La Vocation de Saint Matthieu : quand Dieu entre dans un tripot
Une taverne romaine. Cinq hommes comptent de l'argent. Et Dieu débarque. Le Caravage révolutionne la peinture religieuse.
Par Artedusa
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La Vocation de Saint Matthieu : quand Dieu entre dans un tripot
Une taverne romaine. Ou peut-être une maison de jeu clandestine. Cinq hommes assis autour d'une table comptent de l'argent. Des pièces d'or brillent. Ce sont des collecteurs d'impôts, des publicains, des collabos qui rackettent le peuple pour le compte de l'occupant romain. Des ordures. Le rebut de la société.
Et Dieu débarque.
La Vocation de Saint Matthieu, peinte par Le Caravage en 1599-1600 pour la chapelle Contarelli de l'église San Luigi dei Francesi à Rome, n'est pas un tableau pieux et sage. C'est un choc frontal. Une intrusion violente du sacré dans le profane. Jésus entre dans ce bouge, tend le doigt, et dit à Matthieu le publicain : « Suis-moi. » Et Matthieu, ce gangster qui passait sa vie à compter l'argent sale, se lève et le suit.
Le Caravage peint cette scène avec un réalisme brutal qui a scandalisé ses contemporains. Pas de nimbes dorés. Pas de lumière céleste conventionnelle. Juste un rai de lumière crue qui tranche l'obscurité, comme un projecteur de police qui dévoile une scène de crime. Et dans cette lumière, des hommes aux visages durs, des vêtements du XVIe siècle (pas des costumes bibliques), de l'argent réel posé sur une vraie table.
Le sacré et le sordide fusionnent. Le divin et le criminel occupent le même espace. C'est ça, le génie du Caravage : il refuse la séparation entre le ciel et la terre. Il dit que Dieu n'intervient pas dans un monde idéalisé de saints en toge. Il intervient ici, maintenant, dans nos tripots, nos arrière-salles, nos vies pourries.
Rome, 1599 : Quand un voyou peint Dieu
Michelangelo Merisi dit Le Caravage (Caravaggio) a vingt-huit ans quand il reçoit la commande de la chapelle Contarelli. C'est un génie violent, bagarreur, probablement homosexuel, constamment en procès pour coups et blessures. Il traîne dans les tavernes, couche avec des prostituées et des jeunes hommes, se bat au couteau dans les ruelles sombres.
En 1606, six ans après La Vocation, il tue un homme lors d'une rixe. Condamné à mort, il fuit Rome. Il passera ses quatre dernières années en cavale, peignant des chefs-d'œuvre désespérés avant de mourir à trente-huit ans sur une plage, probablement assassiné.
Mais en 1599, il est encore à Rome. Il vient d'obtenir sa première commande publique importante. Le cardinal Francesco Maria Del Monte, son protecteur, lui a décroché le contrat pour décorer la chapelle Contarelli. Deux grands tableaux latéraux : La Vocation de Saint Matthieu et Le Martyre de Saint Matthieu. Plus un retable central : Saint Matthieu et l'Ange.
Le Caravage révolutionne la peinture religieuse. Jusqu'à lui, les scènes bibliques sont idéalisées, édulcorées, désincarnées. Les saints ressemblent à des mannequins en costume d'époque flottant dans un espace abstrait. Le Caravage dit non. Il peint des vraies personnes. Des visages qu'il voit dans la rue. Des corps massifs, lourds, terrestres. Des mains sales. Des pieds crasseux. Des vêtements froissés.
Et surtout, il invente un traitement de la lumière qui va révolutionner l'art occidental : le ténébrisme. Une lumière violente, presque tangible, qui surgit de l'obscurité totale et frappe les corps comme un coup de poing. Pas de dégradé doux. Pas de transition harmonieuse. Juste le noir et le blanc, l'ombre et la lumière, le néant et l'être qui s'affrontent dans un combat sans merci.
Le doigt : Qui est appelé ?
Au centre du tableau, la question. Jésus entre par la droite, accompagné de Saint Pierre. Il tend le bras. Son index pointe vers la table où les hommes comptent l'argent. Mais vers qui pointe-t-il exactement ?
Regardez bien. Matthieu (qu'on identifie comme l'homme barbu à droite de la table) lève la main vers sa poitrine avec une expression de surprise totale. « Moi ? Vous me parlez à moi ? » Son geste rappelle celui de Marie dans les Annonciations : « Comment est-ce possible ? »
Mais le doigt de Jésus pourrait aussi pointer vers le jeune homme penché sur la table, absorbé par le décompte des pièces. Ou vers les deux hommes à l'extrémité gauche qui ne lèvent même pas les yeux, concentrés sur leur argent.
Le Caravage maintient l'ambiguïté. L'appel divin n'est pas ciblé comme un laser. C'est une interpellation générale. « Toi » peut être n'importe lequel d'entre eux. N'importe lequel d'entre nous.
Et ce geste du doigt tendu — le Caravage le copie directement de Michel-Ange. C'est le même geste que Dieu dans La Création d'Adam de la Chapelle Sixtine. Dieu créant l'homme en tendant le doigt. Ici, Jésus re-crée Matthieu en tendant le doigt. La vocation est une nouvelle création. L'homme ancien meurt. L'homme nouveau naît.
Mais contrairement à Michel-Ange, où les doigts de Dieu et d'Adam se frôlent presque dans un espace divin idéalisé, ici, l'espace est sordide, réel, terrestre. Le miracle n'a pas besoin d'un décor céleste. Il se produit dans la crasse et l'argent sale.
La lumière : Le vrai personnage du tableau
Le personnage principal de La Vocation de Saint Matthieu n'est ni Jésus ni Matthieu. C'est la lumière.
Elle arrive de la droite, du même côté que Jésus. Elle traverse le tableau en diagonale, tranche l'obscurité, frappe les visages des hommes assis. C'est une lumière physique, presque palpable. On pourrait la toucher. Elle n'émane pas de Jésus lui-même — Le Caravage refuse le surnaturel conventionnel. Elle vient d'une source hors-champ, réaliste. Une fenêtre, peut-être. Ou une porte ouverte.
Mais cette lumière "réaliste" a une dimension symbolique évidente. C'est la lumière de la grâce. La lumière qui révèle. Qui arrache à l'obscurité. Qui transforme.
Le Caravage est le maître absolu du clair-obscur. Il pousse la technique à des extrêmes que personne avant lui n'avait osés. Dans ses tableaux, l'obscurité n'est pas un fond neutre. C'est une présence active, épaisse, menaçante. Les personnages émergent du noir comme des rescapés qui sortent de l'eau. La lumière ne les éclaire pas. Elle les sauve.
Cette technique qu'on appellera le ténébrisme (du latin tenebrae, ténèbres) va influencer toute la peinture baroque européenne. Rembrandt la reprendra. Vermeer aussi, à sa manière. Ribera, Zurbarán, Georges de La Tour en feront leur signature. Mais Le Caravage reste le maître originel. Celui qui a compris que la lumière ne se définit que par l'obscurité. Que pour montrer la grâce, il faut d'abord montrer le néant d'où elle nous arrache.
Les costumes : Dieu en 1599
Détail scandaleux : les personnages ne portent pas de costumes bibliques. Ils sont habillés en Romains du XVIe siècle. Matthieu et ses compagnons portent des pourpoints, des hauts-de-chausses, des bérets à plumes. C'est la mode de 1599. Jésus lui-même, bien qu'un peu plus sobre, ne porte pas de toge antique.
Le Caravage affirme que l'Évangile se passe maintenant. Pas dans un passé mythique. Maintenant, dans nos rues, nos tavernes, nos vies. L'Incarnation n'est pas un événement historique lointain. C'est une possibilité permanente. Dieu peut débarquer ici, aujourd'hui, dans votre bureau de change louche ou votre club de poker clandestin.
Cette contemporanéité choque. Les commanditaires ecclésiastiques voudraient une distance rassurante entre le sacré et le quotidien. Le Caravage refuse. Il dit que le sacré EST dans le quotidien. Qu'il n'y a pas deux mondes séparés. Qu'il n'y a qu'un seul monde où le divin et l'humain se mélangent, se heurtent, se transforment mutuellement.
C'est profondément contre-réformiste. L'Église catholique, face à la Réforme protestante, insiste sur la médiation ecclésiale, sur la nécessité des sacrements administrés par les prêtres. Le Caravage peint une rencontre directe. Pas de prêtre. Pas de rituel. Juste Jésus qui pointe le doigt et dit « Suis-moi. »
C'est dangereux. Subversif. Mais c'est aussi exactement ce que l'Église de la Contre-Réforme veut montrer : que la conversion est possible, immédiate, radicale. Que le pire pécheur peut devenir saint en un instant. Matthieu le publicain devient Saint Matthieu l'évangéliste. Le collabo devient apôtre. La merde devient or.
Le refus : La première version rejetée
Le Caravage peint en fait deux versions du retable central, Saint Matthieu et l'Ange. La première est refusée par les commanditaires. Elle montre Matthieu comme un paysan illettré, aux pieds sales, à qui un ange enfant explique comment écrire son Évangile en guidant sa main.
C'est trop. Trop réaliste. Trop vulgaire. Un saint ne peut pas avoir des pieds crasseux. Un évangéliste ne peut pas être illettré. Le Caravage a franchi la ligne. Les commanditaires rejettent le tableau.
Il en peint un second, plus "acceptable". Matthieu y est plus digne, plus idéalisé. L'ange ne lui tient plus la main comme à un enfant. Le tableau est accepté et installé.
Mais le premier, le rejeté, est acheté par un collectionneur romain, le marquis Vincenzo Giustiniani. Il le gardera dans sa collection privée. Le tableau sera détruit en 1945 lors du bombardement de Berlin. Il n'en reste que des photographies en noir et blanc.
Ce refus révèle la tension au cœur de l'œuvre du Caravage. Il va trop loin. Il montre trop crûment la réalité. Il refuse d'embellir. L'Église veut de la piété édifiante. Le Caravage donne de la vérité crue. L'Église veut des icônes. Le Caravage donne des hommes.
La chapelle Contarelli : Théâtre de lumière
La Vocation de Saint Matthieu n'est pas faite pour être vue dans un musée sous éclairage uniforme. Elle est peinte pour une chapelle spécifique, avec une lumière naturelle venant d'une fenêtre précise.
Dans la chapelle Contarelli de San Luigi dei Francesi, le tableau est sur le mur de gauche. La vraie lumière entre par une fenêtre à droite, hors de vue. Elle frappe le tableau exactement dans la même direction que la lumière peinte. Le réel et le représenté fusionnent. La fenêtre réelle devient la source de la grâce peinte.
C'est du génie pur. Le Caravage transforme l'architecture réelle en extension du tableau. L'espace de la chapelle et l'espace de la peinture ne sont plus séparés. Le visiteur est inclus dans la scène. Il est dans la taverne avec Matthieu. Il reçoit lui aussi l'appel.
Cette fusion du réel et du représenté anticipe toute la peinture baroque. Le Bernin fera la même chose en sculpture avec L'Extase de Sainte Thérèse, où la lumière réelle d'une fenêtre cachée éclaire la sculpture de manière à créer l'illusion que la sainte flotte dans une lumière céleste. Mais Le Caravage est le premier. Le pionnier du Baroque romain.
Après Le Caravage : L'explosion du ténébrisme
La Vocation de Saint Matthieu fait l'effet d'une bombe dans le milieu artistique romain. Tous les jeunes peintres se précipitent pour voir ce tableau révolutionnaire. Ils copient la technique. Ils imitent le clair-obscur violent. Une école entière naît : les Caravagistes.
Orazio Gentileschi. Artemisia Gentileschi. Bartolomeo Manfredi. Giovanni Baglione (qui pourtant déteste Le Caravage et le traîne en justice pour diffamation). Tous adoptent le ténébrisme.
Le mouvement se répand en Europe. En Espagne, Ribera et le jeune Velázquez s'inspirent du Caravage. Aux Pays-Bas, les peintres d'Utrecht comme Terbrugghen et Van Honthorst rapportent la technique. En France, Georges de La Tour crée ses chefs-d'œuvre nocturnes à la bougie.
Même Rembrandt, qui n'a jamais vu un Caravage original, est influencé par les Caravagistes néerlandais. Son clair-obscur, moins violent, plus subtil, descend en ligne directe du ténébrisme caravagesque.
Mais personne n'égale le maître. Le Caravage reste unique dans sa capacité à faire de l'ombre une présence active, menaçante, épaisse. Chez ses imitateurs, l'obscurité est un fond. Chez Le Caravage, c'est un abîme. Les personnages ne sont pas éclairés. Ils sont sauvés de la nuit.
Ce que le doigt de Jésus pointe encore
Quatre cent vingt-cinq ans après sa création, La Vocation de Saint Matthieu reste d'une actualité troublante. Parce qu'elle pose la question qui nous hante tous : sommes-nous appelés ? Et si oui, par quoi ? Vers quoi ?
Matthieu compte son argent. C'est sa vie. C'est son identité. Il est publicain. Collecteur d'impôts. Racketteur légal. Il gagne bien sa vie en exploitant les autres. Et soudain, une voix dit « Suis-moi. » Tout doit changer. L'argent, le statut, l'identité — tout doit être abandonné.
L'appel est violent. Il ne négocie pas. Il n'offre pas de compromis. C'est tout ou rien. Maintenant. Immédiatement.
Le Caravage peint le moment de bascule. L'instant où l'ancienne vie se termine et où la nouvelle commence. Ce moment terrible et exaltant où on lâche tout ce qu'on connaît pour plonger dans l'inconnu.
Et il peint ça sans édulcorer. Matthieu n'est pas un gentil pécheur repentant. C'est un gangster, un collabo, une ordure. Les hommes avec lui ne sont pas de braves égarés. Ce sont des criminels qui vivent de l'exploitation. Le Caravage dit : même eux peuvent être appelés. Même eux peuvent changer. Personne n'est trop pourri pour la grâce.
C'est un message d'une radicalité folle. Dans notre monde où tout est classé, jugé, catégorisé — les bons d'un côté, les mauvais de l'autre — Le Caravage dit qu'il n'y a qu'une seule catégorie : les appelés. Et ça peut être n'importe qui. Le pire criminel peut devenir saint. L'ordure peut se transformer en or.
Mais il faut accepter l'appel. Se lever de sa table. Lâcher ses pièces d'or. Suivre.
Matthieu s'est levé. Il a suivi. Il a écrit un Évangile. Il est mort martyr.
Et nous ? Le doigt de Jésus dans le tableau de Caravage pointe toujours. À travers quatre siècles. Vers qui ? Vers Matthieu ? Vers le jeune homme penché sur la table ? Vers nous qui regardons le tableau ?
La lumière traverse encore l'obscurité. Elle frappe encore nos visages. Elle nous demande encore : « Toi. Tu vas suivre ou tu vas continuer à compter tes pièces ? »
Le Caravage est mort sur une plage à trente-huit ans. Seul. En cavale. Probablement assassiné. Ses tableaux ont voyagé, ont survécu aux guerres, aux vols, aux restaurations douteuses. La Vocation de Saint Matthieu est toujours là, dans sa chapelle, à Rome, éclairée par la même lumière latérale qui fusionne avec la lumière peinte.