Les Tapisseries de la Licorne : quand le mythe se tisse
New York. The Cloisters. Salle médiévale silencieuse.
Par Artedusa
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Les Tapisseries de la Licorne : quand le mythe se tisse
New York. The Cloisters. Salle médiévale silencieuse. Sept tapisseries monumentales racontent une histoire vieille de plus de cinq siècles, une chasse qui n'a jamais vraiment eu lieu, une créature qui n'a jamais existé. Et pourtant, face à ces tissages somptueux datant de 1495-1505, on ressent une présence presque tangible, comme si la licorne blanche allait surgir d'un instant à l'autre des milliers de fleurs brodées. Ces tapisseries, commandées par un mystérieux mécène à la fin du Moyen Âge, continuent de fasciner par leur beauté énigmatique et leur symbolisme foisonnant. Mais qui a réellement créé ces chefs-d'œuvre textiles ? Que signifient ces scènes de chasse féroce et de capture délicate ? Et pourquoi cette licorne, symbole universel de pureté, continue-t-elle de hanter notre imaginaire collectif ?
L'énigme de la commande : un mariage princier ?
L'histoire des Tapisseries de la Licorne commence dans le brouillard. Aucun document d'époque ne nous révèle avec certitude qui les a commandées, ni pourquoi. On sait seulement qu'elles ont été tissées dans les Pays-Bas méridionaux, probablement à Bruxelles ou à Tournai, entre 1495 et 1505. Cette période correspond à l'âge d'or de la tapisserie flamande, quand les ateliers des Flandres produisaient les tissages les plus raffinés d'Europe, destinés aux cours royales et aux grandes familles aristocratiques.
L'indice le plus troublant se trouve dans les tapisseries elles-mêmes : un monogramme mystérieux, les lettres A et E entrelacées, parfois accompagnées de la devise "A Mon Seul Désir". Pendant des décennies, les historiens ont débattu de l'identité de ce commanditaire. La théorie la plus romantique - et la plus répandue - attribue ces tapisseries à Anne de Bretagne, duchesse de Bretagne et reine de France par deux fois mariée. Le "A" serait pour Anne, le "E" pour son second époux, le roi Louis XII (dont le prénom était en réalité Louis, mais qui aurait pu être représenté par son titre latin "Ermine", l'hermine, emblème de la Bretagne).
Selon cette hypothèse, les tapisseries auraient été commandées pour célébrer leur mariage en 1499. Anne, fervente catholique et mécène éclairée, aurait choisi le thème de la licorne pour symboliser sa propre pureté et sa piété. La devise "A Mon Seul Désir" renverrait à sa fidélité conjugale - une lecture quelque peu ironique quand on connaît les mariages forcés qui jalonnèrent sa vie politique. Mais cette théorie, aussi séduisante soit-elle, reste débattue. D'autres historiens suggèrent que les tapisseries pourraient avoir été commandées par une famille noble des Pays-Bas, voire par un riche marchand.
Ce mystère ajoute une couche supplémentaire de fascination à ces œuvres déjà énigmatiques. Chaque hypothèse ouvre de nouvelles interprétations symboliques, transformant chaque détail brodé en indice potentiel. Les chiens de chasse portent-ils des colliers aux armoiries reconnaissables ? Les vêtements des chasseurs révèlent-ils leur rang social ? Et ces milliers de fleurs qui tapissent chaque centimètre carré - sont-elles de simples ornements, ou cachent-elles des messages codés à destination d'un public initié ?
Sept tableaux pour une épopée mystique
Les sept tapisseries de la série - dont six sont parfaitement conservées - racontent l'histoire d'une chasse à la licorne, de sa découverte à sa capture, puis à sa mise à mort et sa résurrection miraculeuse. Chaque panneau mesure environ 3,7 mètres de haut et entre 2,5 et 4 mètres de large. Ensemble, elles formaient probablement une installation circulaire dans une grande salle, créant un environnement immersif où le spectateur se retrouvait littéralement entouré par la narration.
La première tapisserie, "Le Départ pour la Chasse", établit la scène. Des nobles chasseurs, accompagnés de leurs chiens et de leurs serviteurs, se préparent à traquer la licorne. L'atmosphère est festive, presque courtoise, comme s'il s'agissait d'une partie de plaisir aristocratique plutôt que d'une chasse mortelle. Les vêtements des chasseurs sont somptueux, brodés de fils d'or et d'argent. Déjà, le fond millefleurs éclate dans toute sa splendeur : roses, violettes, campanules, fraisiers sauvages, chaque fleur identifiable botaniquement.
La deuxième tapisserie, "La Licorne à la Fontaine", constitue l'un des moments les plus enchanteurs de la série. La licorne, créature blanche et majestueuse, plonge sa corne spiralée dans une fontaine pour purifier l'eau de tout poison. Autour d'elle, d'autres animaux attendent patiemment : un lion, un cerf, des lapins, une panthère. C'est une scène edénique, où prédateurs et proies coexistent en paix. Selon la légende médiévale, la corne de licorne (en réalité de la dent de narval, vendue à prix d'or) avait le pouvoir de neutraliser les toxines. Cette scène illustre donc à la fois un mythe médiéval populaire et une allégorie du Christ purificateur.
La troisième tapisserie, malheureusement fragmentaire, montrait "La Licorne Traversant le Ruisseau". Seuls quelques morceaux subsistent, mais ils suffisent à deviner la composition : la licorne tentant d'échapper aux chasseurs en franchissant un cours d'eau. L'état lacunaire de cette tapisserie rappelle que ces œuvres, malgré leur apparence intemporelle, ont survécu à plus de cinq siècles d'histoire mouvementée.
La quatrième tapisserie, "La Défense de la Licorne", marque un tournant dramatique. La créature, acculée, se défend férocement contre les chiens et les chasseurs. Elle rue, frappe de ses sabots, transperce un chien de sa corne. Le sang gicle. La violence de la scène contraste brutalement avec la douceur des tapisseries précédentes. On ressent la panique de l'animal mythique, sa rage désespérée face à la meute qui l'encercle. Les chasseurs brandissent leurs lances, leurs visages tendus par l'effort et l'excitation de la traque.
La cinquième tapisserie, "La Capture de la Licorne", introduit le motif médiéval le plus célèbre lié à cet animal fabuleux : seule une vierge peut apprivoiser la licorne. Dans cette scène, une jeune femme attire la créature dans un jardin clos, symbole de la virginité. La licorne, docile, pose sa tête sur les genoux de la vierge. C'est un moment de tendresse infinie au cœur de la violence de la chasse. Mais c'est aussi un piège : pendant que la licorne s'abandonne à la douceur de cette rencontre, les chasseurs surgissent pour la capturer. La symbolique chrétienne est transparente : la vierge représente Marie, la licorne le Christ, et la scène préfigure l'Incarnation et la Passion.
La sixième tapisserie, "La Mort de la Licorne", est la plus sombre. La créature, blessée à mort, est présentée devant le seigneur et sa dame, dans un décor palatial. Le sang coule de ses flancs. Les chiens sont maintenus en laisse. C'est une scène de triomphe macabre, où la beauté sauvage de la licorne est transformée en trophée de chasse. Certains historiens y voient une allégorie de la Crucifixion, avec la licorne-Christ sacrifiée pour le salut de l'humanité.
La septième et dernière tapisserie, "La Licorne en Captivité", offre une conclusion ambiguë et bouleversante. La licorne, miraculeusement vivante, est enchaînée dans un jardin circulaire, entourée d'une barrière de bois. Des grenades - symbole de fertilité et de résurrection - pendent aux arbres. La créature semble à la fois prisonnière et sereine, captive et transcendante. Son pelage blanc est taché de rouge - est-ce du sang de grenade qui coule, ou ses propres blessures qui continuent de saigner ? Cette image fascinante et troublante peut se lire comme une allégorie de la Résurrection du Christ, mais aussi comme un symbole de l'amour courtois, où l'amant accepte sa "captivité" volontaire auprès de sa dame.
Le millefleurs : un paradis miniature
Si les sept tapisseries racontent une histoire, leur véritable miracle réside dans le traitement du fond : le fameux "millefleurs", littéralement "mille fleurs". Chaque centimètre carré de chaque tapisserie est couvert d'une profusion végétale stupéfiante. Roses, œillets, pensées, violettes, marguerites, iris, jacinthes, pervenches, fraisiers, pissenlits, ancolies, bourraches, campanules - les botanistes ont identifié plus de cent espèces différentes, toutes représentées avec une précision qui permettrait de les reconnaître dans un jardin.
Cette explosion florale n'est pas un simple ornement décoratif. Au Moyen Âge, chaque plante possédait une signification symbolique, souvent liée à la religion chrétienne ou à l'amour courtois. La rose représentait la Vierge Marie et l'amour pur. L'œillet symbolisait le mariage. La violette incarnait l'humilité. Le fraisier évoquait la Trinité avec ses trois feuilles. Les grenades annonçaient la résurrection. En tissant cette tapisserie botanique, les artistes créaient donc un texte parallèle, lisible pour les spectateurs cultivés de l'époque.
Mais le millefleurs remplit aussi une fonction esthétique essentielle : il unifie visuellement la composition, créant un environnement cohérent qui transforme chaque tapisserie en un monde autonome. Au lieu d'un arrière-plan neutre ou d'un paysage naturaliste en perspective, le spectateur se trouve immergé dans un jardin paradisiaque à deux dimensions, où chaque élément - animal, humain, végétal - existe sur le même plan décoratif. C'est une vision médiévale du monde, où l'espace n'obéit pas aux lois de la perspective linéaire de la Renaissance, mais à une logique symbolique et ornementale.
Les historiens de l'art ont longtemps débattu de la signification de ce choix stylistique. Représente-t-il une vision archaïque, un refus de la modernité renaissante qui commençait à s'imposer en Italie ? Ou au contraire, une affirmation consciente d'un idéal esthétique spécifiquement nordique, où la richesse décorative prime sur l'illusion spatiale ? Probablement un peu des deux. Les commanditaires et les artisans de ces tapisseries connaissaient certainement les innovations italiennes, mais ils ont choisi de rester fidèles à une tradition gothique tardive, caractérisée par son amour du détail, sa densité ornementale, et son refus de la hiérarchie spatiale.
L'alchimie du tissage : une prouesse technique
Regardez de près ces tapisseries - si vous avez la chance de les voir au Cloisters - et vous verrez des milliers de fils colorés qui s'entrecroisent pour créer l'illusion de la peinture. La tapisserie médiévale était considérée comme l'art le plus prestigieux et le plus coûteux de son époque, bien plus que la peinture. Une seule de ces tapisseries nécessitait des années de travail collectif, mobilisant des dizaines d'artisans hautement spécialisés.
Le processus commençait par la création d'un carton - un dessin à taille réelle, souvent réalisé par un peintre reconnu. Ce carton servait de modèle aux lissiers, les tisserands spécialisés dans la haute-lice (métier vertical) ou la basse-lice (métier horizontal). Pour les Tapisseries de la Licorne, on pense que les cartons ont été réalisés par un peintre parisien ou bruxellois de premier plan, peut-être formé à la cour de Bourgogne.
Ensuite venait la préparation des fils. La chaîne, les fils verticaux qui constituent la structure de base, était généralement en laine écrue. La trame, les fils horizontaux qui créent l'image, utilisait de la laine teinte, de la soie pour les détails les plus fins, et même des fils d'or et d'argent pour les accents lumineux. Les teintures étaient obtenues à partir de matières naturelles : garance pour les rouges, pastel et indigo pour les bleus, gaude pour les jaunes, noix de galle pour les bruns et les noirs. Certaines couleurs, comme le bleu profond obtenu à partir du lapis-lazuli broyé, coûtaient littéralement plus cher que l'or.
Le tissage proprement dit exigeait une dextérité et une patience extraordinaires. Chaque lissier travaillait sur une section précise de la tapisserie, suivant le carton placé derrière ou sous le métier. Pour créer les dégradés subtils du pelage de la licorne, il fallait passer progressivement d'une nuance de blanc à une autre, en mélangeant parfois deux ou trois fils de couleurs différentes dans la même ligne de trame. Pour les visages humains, les mains, les détails botaniques les plus fins, on utilisait la technique du "chevalet", un hachage de fils de couleurs différentes qui crée l'illusion du modelé.
Un lissier expérimenté pouvait tisser environ 2 à 3 centimètres carrés par jour - pour les parties les plus complexes, encore moins. Faites le calcul : une tapisserie de 3,7 mètres sur 3 mètres représente environ 11 mètres carrés, soit 110 000 centimètres carrés. À raison de 2 cm² par jour, il faudrait 55 000 jours de travail, soit plus de 150 ans pour un seul lissier. En réalité, plusieurs artisans travaillaient simultanément sur différentes sections, et la production durait "seulement" quelques années par tapisserie. Mais cela donne une idée de l'investissement colossal que représentaient ces commandes.
Symboles enchevêtrés : vierge, Christ, alchimie et amour
Les Tapisseries de la Licorne fonctionnent sur plusieurs niveaux de lecture simultanés, comme un palimpseste médiéval où chaque couche de signification coexiste avec les autres sans jamais se contredire vraiment. Cette polysémie caractérise l'art médiéval à son apogée : une même image peut raconter une histoire de chasse, illustrer un dogme religieux, célébrer l'amour courtois, et faire allusion à des connaissances ésotériques, le tout en même temps.
La lecture chrétienne est la plus évidente et la mieux documentée. La licorne, animal pur par excellence, représente le Christ. La vierge qui l'apprivoise incarne Marie, et la scène de capture symbolise l'Incarnation - le moment où Dieu accepte de "se laisser prendre" dans un corps humain. La chasse représente la Passion, les blessures de la licorne évoquent les plaies du Christ, et sa résurrection finale dans le jardin clos préfigure la Résurrection pascale. Cette lecture était probablement la plus commune au Moyen Âge, où tout art profane portait potentiellement une dimension spirituelle.
La lecture courtoise offre une alternative laïque et amoureuse. Dans cette interprétation, la licorne représente l'amant noble, la vierge est la dame aimée, et la chasse symbolise les épreuves de l'amour courtois. La devise "A Mon Seul Désir" renforcerait cette lecture : l'amant déclare sa fidélité exclusive à sa dame. La dernière tapisserie, avec la licorne enchaînée mais sereine dans son jardin, illustrerait la "douce captivité" de l'amour - thème récurrent de la poésie médiévale. L'amant accepte volontiers d'être "prisonnier" de sa dame, tout comme la licorne semble accepter son enclos fleuri.
La lecture alchimique est plus spéculative mais fascinante. Au XVe siècle, l'alchimie n'était pas seulement une proto-chimie mystique, mais aussi une philosophie hermétique influente dans les cercles cultivés. Or, la licorne jouait un rôle important dans la symbolique alchimique : sa corne purificatrice représentait la pierre philosophale, capable de transmuter le plomb en or, mais aussi de purifier l'âme humaine. Les sept tapisseries correspondraient alors aux sept étapes de l'œuvre alchimique : nigredo (noircissement), albedo (blanchiment), citrinitas (jaunissement), rubedo (rougissement), etc. Le sang de la licorne serait l'élixir de vie, et sa résurrection finale symboliserait la réussite du Grand Œuvre.
La lecture politique est la plus contextualisée historiquement. Si les tapisseries ont bien été commandées pour le mariage d'Anne de Bretagne et Louis XII, elles serviraient de propagande dynastique déguisée en allégorie religieuse et courtoise. La licorne captive représenterait Anne elle-même, duchesse souveraine contrainte par les circonstances politiques à accepter un mariage français pour préserver l'indépendance (relative) de son duché. La devise "A Mon Seul Désir" pourrait alors se lire ironiquement : Anne n'a jamais eu le choix de son désir, mariée deux fois par raison d'État. Le jardin clos serait la Bretagne, enchaînée mais préservée dans son identité.
Aucune de ces lectures n'exclut les autres. C'est justement cette richesse sémantique qui fait la grandeur des Tapisseries de la Licorne. Chaque spectateur, selon son éducation, ses préoccupations, et son époque, peut y projeter sa propre quête de sens. Un clerc médiéval y verrait d'abord le mystère de l'Incarnation. Un noble amoureux y lirait sa propre souffrance amoureuse. Un alchimiste y décrypterait les secrets du Grand Œuvre. Et nous, spectateurs du XXIe siècle, nous y projetons peut-être notre propre nostalgie d'un monde enchanté où les licornes existaient, où chaque fleur portait un message secret, et où l'art pouvait contenir simultanément tous les mystères de l'univers.
Survie miraculeuse : de château en château
Si nous pouvons aujourd'hui admirer les Tapisseries de la Licorne au Cloisters Museum de New York, c'est grâce à une série de hasards historiques qui tiennent du miracle. Pendant plus de quatre siècles, ces tapisseries ont changé de mains, survécu à des guerres, à des révolutions, et à l'indifférence qui a détruit tant d'œuvres médiévales.
Après leur création vers 1500, les tapisseries ont probablement orné les murs d'un château royal ou d'une grande demeure aristocratique - peut-être le château de Boussac, peut-être un palais parisien. Au XVIIe siècle, on perd leur trace. Réapparaissent-elles au XVIIIe siècle dans une collection privée ? Ont-elles été vendues, léguées, volées ? Le mystère demeure.
Ce que l'on sait avec certitude, c'est qu'au début du XIXe siècle, elles se trouvaient au château de Verteuil, en Charente, propriété de la famille de La Rochefoucauld. Comment sont-elles arrivées là ? Butin de guerre, achat, héritage familial ? Personne ne peut le dire avec certitude. Mais c'est là qu'elles ont failli périr définitivement.
En 1789, pendant la Révolution française, le château de Verteuil fut pillé par des révolutionnaires locaux. Les tapisseries, associées à l'aristocratie abhorrée, auraient dû être détruites. Au lieu de cela, les paysans révolutionnaires les ont utilisées comme... bâches pour protéger les légumes du gel hivernal dans leurs jardins potagers. Imaginez : ces chefs-d'œuvre textiles qui avaient coûté une fortune, tissés avec des fils d'or et de soie, protégeant des choux et des pommes de terre pendant des années. C'est ainsi qu'elles ont survécu à la Terreur - dans la boue des jardins paysans.
Au début du XIXe siècle, après la Restauration, la famille de La Rochefoucauld récupéra les tapisseries et les réinstalla au château de Verteuil, où elles restèrent pendant plus d'un siècle. En 1920, John D. Rockefeller Jr., magnat du pétrole et collectionneur d'art médiéval, les acheta pour sa collection personnelle. Il les fit restaurer minutieusement, réparant les dégâts causés par leur utilisation agricole impromptue.
En 1937, Rockefeller fit don de sa collection médiévale au Metropolitan Museum of Art de New York, à condition que les œuvres soient exposées dans un cadre approprié. C'est ainsi que fut créé The Cloisters, un musée extraordinaire situé à Fort Tryon Park, dans le nord de Manhattan. Le bâtiment lui-même est une reconstitution de différents cloîtres médiévaux européens, démontés pierre par pierre puis réassemblés à New York. Les Tapisseries de la Licorne y occupent une salle dédiée, spécialement conçue pour elles, où l'éclairage tamisé protège les fils fragiles de la lumière destructrice tout en permettant d'admirer leurs couleurs encore étonnamment vives.
Le Cloisters : un sanctuaire pour les tapisseries
Visiter les Tapisseries de la Licorne au Cloisters, c'est vivre une expérience quasi mystique. Le musée, perché sur une colline dominant l'Hudson River, semble détaché du temps. On y accède par le métro new-yorkais - ligne A jusqu'à 190th Street - mais dès qu'on franchit ses portes médiévales, on entre dans un autre monde.
La salle des tapisseries est volontairement petite, presque intime. Les sept panneaux sont disposés autour des murs, créant l'environnement immersif que leurs créateurs avaient probablement imaginé. L'éclairage, soigneusement calibré, fait ressortir les nuances de couleur sans agresser les fibres centenaires. On peut s'asseoir au centre de la pièce et tourner lentement sur soi-même, suivant l'histoire de la licorne qui se déploie tout autour.
Ce qui frappe d'abord, c'est la taille monumentale des tapisseries. Les photographies ne peuvent pas transmettre l'impact physique de ces tissages qui vous dominent de toute leur hauteur. Ensuite, on remarque la profusion de détails : chaque fleur, chaque feuille, chaque expression faciale a été tissée individuellement, avec une patience qui confond l'entendement. Et enfin, on ressent l'étrangeté profonde de ces images : malgré leur beauté incontestable, il y a quelque chose de troublant dans cette confrontation entre violence et douceur, entre réalisme botanique et fantaisie mythologique.
Les visiteurs réguliers du Cloisters développent souvent un attachement particulier à ces tapisseries. Certains viennent les voir à chaque changement de saison, notant comment la lumière naturelle qui filtre par les fenêtres du musée modifie subtilement leur apparence. D'autres passent des heures à identifier les fleurs, à compter les chiens, à décrypter les expressions des chasseurs. C'est le genre d'œuvre qui ne s'épuise jamais, qui révèle toujours un nouveau détail à chaque visite.
Le musée organise régulièrement des conférences et des ateliers sur les tapisseries, invitant des historiens de l'art, des botanistes, des experts en textile à partager leurs connaissances. Certains ateliers proposent même des initiations au tissage médiéval, permettant aux participants de comprendre concrètement la complexité technique de ces créations. Quand on a soi-même essayé de tisser quelques centimètres carrés de motif simple, on mesure mieux l'exploit que représentent ces onze mètres carrés de composition foisonnante.
Influence culturelle : une licorne éternelle
Les Tapisseries de la Licorne ont exercé une influence considérable sur la culture visuelle occidentale, bien au-delà du cercle des historiens de l'art médiéval. Leur iconographie a été reproduite, adaptée, détournée dans d'innombrables contextes, de la haute couture à la fantasy commerciale.
Au XXe siècle, les surréalistes ont été fascinés par l'étrangeté onirique de ces images. Salvador Dalí lui-même s'est inspiré de la licorne enchaînée pour plusieurs de ses compositions. Plus récemment, des créateurs de mode comme Alexander McQueen, Jean Paul Gaultier ou Dolce & Gabbana ont repris les motifs millefleurs et la figure de la licorne dans leurs collections, transformant ces références médiévales en déclarations de mode contemporaine.
Le cinéma et la littérature fantasy ont également puisé abondamment dans l'imaginaire des tapisseries. Chaque fois qu'un film ou un roman met en scène une licorne dans un contexte médiéval, il fait écho, consciemment ou non, à ces images fondatrices. La série Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, Le Dernier des Mohicans (qui utilise explicitement les tapisseries dans une scène clé) - tous perpétuent la fascination pour cet animal mythique tel que l'ont imaginé les artistes flamands du XVe siècle.
Mais l'influence la plus profonde est peut-être moins visible : les Tapisseries de la Licorne ont contribué à fixer dans l'imaginaire collectif une certaine vision du Moyen Âge. Quand nous imaginons un "jardin médiéval", nous voyons inconsciemment le millefleurs de ces tapisseries. Quand nous pensons à une "chasse médiévale", nous visualisons les nobles chasseurs en pourpoint brodé, leurs chiens en laisse. Et quand nous rêvons de "licorne", nous voyons cette créature blanche à la corne spiralée, noble et tragique à la fois.
Les mystères qui demeurent
Malgré des décennies de recherches érudites, les Tapisseries de la Licorne continuent de poser plus de questions qu'elles n'apportent de réponses. Qui les a vraiment commandées ? Pourquoi précisément sept panneaux ? La septième tapisserie (la licorne en captivité) faisait-elle vraiment partie de la série originale, ou a-t-elle été ajoutée ultérieurement ? Certains historiens pensent qu'elle pourrait avoir été tissée séparément, peut-être pour célébrer un autre événement.
Et puis il y a les détails troublants que personne n'a réussi à expliquer de manière satisfaisante. Pourquoi certains chasseurs ont-ils des expressions si étranges, presque inquiétantes ? Que signifie vraiment la devise "A Mon Seul Désir" - apparaît-elle sur toutes les tapisseries ou seulement sur certaines ? Les initiales A et E ont-elles été ajoutées après coup ? Certaines analyses techniques suggèrent qu'elles pourraient avoir été brodées ultérieurement, ce qui bouleverserait toutes les théories sur le commanditaire.
Plus mystérieux encore : pourquoi la troisième tapisserie (La Licorne Traversant le Ruisseau) est-elle si fragmentaire ? A-t-elle été délibérément détruite, ou simplement plus usée que les autres ? Et qu'y avait-il sur les parties manquantes ? Des conservateurs ont tenté des reconstitutions numériques, mais elles restent spéculatives.
Ces zones d'ombre ne sont pas des défauts - elles font partie intégrante de la magie des tapisseries. Une œuvre d'art totalement expliquée, totalement comprise, perd une partie de son pouvoir. Le mystère maintient l'enchantement. Il nous oblige à regarder encore, à chercher encore, à imaginer encore. Peut-être que le vrai message des Tapisseries de la Licorne est précisément celui-ci : certaines beautés ne doivent pas être entièrement expliquées, seulement contemplées et ressenties.
Leçons d'un bestiaire mythique
Que nous dit la licorne aujourd'hui, à nous qui ne croyons plus aux créatures fabuleuses, qui savons que la corne de licorne vendue au Moyen Âge était en réalité une dent de narval ? Peut-être que le mythe n'a jamais été une question de croyance factuelle. La licorne médiévale n'était pas un animal zoologique, mais une idée incarnée : l'idée de pureté, de transcendance, d'innocence vulnérable dans un monde violent.
Les Tapisseries de la Licorne nous rappellent que l'art médiéval n'était pas naïf ou primitif, mais sophistiqué et complexe, opérant sur de multiples niveaux de signification simultanés. Elles nous montrent que la beauté peut coexister avec la violence, que la nature peut être à la fois réaliste et symbolique, que le sacré et le profane ne sont pas forcément séparés.
Elles nous enseignent aussi la patience. Dans notre époque d'images instantanées et jetables, voir ces tissages qui ont nécessité des années de travail collectif, des milliers d'heures de concentration absolue, c'est se reconnecter avec une autre temporalité, un autre rapport au faire. Chaque fil tissé était un acte de dévotion - dévotion à l'art, au métier, au commanditaire, à Dieu peut-être. Cette patience créatrice, cette attention obstinée au moindre détail, nous manquent cruellement aujourd'hui.
Et peut-être, surtout, les Tapisseries de la Licorne nous invitent-elles à préserver notre capacité d'émerveillement. Oui, ce ne sont que des fils de laine, de soie et de métal, entrelacés sur un métier à tisser. Oui, la licorne n'existe pas. Oui, nous connaissons les techniques de teinture et de tissage qui ont permis de créer ces effets. Mais tout cela n'empêche pas le frisson qui nous parcourt quand on se retrouve face à ces sept tapisseries, dans la salle silencieuse du Cloisters. Quelque chose passe, quelque chose qui transcende l'explication historique et technique. Appelons cela beauté, mystère, ou simplement art.
La licorne blanche nous regarde depuis cinq siècles. Elle est captive dans son jardin fleuri, entourée d'une simple palissade de bois que nous pourrions franchir d'un pas. Mais elle ne cherche pas à s'échapper. Peut-être parce qu'elle sait qu'elle habite déjà le seul endroit où une licorne peut vraiment exister : dans notre imagination, dans nos rêves, dans notre soif inextinguible de beauté et de merveilleux. Et là, dans ce jardin secret de l'esprit humain, aucune chasse ne peut l'atteindre, aucun chasseur ne peut la blesser. Elle est enfin en sécurité, tissée dans la trame même de notre héritage culturel, immortelle autant qu'un mythe peut l'être.
Alors la prochaine fois que vous serez à New York, montez dans le métro ligne A jusqu'à Fort Tryon Park. Entrez au Cloisters. Trouvez la salle des tapisseries. Asseyez-vous. Regardez. Vraiment regardez. Comptez les fleurs si vous voulez, cherchez les symboles cachés, tentez de percer le mystère du commanditaire. Ou simplement laissez-vous envahir par la présence de cette licorne qui ne devrait pas exister mais qui, par la magie de l'art, existe plus intensément que la plupart des créatures réelles. Cinq cents ans après sa création, le mythe continue de se tisser, fil après fil, dans l'esprit de chaque nouveau spectateur. Et c'est peut-être la plus grande magie de toutes.
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