L’éternel été de david hockney : Quand la californie devint un tableau
Imaginez un matin de 1967 à Los Angeles. Le soleil, déjà haut dans le ciel, frappe les baies vitrées d’une maison moderniste perchée sur les collines d’Hollywood. À l’intérieur, un jeune homme aux cheveux bouclés et aux lunettes cerclées d’écaille observe, fasciné, les reflets changeants d’une piscine. Il vient de poser son pinceau après des semaines de travail acharné. Sur la toile, une étendue d’eau turquoise, un plongeoir solitaire, et surtout – détail qui fera date – une éclaboussure géante, figée dans une immobilité presque surnaturelle. A Bigger Splash est né. Ce tableau, aujourd’hui accroché à la Tate Modern, n’est pas seulement une image : c’est une déclaration d’amour à un lieu, une époque, et une manière de voir le monde.
Par Artedusa
••9 min de lectureDavid Hockney n’a pas peint des piscines. Il a capturé l’essence même de la Californie des années 1960 – ce mélange unique de luxe discret, de liberté sexuelle naissante et de lumière aveuglante qui transformait le quotidien en scène de cinéma. Ses toiles, avec leurs bleus électriques et leurs architectures épurées, sont devenues bien plus que des représentations : des icônes d’un mode de vie, des manifestes esthétiques, et même, pour certains, des symboles politiques. Mais comment un motif aussi banal qu’une piscine suburbaine a-t-il pu accéder au rang d’œuvre d’art majeure ? Et pourquoi, plus d’un demi-siècle plus tard, ces images continuent-elles de nous hanter comme des rêves éveillés ?
01Le mirage californien : quand l’Angleterre découvrit le soleil
Pour comprendre la révolution Hockney, il faut d’abord se transporter dans le Bradford des années 1950, ville industrielle du nord de l’Angleterre où la pluie fouette les pavés et où les maisons en brique rouge suintent une mélancolie toute victorienne. C’est là que grandit le jeune David, fils d’un objecteur de conscience et d’une mère méthodiste, dans un foyer où l’art est considéré comme un luxe, voire une excentricité. "En Angleterre, on vous apprend à avoir honte du soleil", confiera-t-il plus tard. Alors quand, en 1964, il pose pour la première fois le pied à Los Angeles, c’est un choc sensoriel et culturel.
La Californie qu’il découvre n’a rien à voir avec les clichés hollywoodiens. Ce qui le frappe, ce sont les maisons basses aux lignes épurées, les jardins impeccablement entretenus, et surtout ces rectangles d’eau bleue qui scintillent au milieu des pelouses. Ces piscines, symbole ultime de la réussite américaine, sont alors en plein essor : entre 1950 et 1970, leur nombre passe de 10 000 à plus d’un million dans l’État. Pour Hockney, qui vient d’un pays où l’on se baigne dans des bassins publics surpeuplés, ces espaces privatisés deviennent une obsession. "J’ai réalisé que l’eau pouvait être un sujet en soi", explique-t-il. "Pas seulement comme décor, mais comme élément vivant, presque organique."
Son premier tableau de piscine, California Art Collector (1964), est encore maladroit, presque naïf. On y voit un homme en costume, debout près d’un bassin aux couleurs criardes. Mais très vite, son style s’affirme : les perspectives se distordent, les couleurs deviennent plus saturées, et les figures humaines disparaissent au profit de compositions plus abstraites. En 1967, A Bigger Splash marque un tournant. Plus de personnage, plus de narration explicite – juste une piscine, un plongeoir, et cette éclaboussure monumentale qui semble défier les lois de la physique. Le tableau est à la fois un hommage et une provocation : comment oser représenter quelque chose d’aussi éphémère qu’un jet d’eau ?
02La piscine comme miroir : entre désir et mélancolie
Si les piscines de Hockney fascinent, c’est qu’elles ne sont jamais de simples décors. Elles fonctionnent comme des miroirs, reflétant les tensions et les désirs de leur époque. Dans Peter Getting Out of Nick’s Pool (1966), un jeune homme sort de l’eau, le dos tourné au spectateur. La composition, serrée et presque voyeuriste, suggère une intimité à la fois offerte et refusée. Peter Schlesinger, le modèle, est alors le compagnon de Hockney. Leur relation, tumultueuse, se reflète dans ces toiles où les corps masculins, souvent nus ou à moitié vêtus, occupent une place centrale.
À une époque où l’homosexualité est encore illégale en Angleterre (elle ne sera dépénalisée qu’en 1967), ces représentations ont une dimension subversive. Hockney ne se contente pas de peindre des scènes de vie gay : il les érige en symboles universels. Ses piscines deviennent des espaces de liberté, des lieux où les conventions sociales s’effacent au profit d’une sensualité assumée. Dans Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) (1972), l’une de ses toiles les plus célèbres, un homme en costume observe un nageur sous l’eau. La scène, à la fois calme et chargée de tension, évoque les non-dits d’une relation amoureuse. Le tableau, vendu pour 90 millions de dollars en 2018, est aujourd’hui considéré comme une allégorie de la rupture entre Hockney et Schlesinger.
Mais ces piscines sont aussi des espaces de solitude. Dans Sunbather (1966), un homme allongé sur un matelas gonflable semble flotter entre deux mondes. La lumière crue, les ombres portées réduites à leur plus simple expression, créent une atmosphère à la fois sereine et légèrement inquiétante. Comme dans les films de Hitchcock, où l’eau devient souvent un symbole de danger latent, les bassins de Hockney oscillent entre paradis artificiel et piège potentiel. "Une piscine, c’est comme un théâtre", explique l’artiste. "On y joue des rôles, on y cache des secrets."
03L’alchimie des couleurs : quand le bleu devient lumière
Ce qui frappe immédiatement dans les toiles de Hockney, c’est leur palette. Des bleus turquoise, des roses pâles, des verts acidulés – des couleurs qui semblent tout droit sorties d’un rêve californien. Pourtant, ces teintes ne doivent rien au hasard. Hockney, qui a étudié la théorie des couleurs, a mis au point une technique bien à lui pour rendre l’effet de la lumière sur l’eau.
Pour obtenir son fameux "bleu Hockney", il mélange du phtalocyanine de cuivre avec du blanc de titane, créant une nuance à la fois vibrante et profonde. "Je voulais que l’eau ait l’air vivante, presque électrique", confie-t-il. Dans A Bigger Splash, les dégradés de bleu sont si subtils qu’ils donnent l’illusion d’une surface en mouvement. Les reflets sur les parois de la piscine, peints en traits horizontaux, accentuent cet effet de fluidité.
Mais la véritable prouesse technique réside dans la manière dont Hockney traite la transparence. Dans The Splash (1966), l’éclaboussure centrale semble à la fois solide et immatérielle, comme si l’eau avait été figée en plein vol. Pour y parvenir, l’artiste superpose plusieurs couches de peinture acrylique, une technique alors révolutionnaire. "L’acrylique sèche vite, ce qui me permet de travailler par couches successives", explique-t-il. "C’est comme construire une image, brique par brique."
Cette maîtrise des couleurs et des textures fait des piscines de Hockney bien plus que des représentations réalistes. Ce sont des études sur la perception elle-même. En simplifiant les formes et en saturant les teintes, il force le spectateur à voir le monde différemment. "Une piscine, c’est un rectangle bleu, mais c’est aussi une fenêtre ouverte sur l’infini", résume-t-il.
04L’architecture du bonheur : quand le modernisme rencontre l’intime
Les piscines de Hockney ne seraient rien sans leur cadre. Les maisons qui les entourent, avec leurs lignes épurées et leurs baies vitrées, sont tout aussi importantes que les bassins eux-mêmes. Ces architectures, inspirées du mouvement moderniste californien, incarnent une certaine idée du bonheur : fonctionnel, lumineux, et résolument tourné vers l’extérieur.
Hockney s’inspire directement des Case Study Houses, ces prototypes de logements conçus par des architectes comme Richard Neutra ou Pierre Koenig dans les années 1950-60. Ces maisons, souvent construites en acier et en verre, étaient censées incarner l’idéal américain : accessible, pratique, et esthétique. Mais dans les toiles de Hockney, elles prennent une dimension presque surréaliste. Les perspectives sont déformées, les ombres réduites à leur plus simple expression, et les intérieurs semblent se fondre avec l’extérieur.
Dans A Lawn Being Sprinkled (1967), par exemple, l’arrosage automatique d’une pelouse devient un ballet géométrique. Les jets d’eau, peints en traits parallèles, créent un motif presque abstrait. La maison en arrière-plan, avec ses murs blancs et ses fenêtres sans rideaux, évoque une transparence à la fois physique et métaphorique. "Ces maisons sont comme des aquariums", note Hockney. "On y voit tout, mais rien n’est vraiment exposé."
Cette fascination pour l’architecture se double d’une réflexion sur l’espace domestique. Les piscines, dans ses toiles, ne sont jamais des éléments isolés. Elles s’intègrent dans un écosystème plus large, où chaque objet – une chaise longue, un parasol, une plante en pot – contribue à créer une atmosphère. Dans American Collectors (Fred and Marcia Weisman) (1968), un couple pose devant leur collection d’art, entourés de sculptures et de mobilier design. La piscine, visible en arrière-plan, semble presque secondaire. Pourtant, c’est elle qui donne à la scène son équilibre, comme si l’eau était le véritable ciment de cette existence aisée.
05Le temps suspendu : quand l’éphémère devient éternel
Ce qui rend les piscines de Hockney si envoûtantes, c’est leur capacité à capturer l’instant. Une éclaboussure, un plongeon, un reflet – ces moments fugaces, d’ordinaire voués à disparaître, deviennent sous son pinceau des images intemporelles. A Bigger Splash en est l’exemple le plus frappant. Le tableau représente un événement qui dure à peine quelques secondes : l’impact d’un corps dans l’eau. Pourtant, en le figeant sur la toile, Hockney en fait une métaphore de la création artistique elle-même.
Cette obsession pour le temps qui passe se retrouve dans d’autres œuvres. Dans Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), le nageur sous l’eau semble suspendu dans une bulle de silence, tandis que l’homme en costume, debout au bord du bassin, incarne la fixité. Le contraste entre ces deux états – mouvement et immobilité – crée une tension presque cinématographique. "Je voulais montrer que le temps n’est pas linéaire", explique Hockney. "Il peut s’étirer, se contracter, se répéter."
Cette réflexion sur la temporalité prend une dimension particulière dans les années 1980, quand Hockney commence à explorer la photographie. Ses "joiners", ces collages d’images prises sous différents angles, sont une tentative de capturer le temps dans sa globalité. Mais c’est dans ses peintures de piscines qu’il atteint une forme de perfection : en représentant l’éphémère, il le rend éternel.
06L’héritage d’un rêve bleu : quand l’art devient légende
Plus d’un demi-siècle après leur création, les piscines de Hockney continuent de fasciner. Leur influence se retrouve dans l’art contemporain, bien sûr, mais aussi dans le cinéma, la mode, et même l’architecture. Des artistes comme David Salle ou John Currin ont repris ses compositions théâtrales et ses couleurs saturées. Des réalisateurs comme Wes Anderson ou Sofia Coppola s’en inspirent pour créer des atmosphères à la fois nostalgiques et oniriques.
Mais l’héritage le plus durable de Hockney réside peut-être dans sa capacité à transformer le banal en extraordinaire. En choisissant de peindre des piscines – un sujet alors considéré comme trop "commercial" pour l’art contemporain – il a prouvé qu’il n’y avait pas de hiérarchie dans les motifs. "Tout peut être beau, si on sait le regarder", affirme-t-il. Cette philosophie, à la fois simple et révolutionnaire, a ouvert la voie à des générations d’artistes.
Aujourd’hui, alors que Hockney, à plus de 80 ans, continue de peindre – désormais sur iPad –, ses piscines restent des symboles d’une époque révolue. Elles évoquent une Californie insouciante, où le soleil brillait en permanence et où l’avenir semblait infini. Mais elles sont aussi des miroirs tendus vers nous, nous invitant à réfléchir sur notre propre rapport au temps, à l’espace, et au bonheur.
Peut-être est-ce là le secret de leur éternelle jeunesse : ces toiles ne représentent pas seulement un lieu ou une époque. Elles capturent quelque chose de plus universel – ce désir humain, toujours inassouvi, de retenir la lumière avant qu’elle ne s’éteigne.