Le motif comme manifeste : Quand l’ornement devint révolution
Le 15 novembre 1972, dans un atelier surchauffé de CalArts, Miriam Schapiro observe ses étudiantes découper des morceaux de dentelle jaunie, des boutons de nacre et des chutes de soie défraîchie. Autour d’elles, les murs sont couverts de collages où se mêlent peinture à l’huile, broderies et fragments de robes anciennes. L’une des jeunes femmes, les doigts tachés de colle, lui demande : « Mais professeur, est-ce que ça compte vraiment comme de l’art ? » Schapiro sourit, prend une paire de ciseaux et découpe un cœur dans un morceau de velours rouge. « Regardez bien, répond-elle en épinglant le tissu sur une toile. Ce n’est pas seulement un motif. C’est une déclaration de guerre. »
Par Artedusa
••10 min de lectureCette scène, presque oubliée aujourd’hui, marque l’acte de naissance d’un mouvement qui allait ébranler les fondations de l’art contemporain : le Pattern & Decoration (P&D). Dans les années 1970, alors que le minimalisme régnait en maître avec ses formes épurées et ses matériaux industriels, une poignée d’artistes – menés par Schapiro et Robert Kushner – ont osé réintroduire la couleur, l’ornement et le geste artisanal dans un monde de l’art qui les avait bannis. Leur crime ? Avoir transformé des napperons, des carreaux de céramique et des pétales séchés en armes politiques. Leur héritage ? Une réhabilitation du motif qui résonne encore aujourd’hui, des ateliers de Brooklyn aux salons parisiens, en passant par les défilés de Gucci.
Mais comment un simple motif floral ou un carré de tissu est-il devenu un symbole de résistance ? Et pourquoi, près de cinquante ans plus tard, ces œuvres continuent-elles de fasciner – et de déranger ?
01La révolte des napperons : quand le "féminin" défia le canon
Imaginez New York en 1975. Les galeries de SoHo exposent des cubes d’acier poli et des néons clignotants. L’art doit être froid, conceptuel, débarrassé de toute émotion superflue. C’est dans ce désert esthétique que Miriam Schapiro, alors quadragénaire, décide de frapper un grand coup. Son arme ? Une série d’œuvres qu’elle baptise « femmages » – un mot-valise entre féminin et collage, mais aussi un clin d’œil au frottage surréaliste.
Ses toiles, comme Anatomy of a Kimono (1976), sont des explosions de textures : des morceaux de kimono japonais côtoient des fragments de dentelle victorienne, des perles de verre scintillent à côté de taches de peinture acrylique. « Je voulais montrer que ces matériaux, considérés comme ‘mineurs’ parce qu’associés aux femmes, pouvaient porter une charge émotionnelle et politique aussi forte qu’un tableau de Pollock », expliquera-t-elle plus tard. Pour elle, chaque bouton, chaque point de broderie était une trace de vies invisibilisées – celles des couturières, des mères au foyer, des ouvrières du textile.
Le scandale fut immédiat. « C’est du bricolage ! » s’exclama un critique du New York Times. « Où est la profondeur ? » renchérirent les défenseurs du minimalisme. Pourtant, Schapiro avait raison sur un point : en détournant les codes de la « décoration », elle ne faisait pas que créer des œuvres jolies. Elle réécrivait l’histoire de l’art en y intégrant enfin les mains qui, depuis des siècles, tissaient, cousaient et ornaient sans jamais signer leur travail.
02Robert Kushner et l’érotisme des pétales : quand la nature devint motif
Si Schapiro brandissait le motif comme une bannière féministe, Robert Kushner, lui, en fit une célébration sensuelle, presque charnelle. Né en 1949 en Californie, ce fils d’un marchand de tissus avait grandi entouré de rouleaux de soie et de motifs persans. « Chez nous, les murs étaient couverts de tapisseries, se souvenait-il. Mon père disait toujours : ‘Un tissu, c’est comme une peau. Ça doit respirer.’ »
Cette métaphore de la peau, Kushner allait la pousser à son paroxysme dans ses œuvres des années 1980. Prenez The Four Seasons (1984), une toile monumentale où des fleurs peintes à l’huile côtoient des pétales séchés, collés directement sur la surface. « Je voulais que le spectateur ait l’impression de toucher la toile, que les fleurs semblent sur le point de se faner sous ses doigts », explique-t-il. Pour y parvenir, il utilisait une technique inspirée des enlumineurs médiévaux : d’abord, il appliquait une couche de gesso sur la toile, puis il y incrustait des fleurs pressées avant de les recouvrir de glacis translucides. Le résultat ? Une surface vibrante, où la peinture et la matière organique fusionnent en une danse presque érotique.
Mais ce qui frappe le plus dans son travail, c’est cette façon de mêler l’intime et le monumental. « Un motif floral n’est jamais innocent, disait-il. Il porte en lui l’idée de la croissance, de la reproduction, de la mort. » Dans Garden of Earthly Delights (1982), une toile inspirée du triptyque de Bosch, les corps humains se fondent dans des entrelacs de vignes et de fleurs, comme si la nature elle-même était un corps désirant. « L’ornement, pour moi, c’est une façon de parler du vivant sans tomber dans le littéral. »
03Le scandale du joli : pourquoi le motif dérangeait (et dérange encore)
« Trop joli. Trop féminin. Trop… décoratif. » Ces mots, Robert Kushner les a entendus des centaines de fois au cours de sa carrière. Dans les années 1980, alors que le marché de l’art s’emballait pour les œuvres conceptuelles et les installations minimalistes, ses toiles fleuries étaient souvent reléguées au rang de « curiosités » – belles, mais sans profondeur. « On me reprochait de faire de l’art ‘pour dames’, comme si le fait d’aimer les fleurs et les couleurs vives était une tare », racontait-il avec ironie.
Pourtant, derrière cette accusation de « joliesse » se cachait une peur bien plus profonde : celle de voir l’art perdre son sérieux, son aura de sacralité. « Le motif, surtout quand il est répétitif, crée une forme d’hypnose, explique l’historienne de l’art Anna Chave. Il attire l’œil, le captive, et c’est précisément ce qui dérange. Dans un monde où l’art contemporain se veut souvent cérébral, le motif rappelle que l’émotion pure existe. »
Cette méfiance envers l’ornement n’était pas nouvelle. Depuis le XIXe siècle, les avant-gardes – des impressionnistes aux minimalistes – avaient cherché à purger l’art de tout ce qui pouvait ressembler à de la « décoration ». Adolf Loos, dans son célèbre essai Ornement et Crime (1908), avait même théorisé cette haine : « L’ornement est un gaspillage de force de travail, de santé et de capital. » Un siècle plus tard, le Pattern & Decoration lui répondait : « Et si l’ornement était, au contraire, le dernier refuge de l’humanité dans un monde de plus en plus aseptisé ? »
04Dans l’atelier : les secrets de fabrication d’un motif révolutionnaire
Comment passe-t-on d’un bout de tissu trouvé dans une brocante à une œuvre exposée au Metropolitan Museum ? La réponse tient en deux mots : obsession et technique.
Chez Miriam Schapiro, tout commençait par une chasse aux trésors. « Je passais des heures dans les friperies de Los Angeles, à fouiller dans des cartons de vieux napperons et de robes des années 1950, raconte-t-elle dans ses mémoires. Je cherchais des motifs qui racontaient une histoire – une tache de vin sur une nappe, un accroc dans une dentelle. » Une fois ces fragments rapportés dans son atelier, elle les assemblait comme un puzzle, les collant sur toile avant de les recouvrir de peinture. « Le geste devait rester visible, dit-elle. Les coutures, les points de colle, les irrégularités. Tout cela faisait partie de l’œuvre. »
Robert Kushner, lui, avait une approche plus méthodique. Pour The Four Seasons, il avait passé des mois à étudier les techniques des enlumineurs persans, apprenant à appliquer la feuille d’or selon des méthodes médiévales. « Je voulais que la lumière traverse les couches de peinture comme elle traverse un vitrail », explique-t-il. Il utilisait aussi des fleurs fraîches, qu’il pressait lui-même avant de les incruster dans la toile encore humide. « Le problème, c’est que les pétales finissaient par pourrir. Alors j’ai dû apprendre à les traiter avec des produits chimiques pour les préserver. »
Mais le vrai secret du Pattern & Decoration, c’était cette façon de mélanger les échelles. « Une œuvre comme Heartland (1985) de Schapiro joue avec la taille des motifs, explique la conservatrice du Smithsonian. Certains éléments sont minuscules – un bouton, un point de broderie – tandis que d’autres occupent toute la toile. Cela crée une tension entre l’intime et le monumental, comme si on regardait un paysage à travers une loupe. »
05Le motif comme mémoire : quand l’ornement raconte l’histoire
« Un motif n’est jamais neutre », aimait à dire Joyce Kozloff, une autre figure majeure du Pattern & Decoration. « Il porte en lui les traces de ceux qui l’ont créé, de ceux qui l’ont utilisé, et de ceux qui l’ont transmis. » Cette idée – que l’ornement est une forme de langage silencieux – est au cœur du mouvement.
Prenez les kimonos de Schapiro. Dans Anatomy of a Kimono, elle découpe des fragments de tissus japonais et les assemble en une composition qui évoque à la fois une robe et une carte géographique. « Ces motifs ne viennent pas de nulle part, explique-t-elle. Ils ont été portés par des femmes, brodés par des artisans, échangés lors de mariages ou de funérailles. En les intégrant à mes toiles, je leur redonnais une seconde vie. » Pour elle, chaque motif était une archive – un témoignage des mains qui l’avaient façonné, des corps qui l’avaient porté, des cultures qui l’avaient transmis.
Kushner, lui, puisait son inspiration dans les jardins persans et les mosaïques byzantines. « Dans Garden of Earthly Delights, les fleurs ne sont pas là par hasard, dit-il. Les roses symbolisent l’amour, les pavots la mort, les grenades la fertilité. Ce n’est pas de la décoration, c’est une cosmogonie. » En superposant ces symboles, il créait des œuvres qui fonctionnaient comme des énigmes visuelles – des récits sans mots, où chaque motif était une phrase, chaque couleur un adjectif.
Cette dimension narrative explique pourquoi le Pattern & Decoration a tant séduit les féministes et les historiens de l’art. « Ces œuvres parlaient de transmission, de filiation, de résistance, analyse l’historienne Griselda Pollock. En réhabilitant le motif, Schapiro et Kushner réhabilitaient aussi les histoires que l’art officiel avait effacées. »
06L’héritage invisible : comment le Pattern & Decoration a conquis le monde
Aujourd’hui, alors que les motifs floraux ornent les robes de Gucci et que les tapisseries d’El Anatsui s’arrachent à prix d’or, il est facile d’oublier à quel point le Pattern & Decoration fut révolutionnaire. Pourtant, son influence est partout – dans les ateliers des artistes, bien sûr, mais aussi dans les intérieurs, la mode, et même la façon dont nous concevons l’art.
« Regardez les œuvres de Mickalene Thomas, suggère la critique d’art Holland Cotter. Ses portraits de femmes noires, couverts de strass et de motifs psychédéliques, sont les héritiers directs des ‘femmages’ de Schapiro. » Même chose pour les installations textiles de Sheila Hicks ou les peintures brodées de Ghada Amer. « Le Pattern & Decoration a ouvert la voie à une génération d’artistes qui refusent de choisir entre beauté et radicalité », ajoute-t-il.
Mais l’héritage le plus durable du mouvement est peut-être cette idée que l’ornement n’est pas un accessoire, mais une nécessité. « Dans un monde de plus en plus virtuel, où tout est lisse et standardisé, le motif rappelle que l’imperfection est humaine, que la main qui trace une ligne laisse toujours une trace », écrit Robert Kushner dans ses mémoires. « Et c’est peut-être ça, la vraie révolution : avoir redonné à l’art le droit d’être désordonné, sensuel, et profondément vivant. »
07Épilogue : le motif qui vous regarde
Il y a quelques années, lors d’une rétrospective de Miriam Schapiro au Brooklyn Museum, une visiteuse s’est arrêtée devant Heartland et a posé la main sur la toile. « Je ne sais pas pourquoi, a-t-elle murmuré, mais j’ai l’impression que cette œuvre me connaît. »
C’est peut-être là le vrai pouvoir du motif : sa capacité à nous parler sans mots, à nous toucher là où la raison ne peut aller. Que ce soit à travers les pétales séchés de Kushner ou les boutons de nacre de Schapiro, ces œuvres nous rappellent une vérité simple : l’art n’a pas besoin d’être sérieux pour être profond. Il lui suffit parfois d’être beau – et de nous regarder en retour.
Alors la prochaine fois que vous croiserez un motif floral sur un mur, un carreau de céramique dans une station de métro, ou une broderie sur un coussin, souvenez-vous : ce n’est pas seulement de la décoration. C’est une trace de toutes les mains qui l’ont créé, de toutes les vies qu’il a traversées. Et peut-être, si vous tendez l’oreille, entendrez-vous l’écho d’une révolution.