Les fantômes de la Renaissance : Ces femmes qui peignaient l’invisible
Imaginez une salle du Vatican en 1577. Les murs vibrent sous les fresques de Michel-Ange, les cardinaux murmurent en latin, et une femme, vêtue de soie noire, ajuste sa palette devant un chevalet. Elle s’appelle Lavinia Fontana, et personne ne s’étonne de la voir travailler ici – du moins, personne
Par Artedusa
••9 min de lectureLes fantômes de la Renaissance : ces femmes qui peignaient l’invisible
Imaginez une salle du Vatican en 1577. Les murs vibrent sous les fresques de Michel-Ange, les cardinaux murmurent en latin, et une femme, vêtue de soie noire, ajuste sa palette devant un chevalet. Elle s’appelle Lavinia Fontana, et personne ne s’étonne de la voir travailler ici – du moins, personne n’ose le dire à voix haute. Pourtant, dans les couloirs de l’histoire, son nom s’est effacé comme une aquarelle sous la pluie. Comment une artiste capable de peindre Minerve s’habillant avec une telle audace, mêlant mythologie et érotisme voilé, a-t-elle pu disparaître des livres ? La Renaissance, ce siècle d’or où l’homme se croyait le centre du monde, a oublié celles qui tenaient le pinceau.
Elles étaient filles de peintres, sœurs de génies, épouses de médiocres, ou simplement assez folles pour croire qu’une femme pouvait signer une toile. Leurs œuvres, aujourd’hui accrochées dans les musées les plus prestigieux, portent les stigmates de cette omission : attribuées à des hommes, reléguées aux réserves, ou simplement ignorées. Mais si vous regardez bien, leurs tableaux racontent une autre histoire. Celle de Sofonisba Anguissola, qui captura l’éclat d’un rire d’enfant avant que quiconque ne songe à peindre l’enfance. Celle de Properzia de’ Rossi, qui sculpta des scènes bibliques dans des noyaux de pêche, comme pour prouver que le génie n’a pas besoin de marbre. Celle de Plautilla Nelli, la religieuse qui osa représenter La Cène à une époque où les femmes n’avaient même pas le droit de toucher un pinceau.
Leur crime ? Avoir osé créer dans un monde qui réservait l’art aux hommes, et la gloire à ceux qui savaient se faire entendre.
Le pinceau et le voile : quand l’Église devenait atelier
Dans le silence des couvents florentins, où l’encens se mêlait à l’odeur de la cire et du parchemin, certaines femmes trouvaient une liberté paradoxale. Plautilla Nelli, sœur dominicaine du XVIe siècle, dirigeait un atelier clandestin entre les murs du couvent de Santa Caterina. Officiellement, elle peignait des images pieuses pour décorer les autels. En réalité, elle formait des dizaines de nonnes à l’art de la peinture, créant une chaîne de transmission féminine qui défiait les règles de l’Église.
Son chef-d’œuvre, La Cène, mesure près de sept mètres de long – une audace inouïe pour une femme de l’époque. Les apôtres, aux visages tourmentés, semblent sortir de la toile, leurs mains crispées sur le pain et le vin. Mais ce qui frappe, c’est le traitement des tissus : les drapés des tuniques, d’un bleu profond et d’un rouge sang, tombent avec une précision presque sensuelle. Nelli n’avait jamais étudié l’anatomie masculine – les modèles nus lui étaient interdits. Pourtant, elle parvint à donner à ses personnages une présence physique qui rivalise avec celle des maîtres de la Renaissance. Comment ? En observant les plis des robes des sœurs, les mouvements des corps sous les voiles, et en transposant cette connaissance dans ses toiles.
Son atelier produisit des centaines d’œuvres, dont beaucoup furent attribuées à des peintres masculins après sa mort. Aujourd’hui, des historiens de l’art traquent ses signatures cachées – un petit "P" discret dans un coin de tableau, comme une marque de fabrique secrète. Car Nelli savait une chose : dans un monde où les femmes n’avaient pas le droit de signer, il fallait inventer d’autres moyens de laisser sa trace.
Sofonisba Anguissola, ou l’art de peindre l’invisible
Quand Sofonisba Anguissola présenta Le Jeu d’échecs à Michel-Ange en 1555, le vieux maître resta silencieux devant la toile. Puis il sourit. Ce n’était pas la composition qui l’avait impressionné – bien que les trois sœurs représentées, absorbées par leur partie, forment un triangle parfait de lumière et d’ombre. Non, c’était le regard de la plus jeune, Lucia, qui venait de perdre une pièce et éclatait de rire, les joues roses, les yeux brillants. Michel-Ange, qui avait passé sa vie à sculpter des corps héroïques, venait de découvrir quelque chose de bien plus rare : l’instantanéité d’une émotion.
Anguissola avait un don pour capter ces moments volés. Dans Autoportrait à l’épinette, elle se représente en train de jouer de la musique, les doigts posés sur les touches, le visage tourné vers le spectateur comme si elle venait d’être surprise. La lumière dorée qui baigne la scène semble venir de nulle part, comme si la pièce entière était éclairée par la seule présence de la jeune femme. Ce tableau, aujourd’hui au Musée de Capodimonte à Naples, est bien plus qu’un autoportrait : c’est une déclaration d’indépendance. À une époque où les femmes étaient cantonnées au rôle de muses, Anguissola se peignait en artiste, en musicienne, en intellectuelle.
Son talent la mena à la cour d’Espagne, où elle devint la portraitiste officielle de la reine Élisabeth de Valois. Pendant quatorze ans, elle vécut dans l’Alcázar de Madrid, peignant les infants, les courtisans, et même le roi Philippe II. Pourtant, dans les archives de la cour, son nom apparaît rarement. Les commandes étaient passées à "l’artiste de la reine", sans plus de précision. Quand elle quitta l’Espagne pour se marier, personne ne songea à lui offrir une pension, contrairement à ses prédécesseurs masculins. Elle mourut presque centenaire, dans une maison de Palerme, entourée de toiles qu’elle continuait à peindre jusqu’à la fin.
Aujourd’hui, quand vous regardez Le Jeu d’échecs, observez les mains des sœurs. Celle de l’aînée, qui tient un pion, est légèrement tremblante. Celle de la cadette, qui vient de perdre, est crispée sur sa robe. Et celle de Lucia, la plus jeune, est ouverte, paume vers le ciel, comme pour accueillir le rire qui monte. Ces détails, si humains, si vivants, sont la signature d’Anguissola. Une signature que personne ne pouvait effacer.
Lavinia Fontana, la première femme à peindre nue
En 1613, Lavinia Fontana acheva Minerve s’habillant, une toile monumentale qui fit scandale. Non pas à cause du sujet – Minerve, déesse de la sagesse, était un thème courant – mais à cause de la façon dont Fontana l’avait représentée. La déesse, debout dans une pose alanguie, tourne le dos au spectateur, offrant une vue plongeante sur sa nuque et ses épaules. Son corps, baigné d’une lumière dorée, semble presque palpiter. Et surtout, Minerve ne porte aucun voile, aucun artifice : elle est nue, simplement nue, comme si Fontana avait voulu prouver qu’une femme pouvait peindre le corps féminin sans fard ni pudeur excessive.
Fontana était une pionnière à plus d’un titre. Première femme à diriger son propre atelier à Bologne, elle fut aussi la première à peindre des scènes mythologiques – un domaine réservé aux hommes. Ses contemporains admiraient son talent, mais beaucoup murmuraient qu’elle devait avoir un "démon" en elle pour oser de telles audaces. Pourtant, Fontana ne se contentait pas de défier les conventions : elle les réinventait.
Prenez Portrait d’Antonietta Gonsalvus, une jeune fille atteinte d’hypertrichose, une maladie qui provoque une pilosité excessive. À une époque où les "monstres" étaient exhibés dans les foires, Fontana choisit de la représenter avec une dignité bouleversante. Antonietta, vêtue d’une robe de soie bleue, regarde le spectateur droit dans les yeux, un petit chien blotti contre elle. Le tableau est une ode à la normalité dans l’anormalité, une façon de dire : "Regardez-la. Elle est belle."
Fontana mourut en 1614, laissant derrière elle plus de cent cinquante toiles. Certaines furent attribuées à son mari, Gian Paolo Zappi, qui avait abandonné sa propre carrière pour devenir son assistant. D’autres disparurent, victimes des aléas du temps. Mais celles qui restent portent en elles une question lancinante : combien d’autres femmes, avant et après elle, ont dû se battre pour que leur nom ne soit pas effacé ?
Properzia de’ Rossi, ou l’art de sculpter l’impossible
À Bologne, au début du XVIe siècle, une jeune femme passait ses journées dans l’atelier de son père, un modeste sculpteur. Elle s’appelait Properzia de’ Rossi, et elle avait une obsession : sculpter des scènes bibliques dans des noyaux de pêche. Personne ne comprenait cette passion. Les noyaux, fragiles et minuscules, semblaient bien peu dignes des grands sujets qu’elle choisissait. Pourtant, Properzia persévéra. Et un jour, elle présenta à la ville une Déposition du Christ si fine, si détaillée, que les spectateurs en restèrent bouche bée. Comment avait-elle pu graver les expressions des visages, les plis des vêtements, dans un espace aussi réduit ?
Son talent lui valut une commande prestigieuse : la décoration du portail ouest de la basilique San Petronio. Elle y sculpta Joseph et la femme de Putiphar, une scène où la femme de Putiphar, désespérée, agrippe le manteau de Joseph pour le retenir. Le mouvement des corps, la tension des muscles, la draperie qui semble s’envoler – tout est d’une modernité stupéfiante. Pourtant, quand Vasari mentionna son travail dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, ce fut pour la critiquer. "Elle avait un tempérament si ardent et si passionné qu’elle ne put jamais se contenter de choses médiocres", écrivit-il. Traduction : une femme n’avait pas le droit d’être ambitieuse.
Properzia mourut dans la pauvreté, oubliée de tous. Aujourd’hui, ses sculptures en noyaux de pêche sont exposées au Musée civique médiéval de Bologne. Elles tiennent dans la paume d’une main, mais contiennent des mondes entiers.
Les oubliées de l’oubli : celles dont on ne connaît même pas le nom
Pour chaque Sofonisba Anguissola, chaque Lavinia Fontana, combien d’autres artistes ont disparu sans laisser de trace ? Les archives regorgent de mentions de femmes peintres, sculptrices, enlumineuses, dont les œuvres ont été perdues, volées, ou attribuées à des hommes. Prenez Marietta Robusti, fille du Tintoret, qui peignait si bien que son père l’appelait affectueusement "la Tintoretta". Elle mourut à trente ans, et la plupart de ses toiles furent signées par son père. Ou encore Fede Galizia, une peintre milanaise du XVIe siècle, spécialiste des natures mortes, dont les fruits semblent si réels qu’on a envie de les croquer. Ses tableaux, aujourd’hui dispersés dans des collections privées, portent rarement son nom.
Et que dire de ces religieuses anonymes, qui copièrent des manuscrits enluminés dans l’ombre des couvents ? Leurs initiales ornées, leurs motifs végétaux d’une précision diabolique, trahissent un savoir-faire qui n’a rien à envier à celui des moines copistes. Pourtant, leurs noms ne figurent dans aucun registre.
L’histoire de l’art est une grande machine à effacer les femmes. Mais parfois, un détail résiste. Une signature cachée. Un style trop personnel pour être confondu. Une émotion qui ne ment pas. Alors, quand vous visitez un musée, regardez bien les toiles attribuées à des "maîtres anonymes". Et demandez-vous : et si c’était elle ?
Ce que leurs toiles nous murmurent encore
Aujourd’hui, leurs œuvres sont accrochées aux cimaises des plus grands musées. Le Jeu d’échecs de Sofonisba Anguissola trône au Musée de Poznań. Minerve s’habillant de Lavinia Fontana illumine la Galleria Borghese. La Cène de Plautilla Nelli a retrouvé sa place dans le réfectoire de Santa Maria Novella, à Florence. Pourtant, quelque chose cloche. Ces toiles, si vibrantes, si pleines de vie, semblent porter en elles une mélancolie secrète. Comme si leurs autrices savaient, dès le premier coup de pinceau, que leur nom serait un jour oublié.
Mais peut-être est-ce précisément cette mélancolie qui les rend si modernes. Dans un monde où l’art est souvent réduit à une marchandise, où les artistes sont sommés de produire toujours plus, toujours plus vite, les femmes de la Renaissance nous rappellent une vérité simple : créer, c’est d’abord résister. Résister à l’oubli, à l’indifférence, aux règles qui disent "non".
Alors la prochaine fois que vous croiserez un tableau de cette époque, prenez le temps de chercher. Cherchez la signature cachée. Cherchez le regard qui vous fixe, comme pour dire : "Je suis encore là." Et souvenez-vous : derrière chaque chef-d’œuvre, il y a une histoire. Parfois, c’est celle d’un homme. Parfois, c’est celle d’une femme qui a peint l’invisible.
