Le tube de peinture : Comment une invention oubliée a libéré la lumière
Imaginez un matin d’avril 1874, dans l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris. Les murs sont couverts d’une centaine de toiles qui semblent avoir été peintes à la hâte, comme si leurs auteurs avaient voulu saisir l’éphémère avant qu’il ne s’échappe. Parmi elles, une petite toi
Par Artedusa
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Le tube de peinture : comment une invention oubliée a libéré la lumière
Imaginez un matin d’avril 1874, dans l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris. Les murs sont couverts d’une centaine de toiles qui semblent avoir été peintes à la hâte, comme si leurs auteurs avaient voulu saisir l’éphémère avant qu’il ne s’échappe. Parmi elles, une petite toile de Monet, Impression, soleil levant, attire les moqueries : des touches de couleur pure, à peine mélangées, qui donnent l’impression d’un brouillard coloré plutôt que d’un paysage. Un critique, Louis Leroy, s’esclaffe : « Impression ! Je me disais aussi. Je me disais : puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… » Le mot restera. L’Impressionnisme était né.
Pourtant, derrière cette révolution artistique se cache une invention aussi modeste qu’ingénieuse : le tube de peinture en métal. Sans lui, Monet n’aurait jamais pu peindre ses Nymphéas en plein air, Renoir n’aurait pas saisi la lumière dansante du Bal du moulin de la Galette, et Pissarro n’aurait pas arpenté les champs de Pontoise avec sa boîte de couleurs sous le bras. Le tube de peinture n’a pas seulement changé la technique – il a transformé la manière de voir le monde.
La malédiction des vessies de porc
Avant 1841, peindre en plein air relevait de l’exploit. Les artistes transportaient leurs pigments dans des vessies de porc, ces poches animales gonflées comme des ballons de baudruche, qu’ils perçaient avec une épingle pour en extraire la peinture. Une fois ouvertes, les couleurs séchaient en quelques heures, durcissant comme du cuir. Les peintres devaient travailler vite, ou se résoudre à broyer leurs pigments sur place, une tâche fastidieuse qui prenait des heures. « On perdait plus de temps à préparer ses couleurs qu’à peindre », confiait Monet plus tard.
Les pigments eux-mêmes étaient capricieux. Certains, comme le vert émeraude, contenaient de l’arsenic et noircissaient avec le temps. D’autres, comme le bleu de Prusse, dégageaient une odeur âcre qui donnait mal à la tête. Les artistes dépendaient des marchands de couleurs, qui leur vendaient des pigments de qualité inégale, souvent coupés avec de la craie ou du sable. « Un peintre était d’abord un chimiste », résumait Renoir.
C’est dans ce contexte qu’un Américain peu connu, John Goffe Rand, déposa en 1841 un brevet pour un « récipient métallique pour contenir et préserver les peintures ». Son invention ? Un petit tube en étain, muni d’un bouchon à vis, qui permettait de conserver les couleurs à l’abri de l’air. Les premiers tubes étaient rudimentaires – ils fuyaient, rouillaient, et coûtaient une fortune. Mais l’idée était là : pour la première fois, un peintre pouvait emporter sa palette entière dans une boîte, comme un écrivain ses crayons.
Le jour où Monet a vu la lumière
En 1859, la maison Lefranc, à Paris, commença à commercialiser des tubes de peinture prêts à l’emploi. Pour les artistes, ce fut une révélation. « Avant, je devais tout préparer la veille, comme un cuisinier », racontait Monet. « Maintenant, je peux sortir avec mes tubes et peindre sur le motif, comme un photographe avec son appareil. »
Cette liberté changea tout. En 1869, Monet et Renoir peignirent côte à côte à La Grenouillère, une guinguette au bord de la Seine. Les deux amis, assis sur des tabourets pliants, capturèrent le même sujet : des baigneurs, des barques, et cette lumière dorée qui se reflétait sur l’eau. Renoir, avec ses touches vibrantes, saisit l’énergie des corps en mouvement. Monet, lui, dissolvait les contours dans des reflets liquides. « On aurait dit qu’ils peignaient avec de la lumière pure », écrivit plus tard un critique.
Le tube de peinture permit aussi une explosion de couleurs. Les Impressionnistes abandonnèrent les tons sombres de la peinture académique pour des pigments vifs : le bleu cobalt, le jaune de cadmium, le vert viridien. « La nature n’est pas en noir et blanc », disait Monet. « Pourquoi peindre des ombres grises quand elles sont bleues, violettes, ou même roses ? » Cette palette nouvelle choqua les critiques, qui y virent une « orgie de couleurs criardes ».
La boîte magique de Pissarro
Camille Pissarro, le doyen du groupe, fut l’un des premiers à adopter pleinement les tubes de peinture. En 1872, il s’installa à Pontoise avec sa famille et transforma la campagne en son atelier à ciel ouvert. « Je peins comme un paysan laboure son champ », disait-il. Chaque matin, il chargeait sa boîte en bois – une sorte de mallette plate où s’alignaient une vingtaine de tubes – et partait à la recherche de la lumière.
Un jour, un villageois le surprit en train de peindre un champ de blé. « Vous perdez votre temps, monsieur Pissarro », lui dit-il. « Ce blé, il sera fauché demain. » L’artiste sourit : « Justement. C’est pour ça que je le peins aujourd’hui. » Cette obsession du fugitif, du moment qui passe, était rendue possible par les tubes. Sans eux, Pissarro aurait dû travailler en atelier, recomposant de mémoire des paysages qu’il n’aurait plus sous les yeux.
Les tubes permirent aussi des expérimentations audacieuses. Pissarro, influencé par les théories de Chevreul sur les contrastes simultanés, commença à juxtaposer des touches de couleurs pures, laissant l’œil du spectateur les mélanger. « La peinture n’est pas dans le tube, mais dans la rétine », expliquait-il. Cette technique, qui préfigurait le Pointillisme, aurait été impossible avec des vessies de porc.
Renoir et la danse des couleurs
Pour Renoir, les tubes de peinture furent une bénédiction et une malédiction. Une bénédiction, car ils lui permirent de capturer la joie de vivre dans des toiles comme Le Déjeuner des canotiers ou Bal du moulin de la Galette. « Sans les tubes, je n’aurais jamais pu peindre ces visages roses, ces robes qui dansent dans la lumière », avouait-il.
Mais ils furent aussi une malédiction, car Renoir devint dépendant de ces couleurs toutes faites. « Je ne sais plus broyer mes pigments », confiait-il à la fin de sa vie, alors que l’arthrite lui déformait les mains. « Je suis devenu un peintre de tubes. » Cette facilité, certains critiques la lui reprochèrent, accusant ses toiles d’être « trop jolies, trop sucrées ».
Pourtant, Renoir savait jouer avec les limites de sa palette. Dans La Balançoire, il utilisa des touches de vert et de rouge pour créer une vibration optique, comme si la lumière elle-même dansait entre les feuilles. « La peinture doit être joyeuse », disait-il. « Sinon, à quoi bon ? » Les tubes lui avaient donné les moyens de cette joie.
Le scandale des couleurs pures
Quand les Impressionnistes exposèrent pour la première fois en 1874, le public fut scandalisé. « On dirait des esquisses inachevées ! » s’exclama un visiteur devant Impression, soleil levant. « Où sont les détails ? Où est le fini ? »
Ce qui choquait, c’était précisément ce que les tubes avaient rendu possible : l’abandon du dessin préparatoire, des glacis superposés, de la touche lisse et invisible. Les Impressionnistes peignaient alla prima, en une seule séance, posant la couleur directement sur la toile. « La peinture doit respirer », disait Monet. « Si vous voyez mes coups de pinceau, c’est que je n’ai pas triché. »
Les tubes avaient aussi démocratisé la pratique artistique. Pour la première fois, des amateurs pouvaient acheter des couleurs toutes faites et peindre en plein air. « Tout le monde se mit à peindre », ironisait Degas. « Même les bourgeois qui n’avaient jamais tenu un pinceau. » Cette vulgarisation horrifiait les académiciens, pour qui la peinture était un art sacré, réservé à une élite.
L’héritage invisible du tube
Aujourd’hui, le tube de peinture semble une évidence. Pourtant, son invention a changé le cours de l’art. Sans lui, Van Gogh n’aurait pas pu peindre ses Tournesols avec des jaunes si intenses. Sans lui, les Fauves n’auraient pas osé leurs aplats de couleurs pures. Sans lui, Pollock n’aurait pas pu projeter la peinture avec autant de liberté.
Mais l’héritage le plus profond du tube est peut-être ailleurs : dans cette idée que l’art n’est pas une copie du réel, mais une interprétation. « La peinture n’est pas une photographie », disait Monet. « C’est une émotion. » Les tubes lui avaient donné les moyens de cette émotion.
Un jour, un visiteur demanda à Monet pourquoi il peignait toujours les mêmes sujets – les meules, les cathédrales, les nymphéas. « Parce que la lumière change sans cesse », répondit-il. « Et parce que je n’ai pas encore réussi à la capturer. » Grâce au tube de peinture, il put essayer, encore et encore, jusqu’à ce que la lumière devienne sa signature.
Épilogue : la boîte de Monet
En 1926, peu avant sa mort, Monet fit don de sa boîte de peinture au musée de Giverny. Aujourd’hui, elle est exposée dans une vitrine, comme une relique. Les tubes, à moitié vides, portent encore les traces de ses doigts. Certains sont écrasés, d’autres tordus, comme s’il les avait pressés avec rage pour en extraire la dernière goutte de couleur.
Cette boîte raconte une histoire : celle d’un homme qui a passé sa vie à poursuivre la lumière, armé d’un simple outil. « Je n’ai pas de génie », disait-il. « Je n’ai que de la patience. » Mais sans le tube de peinture, même la patience n’aurait pas suffi. Il fallait d’abord libérer la couleur. Et c’est ce qu’il fit.
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