La figuration libre : Quand l’art a craché sur le musée
Le 15 mai 1981, dans une galerie parisienne du Marais aux murs fraîchement repeints en blanc, une cinquantaine de personnes se pressent autour d’œuvres qui semblent tout droit sorties d’un cauchemar d’enfant ou d’un mur de métro tagué à la hâte. Les toiles, immenses, débordent de couleurs criardes, de corps difformes, de slogans griffonnés comme des graffitis. Au milieu de la foule, un jeune homme aux cheveux en bataille, vêtu d’un blouson de cuir clouté, hurle des insultes en direction d’un critique d’art qui recule, choqué. Ce soir-là, Robert Combas vient de déclarer la guerre à l’art officiel. À ses côtés, Hervé Di Rosa, plus calme mais tout aussi déterminé, observe la scène avec un sourire en coin, comme s’il savait déjà que cette provocation allait changer le cours de l’art français.
Par Artedusa
••9 min de lectureLa Figuration Libre n’est pas née dans un manifeste solennel ou une salle de conférence climatisée. Elle a surgi des ruelles de Montpellier, des concerts punk où l’on crachait sur la scène, des ateliers crasseux où l’on mélangeait peinture et bière bon marché. C’est un mouvement qui a préféré le vacarme des guitares saturées aux silences compassés des galeries, les couleurs fluorescentes aux camaïeux de gris chers aux conceptualistes. Et surtout, c’est une révolution qui a osé dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : l’art contemporain était devenu ennuyeux à mourir.
01Les murs parlent, les toiles hurlent
Imaginez Paris en 1981. La gauche vient d’arriver au pouvoir, les radios libres explosent, et dans les rues, une jeunesse désabusée par les promesses non tenues de Mai 68 cherche de nouvelles formes de rébellion. Dans ce contexte, l’art dominant ressemble à une prison dorée. Les galeries exposent des toiles monochromes, des installations minimalistes où trois cailloux posés sur un socle valent des fortunes, des performances si conceptuelles que même leurs auteurs peinent à les expliquer. Face à cette asphyxie, un groupe de jeunes artistes va choisir de faire exactement l’inverse : peindre comme des fous, avec des couleurs qui agressent l’œil, des sujets qui choquent, et une énergie qui rappelle plus les murs de New York couverts de graffitis que les cimaises feutrées du Centre Pompidou.
Robert Combas, le plus turbulent du groupe, incarne cette révolte à lui seul. Né en 1957 à Lyon, il a grandi entre les bandes dessinées de Hergé et les concerts des Sex Pistols, entre les enluminures médiévales et les tags qui commencent à envahir les wagons de métro. À l’École des Beaux-Arts de Montpellier, il se fait remarquer en arrivant ivre aux cours, en peignant des toiles géantes en une nuit, et en traitant ses professeurs de "vieux cons". Son atelier ressemble à un champ de bataille : pots de peinture renversés, pinceaux plantés dans des bouteilles de vin vides, toiles empilées dans un coin comme des draps sales. Quand il peint, c’est avec la même frénésie qu’un guitariste de punk joue un solo – sans filet, sans retenue, avec l’urgence de ceux qui savent que la vie est courte et que l’art doit faire mal.
À côté de lui, Hervé Di Rosa semble plus posé, mais son travail est tout aussi subversif. Né à Sète en 1959, il a grandi entre les docks méditerranéens et les récits de marins, entre les images pieuses et les comics américains. Son univers est peuplé de créatures hybrides, mi-humaines mi-animales, qui semblent tout droit sorties d’un rêve d’enfant ou d’un rituel vaudou. Là où Combas hurle, Di Rosa murmure des histoires étranges, mais avec la même volonté de briser les codes de la "bonne peinture".
02L’art comme un coup de poing dans la gueule du bon goût
La Figuration Libre doit beaucoup à un mouvement qui, à l’époque, fait scandale de l’autre côté de l’Atlantique : le graffiti new-yorkais. Dans les années 1970, des artistes comme Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring ont commencé à envahir les murs de la ville avec des dessins rapides, colorés, souvent politiques. Leur travail, considéré comme du vandalisme, est pourtant en train de révolutionner l’art contemporain. En France, Combas et Di Rosa voient dans ces graffitis une libération : et si la peinture n’avait pas besoin d’être belle, savante ou intellectuelle ? Et si elle pouvait être aussi directe, aussi violente, aussi joyeuse qu’un tag sur un mur de banlieue ?
Leur réponse tient en deux mots : "Finir en beauté". C’est le titre de leur première exposition collective, organisée en 1981 dans une petite galerie parisienne. Le nom est ironique : ils savent pertinemment que leur art va choquer, qu’on va les traiter de "vulgaires" ou de "décorateurs". Qu’importe. Les toiles exposées ce soir-là sont un manifeste à elles seules. Combas présente une série de batailles sanglantes où les soldats ressemblent à des personnages de cartoon, Di Rosa expose des scènes oniriques peuplées de monstres souriants, et François Boisrond, un autre membre du groupe, montre des publicités détournées où les slogans capitalistes sont remplacés par des insultes.
Le public est divisé. Certains crient au génie, d’autres au scandale. Un critique d’art, outré, écrit dans Le Monde que ces œuvres "ressemblent à ce que ferait un enfant de cinq ans après avoir bu trois litres de Coca". Combas, ravi, encadre l’article et l’accroche dans son atelier. Pour lui, c’est la meilleure critique possible : ils ont réussi à énerver les gardiens du bon goût.
03Montpellier, capitale secrète de la rébellion artistique
Pour comprendre la Figuration Libre, il faut quitter Paris et descendre vers le sud, jusqu’à Montpellier. Dans les années 1970, cette ville universitaire, baignée de soleil et de vin bon marché, devient un laboratoire artistique inattendu. L’École des Beaux-Arts locale, dirigée par des professeurs ouverts aux expérimentations, attire une génération de jeunes gens en colère contre l’académisme. C’est là que Combas, Di Rosa et Boisrond se rencontrent, dans des ateliers où l’on fume, boit et peint jusqu’à l’aube.
Montpellier, c’est aussi une ville où les influences se mélangent. Les étudiants côtoient des immigrés maghrébins, des marins espagnols, des artistes américains en résidence. Les murs de la ville sont couverts de graffitis politiques, les cafés résonnent de débats enflammés, et dans les boîtes de nuit, on danse sur du punk et du funk. Cette effervescence se retrouve dans les toiles de Combas, où les références à la culture populaire côtoient des citations de la peinture classique, où les corps déformés rappellent à la fois les masques africains et les dessins animés japonais.
L’atelier de Combas et Di Rosa, situé dans un ancien entrepôt près du Lez, devient rapidement un lieu de pèlerinage pour les artistes en rupture avec l’art officiel. On y croise des musiciens, des poètes, des marginaux de tous bords. Les murs sont couverts de croquis, le sol jonché de bouteilles et de mégots. C’est dans ce chaos créatif que naissent les œuvres les plus emblématiques du mouvement. Combas peint "La Guerre" (1984), une toile monumentale où des soldats aux visages grimaçants s’entretuent dans un tourbillon de couleurs vives. Di Rosa, lui, travaille sur sa série "Toussaint", inspirée par un vieil homme haïtien qu’il a rencontré sur les docks de Sète et qui lui a raconté des histoires de zombies et de dieux vaudous.
04La technique comme acte de rébellion
À première vue, les toiles de la Figuration Libre semblent avoir été peintes à la va-vite, comme si leurs auteurs avaient voulu en finir au plus vite. En réalité, leur apparent désordre cache une maîtrise technique surprenante. Combas, par exemple, utilise une méthode proche de celle des graffeurs : il commence par esquisser ses compositions au marqueur, puis remplit les formes avec des aplats de couleur vive, avant de superposer des détails au pinceau fin. Le résultat est une peinture qui semble à la fois spontanée et calculée, comme si chaque trait avait été posé dans l’urgence.
Di Rosa, lui, travaille différemment. Ses toiles, plus narratives, rappellent les enluminures médiévales ou les ex-voto mexicains. Il commence souvent par dessiner ses personnages au crayon, puis les colore avec des teintes plates, presque naïves. Ce qui frappe dans son travail, c’est la précision des motifs : chaque détail, chaque motif géométrique semble avoir été pensé pour créer un rythme visuel hypnotique. Dans "Le Voyage" (1990), par exemple, une procession de créatures hybrides avance sur un fond constellé de petits points rouges et bleus, comme une tapisserie africaine revisitée par un enfant surdoué.
Les deux artistes partagent cependant une même obsession : celle de la couleur. Leurs palettes sont volontairement agressives, presque vulgaires. Combas mélange des roses fluo avec des verts acides, des jaunes citron avec des violets électriques. Di Rosa, lui, préfère les contrastes francs : un bleu roi contre un orange brûlé, un rouge sang sur un fond blanc immaculé. Ces choix ne sont pas anodins. À une époque où l’art contemporain privilégie les tons neutres et les compositions épurées, la Figuration Libre impose la couleur comme une arme. Une façon de dire : l’art n’a pas à être triste, il peut être joyeux, bruyant, même un peu moche.
05Quand l’art sort des galeries
Ce qui rend la Figuration Libre si fascinante, c’est sa volonté de sortir des sentiers battus. Pour Combas, Di Rosa et leurs amis, l’art ne doit pas être réservé à une élite. Il doit envahir l’espace public, se mélanger à la vie quotidienne, choquer, amuser, provoquer. Cette philosophie les amène à multiplier les collaborations insolites. Combas dessine des pochettes d’albums pour des groupes punk, Di Rosa crée des motifs pour des tissus africains, et François Boisrond conçoit des affiches pour des concerts.
Leur plus grand coup d’éclat a lieu en 1984, lors de l’exposition "5/5, Figuration Libre" à la Galerie Yvon Lambert. Pour l’occasion, ils transforment l’espace en une sorte de cabaret artistique. Les toiles sont accrochées de travers, les murs sont couverts de graffitis, et les visiteurs sont invités à participer en ajoutant leurs propres dessins. Certains critiques crient au scandale, mais le public, lui, adore. Pour la première fois, l’art contemporain semble accessible, vivant, presque amusant.
Cette volonté de démocratiser l’art explique aussi pourquoi la Figuration Libre a tant influencé les générations suivantes. Sans elle, des mouvements comme le street art ou le Neo-Pop n’auraient peut-être pas eu la même liberté. Des artistes comme Invader, JR ou même Banksy doivent beaucoup à ces Français qui, dans les années 1980, ont osé dire que la peinture pouvait être à la fois populaire et subversive.
06L’héritage d’un mouvement qui refusait d’en être un
Aujourd’hui, plus de quarante ans après sa naissance, la Figuration Libre continue de fasciner. Ses œuvres se vendent à prix d’or dans les salles des ventes, et les musées se les arrachent. Pourtant, ses membres ont toujours refusé d’être enfermés dans une case. Combas, par exemple, a continué à peindre des toiles monumentales, mais il a aussi collaboré avec des marques de luxe, dessiné des timbres pour La Poste, et même créé des décors pour l’Opéra de Paris. Di Rosa, lui, a voyagé à travers le monde, collectant des techniques artisanales qu’il intègre désormais dans ses œuvres.
Leur plus grande victoire, peut-être, c’est d’avoir prouvé qu’on pouvait faire de l’art sans se prendre au sérieux. À une époque où les artistes passent leur temps à expliquer leurs œuvres dans des catalogues interminables, la Figuration Libre rappelle une vérité simple : la peinture, avant d’être un concept, est d’abord un geste, une émotion, une tache de couleur sur une toile.
En 2017, le Centre Pompidou leur a consacré une grande rétrospective. Dans les salles du musée, les toiles de Combas et Di Rosa semblaient plus vivantes que jamais, comme si elles refusaient de se laisser domestiquer par l’institution. Et c’est peut-être ça, le vrai génie de la Figuration Libre : avoir réussi à garder intacte, malgré les années et les honneurs, cette énergie brute qui a fait d’eux les enfants terribles de l’art français.