L’école de londres : Quand la chair devient miroir de l’âme
Imaginez une pièce étroite, aux murs couverts de photographies déchirées et de taches de peinture séchée. Une ampoule nue projette une lumière crue sur un chevalet où se déforme un visage aux traits étirés comme de la cire fondue. L’air sent l’huile de lin, la térébenthine et la fumée de cigarette froide. C’est ici, dans ce repaire de Reece Mews à South Kensington, que Francis Bacon a passé trente ans à peindre l’horreur et la beauté du corps humain, comme s’il cherchait à extraire l’âme à coups de pinceau.
Par Artedusa
••9 min de lectureÀ quelques rues de là, dans un atelier tout aussi austère, Lucian Freud observe une femme nue allongée sur un matelas taché. Elle a posé pendant des mois, dans le froid, tandis que le peintre, immobile devant sa toile, capture chaque pli de sa peau, chaque veine saillante, comme s’il disséquait non pas un corps, mais une conscience. Ces deux hommes, que tout semblait opposer – l’un exubérant et destructeur, l’autre méthodique et secret – ont pourtant partagé une obsession : montrer l’humain dans toute sa vulnérabilité, sans fard ni idéalisation.
L’École de Londres n’a jamais été une école au sens strict. Aucun manifeste, aucun professeur, aucune doctrine. Juste une poignée d’artistes, réunis par leur rejet de l’abstraction dominante et leur fascination pour la figure humaine. Dans un Londres d’après-guerre encore marqué par les ruines et les rationnements, ils ont réinventé le portrait, transformant la toile en un champ de bataille où se confrontent la chair, la mémoire et l’inconscient. Leur héritage ? Une peinture qui ne se contente pas de représenter, mais qui révèle, qui blesse, qui fascine.
01La chair comme champ de bataille
Si l’on devait résumer l’œuvre de Francis Bacon en une seule image, ce serait celle d’un cri. Pas n’importe quel cri : celui qui déchire la toile de "Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixion" (1944), où trois créatures difformes, mi-humaines mi-animales, hurlent leur souffrance dans un espace indéfini. Ces figures, inspirées des Euménides d’Eschyle, ne sont pas des monstres, mais des miroirs. Elles reflètent l’angoisse d’une Europe qui vient de découvrir l’horreur des camps et la puissance destructrice de la bombe atomique.
Bacon n’a jamais cherché à plaire. Ses toiles, souvent peintes dans l’urgence et la rage, sont des paysages intérieurs où la chair se tord, se déforme, se liquéfie. Prenez "Study after Velázquez’s Portrait of Pope Innocent X" (1953) : le pape, d’ordinaire si majestueux chez Vélasquez, se transforme ici en une figure spectral, la bouche grande ouverte sur un cri muet, les traits brouillés comme par une main invisible. Bacon ne copie pas le maître espagnol ; il le viole, le déforme, en extrait l’essence même de la terreur. "Je veux que mes tableaux aient l’effet d’une décharge électrique", disait-il. Et c’est précisément ce qui se produit : devant ses toiles, on ressent physiquement la violence, comme si l’on était soi-même pris dans ce tourbillon de chair et de douleur.
Freud, lui, procède à l’inverse. Là où Bacon déforme, il dissèque. Ses portraits, souvent peints sur des mois, voire des années, sont des études cliniques de la fragilité humaine. "Benefits Supervisor Sleeping" (1995), qui représente une femme obèse endormie sur un canapé, est un chef-d’œuvre de cruauté tendre. Chaque pli de sa peau, chaque veine apparente est rendue avec une précision presque insoutenable. Freud ne cherche pas à embellir ; il montre, avec une franchise brutale, ce que le temps et la vie font à nos corps. "Je veux que la peinture soit de la chair", expliquait-il. Et c’est exactement ce qu’il obtient : ses toiles semblent palpiter, comme si la peau des modèles allait se soulever sous nos yeux.
02L’atelier, ce théâtre de l’intime
Entrez dans l’atelier de Bacon, et vous pénétrez dans un chaos organisé. Les murs sont couverts de photographies – Muybridge et ses études du mouvement, des clichés de viande crue, des images de films expressionnistes. Au sol, des pots de peinture ouverts, des pinceaux usés, des chiffons imbibés de couleurs. Bacon travaille souvent à même le sol, étalant la peinture avec ses mains, frottant la toile avec des vieux journaux pour créer des effets de texture. Il n’y a pas de croquis préparatoires, pas de plan précis. Juste l’instinct, la rage, et cette conviction que la peinture doit naître du hasard autant que de la maîtrise.
Freud, en revanche, règne sur un royaume de silence et de discipline. Son atelier de Holland Park est un espace austère, presque monacal, où chaque objet semble avoir sa place. Pas de photographies, pas de distractions. Juste une chaise, un chevalet, et le modèle, souvent nu, qui doit rester immobile pendant des heures. Freud peint lentement, méthodiquement, ajoutant couche après couche jusqu’à ce que la toile devienne une seconde peau. "Je veux que le spectateur ait l’impression de pouvoir toucher la peinture", disait-il. Et c’est vrai : ses portraits ont une présence physique qui défie le temps.
Ces deux ateliers, si différents, racontent pourtant la même histoire. Celle d’hommes qui ont transformé l’acte de peindre en une quête presque mystique. Pour Bacon, l’atelier était un laboratoire où l’on disséquait les émotions. Pour Freud, un confessionnal où les modèles se livraient, corps et âme. Dans les deux cas, la peinture devenait un exutoire, un moyen de donner forme à ce qui, autrement, serait resté indicible.
03Les fantômes de Soho
Dans les années 1950 et 1960, Soho était bien plus qu’un quartier : c’était un état d’esprit. Entre les pubs enfumés, les clubs de jazz et les galeries d’art, une faune bohème s’y pressait, attirée par l’alcool, le jeu et la transgression. Au cœur de ce microcosme, la Colony Room, un bar privé du 41 Dean Street, était devenu le quartier général de l’École de Londres. C’est là que Bacon, Freud, Auerbach et Kossoff se retrouvaient pour boire, parier et parler peinture jusqu’à l’aube.
La Colony Room était dirigée par Muriel Belcher, une femme au caractère bien trempé qui servait des gin tonics à une clientèle aussi excentrique qu’elle. Bacon, qui y passait presque toutes ses soirées, lui offrait 10 % de ses revenus en échange de consommations gratuites. "C’était un endroit où l’on pouvait être soi-même, sans jugement", se souvenait Freud. Pourtant, derrière cette apparente insouciance se cachait une tension créatrice. Bacon et Freud, autrefois proches, s’étaient éloignés dans les années 1960. Le premier reprochait au second son manque d’audace ; le second méprisait le côté théâtral du premier. Leur rivalité, alimentée par l’alcool et l’orgueil, a pourtant nourri certaines de leurs œuvres les plus puissantes.
C’est aussi à Soho que Bacon a rencontré George Dyer, un petit criminel qui allait devenir son amant et son modèle. Leur relation, tumultueuse et destructrice, a inspiré certains des tableaux les plus poignants de l’artiste. Après le suicide de Dyer en 1971, Bacon a peint les "Black Triptychs" (1972-1974), trois toiles où la silhouette de son amant se dissout dans l’obscurité, comme un fantôme qui refuse de quitter la scène. Ces œuvres, parmi les plus émouvantes de l’art moderne, sont le témoignage d’un amour qui a survécu à la mort.
04La peinture comme acte de résistance
Dans les années 1950, alors que l’abstraction triomphait à New York, l’École de Londres a choisi un autre chemin. Refusant de se plier aux dogmes modernistes, Bacon, Freud et leurs comparses ont redonné ses lettres de noblesse à la figuration, mais une figuration radicale, débarrassée de tout académisme. Leur peinture n’était pas un retour en arrière ; c’était une rébellion.
Bacon, en particulier, a poussé la figuration dans ses derniers retranchements. Ses toiles, avec leurs corps déformés et leurs espaces claustrophobes, sont des manifestes contre l’illusion de la beauté. Il ne cherchait pas à représenter le monde tel qu’il est, mais tel qu’il le ressentait : chaotique, violent, absurde. "Je veux que mes tableaux aient l’effet d’un accident", disait-il. Et c’est précisément cette impression d’accident contrôlé qui donne à son œuvre une telle puissance.
Freud, lui, a fait de la peinture un acte de vérité. Ses portraits, souvent perçus comme cruels, sont en réalité des hommages à la complexité humaine. En refusant d’embellir ses modèles, il leur rendait leur dignité. "Je veux que les gens aient l’impression d’être vus pour la première fois", expliquait-il. Et c’est exactement ce qui se produit : devant ses toiles, on a le sentiment de découvrir l’humanité dans ce qu’elle a de plus brut et de plus touchant.
05L’héritage d’une révolution
Aujourd’hui, plus de trente ans après la mort de Bacon et plus de dix ans après celle de Freud, leur influence est partout. Des peintres comme Jenny Saville, Marlene Dumas ou Cecily Brown ont repris leur flambeau, explorant à leur tour les limites de la figuration. Mais leur héritage ne se limite pas à la peinture. Dans un monde saturé d’images lisses et aseptisées, leur œuvre rappelle une vérité fondamentale : l’art n’est pas là pour nous rassurer, mais pour nous confronter.
Prenez "Benefits Supervisor Sleeping", ce portrait d’une femme obèse endormie qui a battu des records en 2008 en s’arrachant pour 33,6 millions de dollars. À première vue, on pourrait y voir une provocation gratuite. Pourtant, en y regardant de plus près, on découvre une tendresse inattendue. Freud ne juge pas son modèle ; il la célèbre, dans toute sa vulnérabilité. Cette toile, comme tant d’autres de l’École de Londres, est un manifeste en faveur de l’humanité, dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus résistant.
Quant à Bacon, son œuvre continue de hanter les galeries et les collections. En 2020, son "Triptych 1976" a été vendu pour 142,4 millions de dollars, un record pour une œuvre d’art européenne. Mais au-delà des chiffres, ce qui frappe, c’est la permanence de son message. Dans un monde où tout semble se désintégrer, ses toiles nous rappellent que la beauté peut naître du chaos, et que la vérité, aussi douloureuse soit-elle, vaut toujours la peine d’être regardée en face.
06Le dernier tableau
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans le fait que Bacon et Freud, deux hommes qui ont passé leur vie à disséquer la chair, aient fini par devenir eux-mêmes des sujets de fascination. Leurs ateliers, aujourd’hui préservés comme des sanctuaires, attirent des milliers de visiteurs chaque année. Leur peinture, autrefois controversée, est désormais célébrée comme l’une des expressions les plus puissantes de l’art moderne.
Pourtant, leur plus grande réussite n’est peut-être pas d’avoir révolutionné la peinture, mais d’avoir su capturer l’essence même de l’expérience humaine. Dans un siècle marqué par la fragmentation et l’aliénation, ils ont rappelé une vérité simple : nous sommes tous faits de chair et de sang, de désirs et de peurs. Et c’est précisément cette vulnérabilité qui nous rend humains.
Alors la prochaine fois que vous vous trouverez devant une toile de Bacon ou de Freud, ne cherchez pas à tout comprendre. Laissez-vous simplement saisir par cette sensation étrange, presque physique, que quelque chose de profond et d’universel vous est révélé. Car c’est là, dans cette rencontre entre l’art et l’âme, que réside le véritable génie de l’École de Londres.