Le tachisme ou l’art de peindre l’instant
Paris, hiver 1956. Le théâtre Sarah-Bernhardt, habituellement réservé aux grandes tragédies raciniennes, se transforme en arène pour un spectacle d’un genre nouveau. Sur scène, un homme en chemise blanche, manches retroussées, tourne autour d’une toile monumentale posée à même le sol. Dans sa main, non pas un pinceau, mais une sorte de gourdin enduit de peinture rouge sang. Il se penche, se redresse, bondit presque, et en moins de vingt minutes, sous les yeux médusés de cinq cents spectateurs, une bataille médiévale prend vie sur quatre mètres de long. Pas une bataille figurative, non – une explosion de gestes, de taches, de coulures qui semblent jaillir directement de son corps. Georges Mathieu vient d’inventer, sous les applaudissements et les huées, ce qu’on appellera bientôt la peinture d’action.
Par Artedusa
••13 min de lectureÀ quelques kilomètres de là, dans un atelier baigné de lumière méditerranéenne, un autre homme travaille en silence. Pierre Soulages, les mains couvertes de noir, applique une nouvelle couche de peinture sur une toile déjà épaisse. Il ne bondit pas, ne performe pas. Il gratte, il incise, il creuse des sillons dans la matière, comme un moine copiste traçant des lettres sacrées. Ce noir n’est pas une absence, mais une présence presque physique, une substance qui absorbe et restitue la lumière selon l’angle du regard. Quand il recule enfin, après des heures de travail, ce n’est pas une bataille qu’il a peinte, mais une porte ouverte sur l’infini – ce qu’il appellera plus tard, avec une modestie qui confine au génie, l’Outrenoir.
Entre ces deux extrêmes – l’explosion théâtrale de Mathieu et la méditation silencieuse de Soulages – se dessine toute la richesse du tachisme, cette révolution picturale née dans la France d’après-guerre. Une révolution qui allait redéfinir ce que signifie faire une marque, et dont les échos résonnent encore aujourd’hui, dans les ateliers des peintres contemporains comme dans les galeries les plus avant-gardistes.
01Quand la toile devient champ de bataille
Imaginez un instant ce que cela devait être, en 1951, d’entrer dans la petite galerie Nina Dausset, rue du Dragon à Paris. Les murs sont couverts d’œuvres qui semblent défier toutes les règles de la peinture académique : des toiles où les formes se dissolvent en taches, où les couleurs explosent sans logique apparente, où le geste prime sur la représentation. Là, un tableau de Hans Hartung où des traits noirs zèbrent un fond blanc comme des éclairs dans un ciel d’orage. Ici, une toile de Wols où des formes organiques semblent émerger d’un brouillard de matière. Et au centre, dominant l’espace, une œuvre de Georges Mathieu : La Victoire de Denain, où des traits rouges et noirs s’entrelacent dans une danse frénétique, comme si l’artiste avait capturé sur la toile le mouvement même de sa pensée.
Ce que les visiteurs de l’exposition Véhémences confrontées découvrent ce jour-là, c’est bien plus qu’une nouvelle tendance artistique. C’est une déclaration de guerre – non pas contre l’Allemagne nazie cette fois, mais contre les conventions mêmes de la peinture. Mathieu, qui a organisé cette exposition historique, ne se contente pas de peindre : il performe, il provoque, il défie. Ses toiles ne sont pas des objets statiques, mais des traces d’un combat, des cicatrices laissées par un corps en mouvement. Quand il peint La Bataille de Bouvines devant public en 1956, ce n’est pas seulement une œuvre qu’il crée, mais un événement, un happening avant l’heure.
Ce qui frappe dans ces toiles, c’est leur immédiateté. Pas de croquis préparatoires, pas de repentirs – juste le geste pur, impulsif, presque violent. Mathieu utilise des outils qui n’ont rien de traditionnel : des pinceaux larges comme des balais, des tubes de peinture pressés directement sur la toile, parfois même ses propres doigts. Les couleurs – rouge, noir, bleu électrique – semblent choisies pour leur pouvoir d’impact, comme si chaque trait devait frapper le spectateur avec la force d’un coup de poing. Et les titres ! La Bataille de Hastings, La Victoire de Denain… Mathieu ne peint pas des batailles, bien sûr, mais il en capture l’essence : le chaos, l’énergie, la tension entre ordre et désordre.
Pourtant, derrière cette apparence de spontanéité se cache une maîtrise technique redoutable. Mathieu, qui a étudié le droit et la philosophie avant de se tourner vers l’art, connaît parfaitement l’histoire de la peinture. Ses gestes ne sont pas aléatoires : ils s’inspirent de la calligraphie japonaise, des enluminures médiévales, même des graffitis pariétaux. Ce qu’il cherche, c’est à libérer la peinture de son carcan représentatif, à en faire un langage universel, accessible à tous. "La peinture doit être un acte de liberté absolue", écrit-il dans son manifeste de 1963. Et quoi de plus libre que ce geste qui part du corps pour aller vers la toile, sans passer par le filtre de la raison ?
02Le noir comme couleur de lumière
Si Mathieu est le feu d’artifice du tachisme, Pierre Soulages en est la méditation. Là où le premier explose en gerbes de couleurs, le second creuse, patiemment, dans la matière noire. Pourtant, ne vous y trompez pas : ce noir n’a rien d’une absence. C’est une présence dense, presque physique, une substance qui semble absorber la lumière pour mieux la restituer.
Pour comprendre la révolution Soulages, il faut remonter à ses débuts, dans les années 1940. Le jeune artiste, alors âgé d’une vingtaine d’années, découvre les grottes de Lascaux. Ce qu’il voit là, sur ces parois préhistoriques, le marque à jamais : non pas des représentations réalistes, mais des traces, des marques laissées par des mains humaines il y a des millénaires. Ces peintures rupestres ne cherchent pas à imiter la réalité ; elles la transcendent, elles créent un langage universel qui parle encore aux hommes du XXe siècle. C’est cette leçon que Soulages va appliquer à sa propre peinture.
Dans ses premières toiles, déjà, le noir domine. Mais ce n’est pas encore le noir profond, texturé, de ses œuvres ultérieures. Ce sont des formes sombres qui émergent d’un fond clair, comme des ombres portées. Puis, peu à peu, le noir envahit tout l’espace, ne laissant que de rares éclats de couleur – un bleu électrique, un rouge sang. Et enfin, dans les années 1970, vient la révélation : l’Outrenoir, ce noir qui n’en est plus un, qui devient une surface réfléchissante, presque vivante.
Ce qui fascine dans ces toiles, c’est leur capacité à jouer avec la lumière. Selon l’angle sous lequel on les regarde, selon l’heure du jour, les sillons creusés dans la peinture noire semblent s’animer, comme si la toile respirait. Soulages ne peint pas des formes ; il sculpte la lumière. Ses outils ? Des pinceaux, bien sûr, mais aussi des racloirs, des couteaux, parfois même ses propres ongles. Il applique la peinture en couches épaisses, puis la gratte, la racle, la creuse, jusqu’à ce que la surface devienne une sorte de paysage minéral, où chaque aspérité capte la lumière d’une manière différente.
Pour Soulages, ce travail sur la matière n’est pas qu’une question technique. C’est une quête philosophique. Le noir, pour lui, n’est pas une couleur triste ou mélancolique. C’est une couleur de potentialité, un vide qui contient tous les possibles. Dans la tradition zen, le vide n’est pas une absence, mais une plénitude. C’est cette idée que Soulages explore dans ses toiles : le noir comme espace de méditation, comme porte ouverte sur l’infini.
Et puis, il y a cette idée révolutionnaire : le noir comme source de lumière. Dans ses œuvres les plus abouties, comme Peinture 222x314 cm, 19 juin 1986, la toile semble émettre sa propre lumière, comme si elle était éclairée de l’intérieur. C’est une illusion, bien sûr – mais une illusion si convaincante qu’elle en devient presque magique. Soulages a transformé le noir, cette couleur que l’on associe traditionnellement à l’obscurité, en une surface lumineuse, presque sacrée.
03Deux peintres, deux philosophies du geste
À première vue, tout semble opposer Mathieu et Soulages. L’un est un showman, un provocateur qui peint devant public comme un magicien exécute un tour. L’autre est un moine, un ascète qui travaille dans le silence de son atelier, refusant même les interviews pendant des décennies. L’un cherche la vitesse, l’instantanéité ; l’autre creuse patiemment dans la matière, comme un sculpteur taillant la pierre.
Pourtant, malgré ces différences apparentes, les deux artistes partagent une même conviction : la peinture doit être un acte de liberté absolue. Pour Mathieu, cette liberté s’exprime dans le geste, dans la rapidité, dans l’absence de contraintes. Pour Soulages, elle réside dans la maîtrise de la matière, dans la capacité à transformer le noir en lumière.
Ce qui les unit, aussi, c’est leur rejet de la représentation. Ni l’un ni l’autre ne cherchent à imiter la réalité. Ils créent des mondes nouveaux, des espaces où le spectateur est invité à projeter ses propres émotions, ses propres interprétations. Chez Mathieu, ces espaces sont dynamiques, presque violents. Chez Soulages, ils sont méditatifs, presque sacrés.
Et puis, il y a cette idée commune que la peinture est un langage universel, qui dépasse les frontières culturelles. Mathieu puise son inspiration dans l’histoire médiévale, dans la calligraphie japonaise, dans l’art pariétal. Soulages, lui, s’inspire des grottes de Lascaux, de l’architecture romane, de la philosophie zen. Tous deux cherchent à créer un art qui parle à tous, sans distinction de langue ou de culture.
Enfin, il y a cette obsession du matériau. Pour Mathieu comme pour Soulages, la peinture n’est pas qu’une question de couleur ou de forme. C’est une question de matière, de texture, de surface. Leurs toiles ne sont pas de simples supports pour des images ; ce sont des objets physiques, presque sculpturaux, qui interagissent avec la lumière et l’espace.
04Quand la peinture devient performance
Si le tachisme a marqué l’histoire de l’art, c’est aussi parce qu’il a redéfini la relation entre l’artiste et son public. Avec Mathieu, la peinture n’est plus seulement un objet à contempler ; elle devient un événement, une performance, presque un spectacle.
Imaginez la scène : le théâtre Sarah-Bernhardt, en 1956. Sur scène, une toile de quatre mètres sur douze, posée à même le sol. Autour, une foule de spectateurs, venus assister à ce qu’on leur a présenté comme une "bataille" – non pas une bataille militaire, mais une bataille artistique. Mathieu entre en scène, vêtu d’une chemise blanche, manches retroussées. Il tient à la main un pinceau large comme un balai, trempé dans de la peinture rouge. Sans un mot, il se penche sur la toile et commence à peindre.
Ce qui se passe alors est à la fois fascinant et déroutant. Mathieu ne peint pas comme un artiste traditionnel. Il bondit, il court presque autour de la toile, traçant des traits larges et dynamiques qui semblent jaillir directement de son corps. Parfois, il utilise ses doigts, étalant la peinture avec une énergie presque primitive. En moins de vingt minutes, la toile est couverte de taches rouges et noires, de coulures, de traces de gestes frénétiques. Quand il s’arrête enfin, le public, médusé, ne sait s’il doit applaudir ou rester silencieux.
Ce que Mathieu invente ce jour-là, c’est bien plus qu’une nouvelle technique picturale. C’est une nouvelle façon de concevoir l’art. Pour lui, la peinture n’est pas un objet statique, mais un processus, un acte qui se déroule dans le temps. En peignant devant public, il transforme l’atelier en scène de théâtre, et le spectateur en témoin d’un moment unique, irrépétable.
Cette idée de la peinture comme performance aura une influence considérable sur l’art contemporain. Elle inspirera des artistes comme Yves Klein, qui organisera en 1960 ses Anthropométries, où des modèles nus enduits de peinture bleue se pressent contre des toiles sous les yeux du public. Elle influencera aussi le mouvement Fluxus, et plus tard, des artistes comme Marina Abramović, pour qui l’art est avant tout une expérience physique, presque spirituelle.
Mais Mathieu ne se contente pas de peindre en public. Il théorise aussi sa pratique, écrivant des manifestes où il défend l’idée d’un art "autre", libéré des contraintes de la représentation. Pour lui, la peinture doit être un acte de liberté absolue, un geste qui part du corps pour aller vers la toile, sans passer par le filtre de la raison. "La peinture doit être un acte instantané", écrit-il. Et quoi de plus instantané que ce geste qui capture l’énergie du moment, comme un photographe saisit une image sur le vif ?
05L’héritage du tachisme : quand le geste devient langage
Aujourd’hui, plus de soixante ans après les premières expositions tachistes, l’influence de Mathieu et Soulages se fait encore sentir dans l’art contemporain. Leurs idées – la primauté du geste, l’importance de la matière, la peinture comme acte de liberté – ont traversé les décennies pour inspirer des générations d’artistes.
Prenez Julie Mehretu, par exemple. Ses toiles monumentales, où des milliers de traits s’entrelacent pour créer des paysages abstraits, doivent beaucoup à l’énergie gestuelle de Mathieu. Comme lui, elle travaille sur de grandes surfaces, traçant des lignes dynamiques qui semblent jaillir de la toile. Comme lui, elle cherche à capturer le mouvement, l’énergie, la complexité du monde moderne.
Ou encore Mark Bradford, dont les œuvres mêlent peinture et collage pour créer des surfaces texturées, presque sculpturales. Comme Soulages, il travaille la matière, grattant, raclant, creusant dans la peinture pour révéler des couches cachées. Comme lui, il transforme la toile en un paysage minéral, où chaque aspérité raconte une histoire.
Mais l’influence du tachisme ne se limite pas à la peinture. Elle se fait sentir aussi dans l’art contemporain en général, où l’idée de l’œuvre comme processus, comme acte, est devenue centrale. Des artistes comme Tino Sehgal, qui crée des performances sans objet ni trace matérielle, doivent beaucoup à l’héritage de Mathieu. Comme lui, ils considèrent l’art comme une expérience éphémère, un moment unique qui ne peut être capturé ou reproduit.
Et puis, il y a cette idée, si chère à Soulages, que l’art doit être une expérience sensorielle, presque physique. Des artistes comme James Turrell, qui travaille avec la lumière pour créer des installations immersives, ou Anish Kapoor, dont les sculptures jouent avec la perception de l’espace, sont les héritiers directs de cette tradition. Comme Soulages, ils cherchent à créer des œuvres qui interagissent avec le spectateur, qui l’invitent à une expérience presque mystique.
Enfin, il y a cette conviction, partagée par Mathieu et Soulages, que l’art doit être un langage universel. Leurs toiles ne racontent pas d’histoires ; elles créent des espaces où chacun peut projeter ses propres émotions, ses propres interprétations. C’est cette universalité qui explique leur succès international, des galeries parisiennes aux musées new-yorkais.
06Le tachisme aujourd’hui : une révolution toujours vivante
Aujourd’hui, alors que l’art contemporain semble dominé par les installations numériques et les performances conceptuelles, on pourrait croire que le tachisme appartient à une époque révolue. Pourtant, l’énergie gestuelle de Mathieu et la profondeur méditative de Soulages continuent d’inspirer, de fasciner, de provoquer.
Preuve en est le succès des expositions qui leur sont consacrées. En 2019, le musée Soulages de Rodez a accueilli plus de 200 000 visiteurs, venus admirer les œuvres de cet artiste qui, à plus de cent ans, continue de peindre avec la même passion. Quant à Mathieu, s’il est moins célébré que son contemporain, ses œuvres atteignent des prix records en salles des ventes, et ses idées sur la peinture comme acte de liberté continuent d’influencer les jeunes artistes.
Mais au-delà des expositions et des ventes aux enchères, ce qui fait la force du tachisme, c’est sa capacité à parler à notre époque. Dans un monde où tout va toujours plus vite, où l’instantanéité est devenue la norme, l’énergie gestuelle de Mathieu nous rappelle l’importance de l’acte créateur, de ce moment unique où l’artiste et la toile ne font plus qu’un. Et dans un monde où les images numériques ont remplacé les objets physiques, la profondeur matérielle des toiles de Soulages nous rappelle la puissance de la matière, de la texture, du toucher.
Le tachisme, ce n’est pas seulement un mouvement artistique né dans la France d’après-guerre. C’est une philosophie de la création, une façon de concevoir l’art comme un acte de liberté absolue. Et cette philosophie, plus que jamais, reste d’actualité.
Alors la prochaine fois que vous vous trouverez devant une toile abstraite, prenez le temps de regarder. Pas seulement les formes et les couleurs, mais la matière, la texture, les traces du geste. Et demandez-vous : cette toile, est-elle le produit d’un instant de liberté, comme chez Mathieu ? Ou le résultat d’une méditation patiente, comme chez Soulages ? Dans les deux cas, vous aurez devant vous bien plus qu’une œuvre d’art. Vous aurez un morceau d’histoire, une trace de ces moments uniques où, l’espace d’un instant, la peinture a capturé l’essence même de la création.