Mais aussi dans notre rapport à l’art, à la culture, à la création.
Aujourd’hui, avec les NFT et l’art numérique, la question de l’originalité et de la valeur est plus pertinente que jamais. Un jpeg peut-il être une œuvre d’art ? Une image générée par une IA mérite-t-elle d’être exposée ? Duchamp aurait sans doute souri devant ces débats. Après tout, il a passé sa vie à brouiller les frontières.
Son influence dépasse même le monde de l’art. En philosophie, en sociologie, en design, l’idée que le sens naît du regard plutôt que de l’objet lui-même a transformé notre façon de penser. Le ready-made est devenu une métaphore de la modernité : dans un monde saturé d’objets, de publicités, d’images, c’est à nous de choisir ce qui mérite notre attention.
Pourtant, Duchamp reste un artiste insaisissable. Il a passé les quarante dernières années de sa vie à jouer aux échecs, refusant de se prendre au sérieux. Il a détruit certaines de ses œuvres, en a perdu d’autres, a autorisé des répliques. Comme si l’art, pour lui, n’était qu’un jeu – un jeu dont il avait changé les règles pour toujours.
07Épilogue : l’urinoir et nous
Aujourd’hui, si vous entrez dans une galerie d’art contemporain, vous croiserez peut-être une réplique de Fountain. Elle sera probablement protégée par une vitrine, surveillée par des caméras, entourée de cartels expliquant son importance historique. Ironie du sort : l’œuvre qui voulait détruire l’institution artistique est devenue l’une de ses pièces maîtresses.
Mais Fountain n’appartient pas seulement aux musées. Il appartient à tous ceux qui, un jour, ont regardé un objet banal et se sont demandé : et si c’était de l’art ? Cette question, Duchamp nous l’a léguée. À nous de continuer à la poser.
Car au fond, Fountain n’est pas une réponse. C’est une invitation. Une invitation à regarder le monde différemment, à remettre en question les certitudes, à oser l’absurde. Et peut-être, comme Duchamp en 1917, à signer R. Mutt au bas d’une œuvre qui n’existe pas encore.