Le sculpteur qui défia le temps : Bertel thorvaldsen, ou l’éternel hiver nordique sous le ciel de rome
Imaginez un matin de mars 1797. Un jeune homme de vingt-six ans, vêtu d’une redingote usée mais soigneusement brossée, descend de la diligence à la piazza del Popolo. Ses yeux, d’un bleu pâle presque translucide, scrutent l’horizon où les coupoles de Rome se découpent contre un ciel laiteux. Il porte dans sa poche une lettre de recommandation pour Antonio Canova, le sculpteur le plus célèbre d’Europe, et dans son carnet, des croquis de statues antiques qu’il a étudiées à Copenhague comme s’il s’agissait de textes sacrés. Cet homme, Bertel Thorvaldsen, ne le sait pas encore, mais il va passer les quarante prochaines années de sa vie à sculpter dans le marbre romain des figures si pures qu’elles sembleront avoir été taillées par le temps lui-même.
Par Artedusa
••8 min de lecturePourtant, rien ne prédestinait ce fils d’un modeste charpentier islandais à devenir l’égal de Phidias. Dans une Europe où les artistes se disputaient les faveurs des princes et des papes, Thorvaldsen allait imposer un style si personnel qu’on parlerait bientôt du "thorvaldsenisme" – un néoclassicisme si froid qu’il en devenait brûlant, si lisse qu’il en révélait les aspérités de l’âme.
01L’exil comme destin : quand le Nord rencontre le Sud
Thorvaldsen n’est pas arrivé à Rome par hasard. Comme tous les artistes de sa génération, il a été formé à l’aune des découvertes archéologiques qui bouleversaient l’Europe. Mais contrairement à ses contemporains italiens ou français, il portait en lui le poids d’un héritage nordique que le soleil romain ne parviendrait jamais tout à fait à réchauffer. Ses premières années dans la Ville Éternelle furent celles d’un combat silencieux. Alors que Canova, son rival et mentor, sculptait des Vénus aux courbes sensuelles qui faisaient frémir les cardinaux, Thorvaldsen travaillait dans l’ombre à des figures d’une austérité presque protestante.
Son atelier de la Via Sistina, qu’il occuperait pendant quarante ans, était un lieu étrange où se mêlaient les odeurs de plâtre humide, de cire d’abeille et de café fort. Les murs étaient couverts de moulages d’antiques, et sur les étagères s’entassaient des carnets remplis de mesures précises, de calculs de proportions. Un visiteur anglais nota un jour : "Chez Canova, on sent la chaleur de la vie. Chez Thorvaldsen, c’est comme si les statues avaient toujours existé, et qu’il se contentait de les libérer de leur gangue de marbre." Cette impression de perfection intemporelle allait devenir sa signature.
02Le marbre et le silence : l’art de l’absence
Ce qui frappe d’abord dans les sculptures de Thorvaldsen, c’est leur silence. Pas de draperies tourbillonnantes comme chez Bernini, pas de muscles saillants comme chez Michel-Ange. Ses figures semblent flotter dans un espace immatériel, comme si elles avaient été surprises au moment où elles allaient disparaître. Prenez son Jason avec la Toison d’or (1803) : le héros grec se tient debout, le pied gauche légèrement en avant, le regard perdu au loin. Aucune tension dans les traits, aucun effort apparent. Pourtant, cette apparente sérénité est trompeuse. Le marbre, sous ses doigts, devient un matériau presque liquide, capable de suggérer à la fois la fermeté du muscle et la douceur de la peau.
Thorvaldsen avait une méthode de travail qui frisait l’obsession. Il commençait toujours par un modèle en terre cuite, qu’il retravaillait jusqu’à ce que chaque détail soit parfait. Puis il faisait réaliser un moulage en plâtre, qu’il étudiait sous tous les angles, à la lumière changeante des bougies. Ce n’est qu’ensuite qu’il passait au marbre, guidant ses assistants avec une précision chirurgicale. Un de ses élèves raconta plus tard : "Il pouvait passer des heures à polir une paupière, jusqu’à ce que la lumière semble naître de la pierre elle-même."
Cette quête de perfection avait quelque chose de presque religieux. Thorvaldsen croyait dur comme fer que la beauté était une vérité mathématique, accessible à ceux qui savaient observer. Dans son journal, on trouve cette phrase révélatrice : "Le corps humain est une équation. Si vous en connaissez les termes, vous pouvez résoudre tous les problèmes."
03La lumière de Rome et l’ombre de Copenhague
Pourtant, malgré son succès international, Thorvaldsen resta toute sa vie un homme du Nord. Ses amis romains s’étonnaient de le voir porter des vêtements de laine épaisse même en été, et de son refus de boire autre chose que du thé noir. Cette dualité se retrouve dans son œuvre. Ses sujets sont grecs ou romains, mais leur traitement est profondément nordique. Là où Canova sculptait des corps vibrants de vie, Thorvaldsen créait des figures d’une beauté presque abstraite, comme si elles appartenaient déjà au monde des idées.
Cette approche lui valut autant d’admirateurs que de détracteurs. Les romantiques, comme Delacroix, le trouvaient froid et académique. Stendhal, dans ses Promenades dans Rome, écrit : "Thorvaldsen fait des statues comme on fait des horloges : avec une précision qui glace le sang." Pourtant, Goethe, qui le visita dans son atelier, fut subjugué : "Voilà enfin un artiste qui comprend que la beauté n’est pas dans l’agitation, mais dans l’équilibre."
Cette tension entre classicisme et romantisme, entre Nord et Sud, allait définir toute sa carrière. Même ses commandes religieuses, comme le Christ de la cathédrale de Copenhague, sont dépourvues de pathos. Le Christ de Thorvaldsen ne souffre pas, il bénit. Ses apôtres ne prêchent pas, ils méditent. Cette retenue, presque protestante, choqua certains catholiques, mais séduisit les protestants du Nord, qui y virent une représentation plus authentique de leur foi.
04Le lion et l’aigle : quand l’art devient monument
Thorvaldsen ne fut pas seulement un sculpteur de statues, mais aussi un créateur de symboles. Ses œuvres monumentales, comme le Lion de Lucerne (1821), montrent une autre facette de son talent. Ce lion mourant, sculpté directement dans la falaise, commémore les gardes suisses massacrés lors de la Révolution française. Contrairement aux monuments guerriers traditionnels, qui célèbrent la victoire, le lion de Thorvaldsen pleure ses morts avec une dignité qui transcende la douleur.
Cette capacité à donner une dimension universelle à des événements locaux fit de lui l’un des premiers artistes véritablement internationaux. Ses œuvres voyagèrent à travers l’Europe : un Ganymède pour le tsar de Russie, un Mercure pour le roi de Bavière, un Buste de Byron pour les admirateurs du poète anglais. À une époque où les nations se refermaient sur elles-mêmes, Thorvaldsen créait un langage artistique compris de tous.
Son atelier romain devint une étape obligatoire du Grand Tour. Les aristocrates européens s’y pressaient, espérant repartir avec une de ses statues ou au moins un dessin. Un jour, le jeune Hans Christian Andersen, alors inconnu, se présenta à sa porte. Thorvaldsen, touché par sa timidité, lui offrit un croquis. Des années plus tard, Andersen écrirait : "Il m’a donné bien plus qu’un dessin. Il m’a montré que la beauté pouvait être à la fois simple et profonde."
05Le retour du héros : quand Copenhague redécouvre son fils
En 1838, après quarante ans d’absence, Thorvaldsen rentra au Danemark. Ce retour fut un triomphe. Les rues de Copenhague étaient pavoisées, et une foule immense l’attendait sur le port. Pourtant, malgré cet accueil chaleureux, l’artiste se sentit rapidement étranger dans son propre pays. Les hivers étaient trop longs, la lumière trop pâle. Il écrivit à un ami : "Rome m’a appris à sculpter la lumière. Ici, je ne vois que des ombres."
Pourtant, c’est à Copenhague qu’il allait laisser son héritage le plus durable. Le musée qui porte son nom, conçu par son ami l’architecte Bindesbøll, est une œuvre d’art à part entière. Avec ses salles baignées de lumière zénithale et ses murs peints dans des tons de terre cuite et d’ocre, il évoque à la fois un temple antique et un atelier d’artiste. Thorvaldsen y a tout laissé : ses outils, ses modèles en plâtre, ses carnets de croquis, et même sa collection personnelle d’antiques.
Aujourd’hui encore, ce musée est un lieu étrange, presque hors du temps. En y entrant, on a l’impression de pénétrer dans l’esprit même de l’artiste. Les statues, disposées comme dans son atelier romain, semblent attendre qu’il revienne pour les achever. Et parfois, quand la lumière du matin traverse les verrières, on croit voir bouger les ombres sur le marbre.
06L’éternel contemporain : pourquoi Thorvaldsen nous parle encore
À une époque où l’art contemporain semble obsédé par la provocation et le transitoire, l’œuvre de Thorvaldsen apparaît comme un anachronisme fascinant. Ses statues, qui semblent appartenir à tous les siècles à la fois, nous rappellent que la beauté n’a pas besoin de cris pour être entendue.
Pourtant, son influence est plus vivante qu’on ne le pense. Des sculpteurs contemporains comme Antony Gormley ou Jaume Plensa ont redécouvert sa capacité à donner une présence presque spirituelle à la figure humaine. Même dans le design, on retrouve son obsession pour les proportions parfaites et les surfaces lisses. Pensez aux meubles scandinaves, à ces lignes épurées qui semblent avoir été sculptées par le vent.
Thorvaldsen nous enseigne une leçon précieuse : l’art n’a pas besoin d’être bruyant pour être puissant. Parfois, il suffit d’un geste retenu, d’un regard perdu au loin, pour que le marbre se mette à respirer. Comme il l’écrivit lui-même : "La perfection n’est pas dans l’excès, mais dans l’équilibre. Et l’équilibre, c’est ce qui reste quand on a tout enlevé."
Aujourd’hui, quand vous passez devant une de ses statues, prenez le temps de l’observer. Regardez comment la lumière glisse sur le marbre, comment les ombres dessinent des paysages invisibles. Vous y verrez peut-être ce que Thorvaldsen y a mis : la preuve que la beauté, quand elle est vraie, ne meurt jamais.