Il y a des images qui percent l'âme avant même qu'on comprenne pourquoi. Le Cri d'Edvard Munch est de celles-là.
Par Artedusa
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Le Cri de Munch : quand l'angoisse devient icône
Il y a des images qui percent l'âme avant même qu'on comprenne pourquoi. Le Cri d'Edvard Munch est de celles-là. Cette silhouette déformée, mains plaquées sur les oreilles, bouche béante dans un hurlement silencieux, sur fond de ciel rouge sang — vous l'avez déjà vue, même si vous n'avez jamais mis les pieds dans un musée. Sur des t-shirts, des tasses, des masques de Halloween, des mèmes internet. Mais derrière cette omniprésence pop culture se cache l'une des œuvres les plus bouleversantes de l'histoire de l'art, un cri d'angoisse qui traverse les époques pour résonner en chacun de nous.
Peint en 1893 par l'artiste norvégien Edvard Munch, Le Cri n'est pas simplement un tableau. C'est une déflagration émotionnelle, un hurlement visuel qui a donné forme à l'angoisse moderne. À une époque où la psychanalyse naissante de Freud commençait à explorer les abîmes de l'inconscient, où Nietzsche proclamait la mort de Dieu, où l'Europe s'enfonçait vers les catastrophes du XXe siècle, Munch a peint ce que des millions d'êtres humains ressentaient sans pouvoir le nommer : l'angoisse existentielle pure, le vertige d'être vivant dans un monde qui semble perdre sens.
Mais pourquoi cette œuvre nous touche-t-elle encore si profondément plus d'un siècle après sa création ? Pourquoi ce visage déformé est-il devenu le symbole universel de l'anxiété, au point d'être volé deux fois, de battre des records aux enchères à près de 120 millions de dollars, et de hanter notre imaginaire collectif ? Plongeons dans l'histoire fascinante du Cri, cette icône de l'angoisse qui continue de hurler pour nous tous.
La naissance d'un cri : Oslo, 1892
L'histoire commence par une promenade. Un soir, au crépuscule, sur une route dominant le fjord de Christiania (l'ancien nom d'Oslo), Edvard Munch marche avec deux amis. Le soleil se couche, embrasant le ciel de couleurs violentes. Soudain, quelque chose se brise en lui. Munch lui-même a décrit ce moment dans son journal, dans des mots qui donnent le frisson :
"Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d'un coup le ciel devint rouge sang. Je m'arrêtai, fatigué, et m'appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j'y restai, tremblant d'anxiété — je sentis un cri infini qui passait à travers l'univers et déchirait la nature."
Lisez ces mots encore une fois. "Un cri infini qui passait à travers l'univers." Ce n'est pas lui qui crie, c'est le monde entier. La nature elle-même hurle. Et lui, simple humain fragile, capte ce cri cosmique, le ressent vibrer dans chaque fibre de son être. C'est cette expérience hallucinante qu'il va tenter de peindre.
Mais pourquoi Munch était-il si vulnérable à cette vision apocalyptique ? Pour le comprendre, il faut plonger dans sa biographie tragique.
Edvard Munch : une vie sous le signe de la mort
Edvard Munch naît en 1863 dans une famille norvégienne marquée par le malheur. Sa mère meurt de tuberculose quand il a cinq ans. Sa sœur préférée, Sophie, succombe à la même maladie à quinze ans, sous ses yeux. Son père, médecin militaire profondément religieux, sombre dans une dépression mystique, hanté par l'idée du péché et de la damnation. Il meurt quand Edvard a vingt-six ans. Son frère Andreas meurt quelques mois après son mariage. Sa sœur Laura est internée pour maladie mentale.
Imaginez grandir dans cette atmosphère. La mort rôde constamment. La maladie frappe sans prévenir. La religion ne console pas, elle terrorise. Le jeune Edvard développe une anxiété chronique, une obsession de la mort, une hypersensibilité maladive. Lui-même est fragile, souvent malade, convaincu qu'il mourra jeune comme les siens.
"La maladie, la folie et la mort étaient les anges noirs qui veillaient sur mon berceau", écrira-t-il plus tard. Cette phrase résume tout. Sa vie entière est une lutte contre ces anges noirs. Et sa peinture devient le champ de bataille.
À vingt ans, il décide de devenir peintre. Contre l'avis de son père qui considère l'art comme futile et impie. À l'Académie des beaux-arts de Christiania, il apprend la technique académique traditionnelle. Mais ça ne lui suffit pas. Peindre des pommes et des paysages bucoliques quand on a l'âme déchirée par l'angoisse ? Impossible.
Il découvre les impressionnistes français, puis les post-impressionnistes. Van Gogh surtout le fascine : voilà un homme qui peint ses émotions, qui tord la réalité pour exprimer ce qu'il ressent. Munch comprend que la peinture peut être autre chose qu'une représentation fidèle du monde. Elle peut être un cri, une confession, une thérapie.
En 1889, il obtient une bourse et part pour Paris. Il y découvre les bouleversements artistiques de la fin du siècle : le symbolisme de Gauguin, les couleurs violentes de Van Gogh, les expérimentations de Toulouse-Lautrec. Tout ce bouillonnement créatif le transforme. Il rentre en Norvège avec une certitude : il doit peindre non pas ce qu'il voit, mais ce qu'il ressent.
La genèse du Cri : quand l'angoisse devient forme
En 1892, Munch travaille à une série de tableaux qu'il appellera plus tard "La Frise de la vie", un cycle ambitieux censé représenter toutes les facettes de l'existence humaine : l'amour, l'angoisse, la jalousie, la mort. Le Cri fait partie de cette série. Il en existe en réalité quatre versions : deux peintures, deux pastels. Munch revient obsessionnellement sur ce motif, comme s'il n'arrivait pas à épuiser le sujet.
La première version, celle de 1893, est peinte sur carton avec de la peinture à l'huile, du tempera et du pastel. C'est une technique mixte inhabituelle, presque bricolée, comme si l'urgence de l'expression ne permettait pas de se soucier des conventions. Le résultat est saisissant : les couleurs semblent vibrer, le ciel ondule en vagues orange et rouge, le pont se tord en diagonales vertigineuses.
Regardez attentivement cette œuvre. Le personnage au premier plan n'est même pas vraiment humain. Son visage est réduit à une forme ovoïde, presque fœtale. Sa bouche béante forme un trou noir. Ses yeux ne sont que deux points. Ses mains squelettiques se plaquent sur les oreilles — ou les tempes — dans un geste de terreur absolue. On ne sait même pas si c'est un homme ou une femme. Ce n'est plus une personne, c'est l'incarnation même de l'angoisse.
Et cette créature hurle. Ou plutôt, le titre norvégien original, "Skrik", signifie autant "cri" que "hurlement". Un cri sans voix, un hurlement silencieux qui semble émaner de l'être tout entier. Paradoxalement, l'ambiguïté subsiste : est-ce le personnage qui crie, ou se bouche-t-il les oreilles pour ne pas entendre le cri du monde ? Munch lui-même a donné les deux interprétations.
Derrière lui, deux silhouettes sombres — les fameux "deux amis" de son récit — continuent leur promenade, indifférentes. Elles sont solides, verticales, ancrées dans le réel. Elles n'entendent rien. L'angoisse du personnage au premier plan est absolument solitaire. Personne ne peut la partager. C'est peut-être le détail le plus terrifiant : nous sommes seuls face à notre angoisse.
La technique du chaos : peindre l'indicible
Comment représenter visuellement quelque chose d'aussi abstrait que l'angoisse existentielle ? Munch l'a fait en tordant la réalité, en déformant les lignes, en saturant les couleurs jusqu'à la nausée.
Le ciel est un tourbillon de rouge, d'orange, de jaune — des couleurs chaudes poussées à l'incandescence. On a longtemps spéculé sur l'origine de ce ciel hallucinant. Certains historiens pensent que Munch a pu être témoin des aurores crépusculaires causées par l'éruption du Krakatoa en Indonésie en 1883, dont les cendres ont coloré les couchers de soleil pendant des mois partout dans le monde. L'éruption, l'une des plus violentes de l'histoire, avait projeté tellement de particules dans l'atmosphère que les ciels du monde entier s'étaient embrasés de teintes apocalyptiques pendant près de trois ans.
Imaginez le jeune Munch, déjà fragile psychologiquement, voyant ces ciels de fin du monde. Pour lui qui vivait dans l'angoisse permanente de la catastrophe, ces couchers de soleil sanglants devaient ressembler à des présages. Le ciel lui-même semblait crier.
D'autres suggèrent qu'il s'agit d'une vision purement subjective, l'extériorisation de son état mental. Peut-être les deux hypothèses sont-elles vraies. Munch a vu ces ciels réels, et son psychisme torturé les a amplifiés, transformés en symboles de son angoisse intérieure. L'art, souvent, naît de cette fusion entre perception externe et résonance interne.
Le paysage lui-même semble liquéfié. Le pont, la balustrade, le fjord — tout ondule en courbes sinueuses qui évoquent irrésistiblement des vagues. Cette technique préfigure l'expressionnisme du début du XXe siècle : la réalité n'est plus un modèle à copier, mais une matière à déformer selon l'émotion.
Les coups de pinceau sont nerveux, rapides, parfois violents. On sent l'urgence. Munch ne peaufinait pas ses tableaux comme un artiste académique. Il les arrachait de lui-même comme on arrache un cri. D'ailleurs, sur le cadre de l'une des versions, il a écrit au crayon : "Ne peut avoir été peint que par un fou." Cette inscription a longtemps intrigué les experts. Était-ce Munch lui-même qui la traçait dans un moment de doute ? Ou un spectateur choqué lors d'une exposition ?
Un scandale nommé Le Cri
Quand Munch expose pour la première fois ses œuvres de la "Frise de la vie" à Berlin en 1892, c'est un scandale retentissant. Le public et la critique sont horrifiés. On parle d'art dégénéré, de pornographie (à cause de tableaux comme Madone ou Vampire), de folie pure. L'exposition est fermée après une semaine seulement.
Mais Munch s'en moque. Ou plutôt, il transforme le scandale en publicité. Les jeunes artistes progressistes le défendent. Il devient une figure de la rébellion artistique. Le Cri, en particulier, fascine et effraie. On n'avait jamais vu ça : une peinture qui vous agresse émotionnellement, qui refuse de vous laisser tranquille.
En Norvège, l'accueil est tout aussi mitigé. Les conservateurs trouvent ça grotesque. Mais les écrivains et intellectuels commencent à comprendre que Munch touche à quelque chose d'essentiel. Le dramaturge Henrik Ibsen, géant de la littérature norvégienne, respecte son travail. Ils se croisent parfois dans les rues de Christiania, deux hommes sombres et torturés qui explorent les abîmes de l'âme humaine, l'un par les mots, l'autre par les couleurs.
Le Cri devient peu à peu l'icône d'une génération en crise. Nous sommes à la fin du XIXe siècle. L'industrialisation a détruit les modes de vie traditionnels. Les villes grossissent de manière monstrueuse. Les inégalités se creusent. Les certitudes religieuses s'effondrent. Nietzsche a proclamé que Dieu est mort. Freud commence à explorer l'inconscient et découvre que nous ne sommes même pas maîtres de nous-mêmes.
Dans ce contexte de crise existentielle généralisée, Le Cri donne une forme visuelle à ce que tout le monde ressent confusément : l'angoisse d'exister dans un monde qui a perdu ses repères. C'est pour ça qu'il résonne si fort. Ce n'est pas juste l'angoisse personnelle de Munch. C'est l'angoisse moderne.
Les quatre versions : variations sur le thème du désespoir
Munch était obsédé par Le Cri. Entre 1893 et 1910, il en produit quatre versions principales, sans compter de nombreuses lithographies et dessins préparatoires.
La première version (1893), celle conservée à la Galerie nationale d'Oslo, est peinte au tempera et pastel sur carton. C'est la plus célèbre, celle avec l'inscription énigmatique au crayon sur le cadre. Ses couleurs sont d'une violence inouïe : le ciel hurle en orange et rouge, le fjord vibre en bleu électrique.
La deuxième version (1893), elle aussi au tempera et pastel, appartient au Musée Munch d'Oslo. Ses tons sont légèrement différents, plus sourds. Le ciel est moins incandescent, le personnage légèrement plus défini. Mais l'effet reste dévastateur.
La troisième version (1895) est un pastel sur carton, propriété privée. C'est celle qui a été vendue aux enchères en 2012 pour la somme hallucinante de 119,9 millions de dollars, record absolu pour une œuvre vendue publiquement à cette date. Son nouveau propriétaire reste anonyme, mais on sait qu'il s'agit d'un milliardaire américain. Cette version a la particularité d'avoir au dos un poème écrit par Munch lui-même, décrivant l'expérience qui a inspiré le tableau.
La quatrième version (1910) est une peinture au tempera sur carton non apprêté, également au Musée Munch. Peinte près de vingt ans après la première, elle montre que Munch n'en avait toujours pas terminé avec ce motif obsédant.
Pourquoi cette compulsion à répéter ? Peut-être parce que l'angoisse ne se résout jamais complètement. Chaque version est une nouvelle tentative d'exorcisme, une nouvelle manière de donner forme à l'indicible. Et chaque fois, le cri résonne à nouveau, intact.
Vols et scandales : Le Cri volé... deux fois
L'histoire du Cri prend un tour rocambolesque au XXIe siècle. En février 2004, deux hommes masqués et armés font irruption au Musée Munch d'Oslo en plein jour. Sous le regard médusé des visiteurs et du personnel, ils arrachent Le Cri (la version de 1893) et Madone de leurs cadres et s'enfuient. Le tout en moins de cinq minutes. L'alarme sonne, mais ils ont déjà disparu.
La scène est d'un surréalisme absolu. Des dizaines de témoins assistent au vol sans pouvoir réagir, paralysés par la rapidité et l'audace de l'opération. Les caméras de surveillance filment tout. Les images feront le tour du monde : deux silhouettes sombres arrachant le chef-d'œuvre du mur, comme dans un mauvais film de braquage. Sauf que c'est réel.
C'est le deuxième vol du Cri en dix ans. Déjà en 1994, pendant les Jeux Olympiques d'Hiver de Lillehammer, une autre version avait été dérobée à la Galerie nationale d'Oslo. Les voleurs avaient laissé un message narquois : "Merci pour la piètre sécurité." Le tableau avait été retrouvé trois mois plus tard, caché dans un hôtel. L'enquête avait révélé que le vol était l'œuvre de criminels dilettantes qui pensaient pouvoir négocier une rançon. Ils avaient sous-estimé la médiatisation de l'affaire. Impossible de revendre un tableau aussi célèbre sur le marché noir.
Mais le vol de 2004 est plus grave. Pendant deux ans, on reste sans nouvelles. Le Cri et Madone semblent perdus à jamais. La police norvégienne lance une opération massive. Des rumeurs circulent : les tableaux ont été détruits, brûlés, vendus à un collectionneur sans scrupules. Certains experts craignent qu'ils aient été endommagés de manière irréversible.
Le monde de l'art retient son souffle. Perdre Le Cri serait une catastrophe culturelle de premier ordre. Des articles commémoratifs paraissent, évoquant le tableau au passé, comme s'il était mort.
Puis, en août 2006, coup de théâtre : la police retrouve les deux œuvres lors d'une descente spectaculaire. Elles sont abîmées — Le Cri a des traces d'humidité en bas à gauche, Madone a perdu des fragments de peinture — mais restaurables. Un soulagement immense. Les six voleurs sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison. L'enquête révèle qu'il s'agissait d'un braquage commandité par un gang criminel, peut-être pour détourner l'attention de la police d'autres activités illicites.
Les restaurateurs du Musée Munch se mettent au travail. Pendant des mois, ils nettoient délicatement les traces d'humidité, stabilisent les pigments fragilisés, consolidant le support carton. C'est un travail de fourmi, millimétrique, angoissant. Finalement, en 2008, Le Cri retrouve sa place au musée, sauvé.
Pourquoi voler Le Cri ? Pas pour le revendre, c'est trop reconnaissable. Peut-être par pur défi, pour le geste, pour entrer dans l'histoire. Ou peut-être parce que cette image de l'angoisse exerce une fascination malsaine, un pouvoir mystérieux. Posséder Le Cri, c'est en quelque sorte capturer l'angoisse elle-même. Même les criminels, semble-t-il, ne sont pas insensibles à son pouvoir hypnotique.
L'icône pop : quand le cri devient mème
Aujourd'hui, Le Cri est partout. Sur des tasses à café, des coques de téléphone, des déguisements d'Halloween. Le masque du tueur dans la série de films Scream s'en inspire directement. On le voit dans les Simpsons, dans des publicités, dans des mèmes sur les réseaux sociaux. Il est devenu le symbole universel de la panique, du stress, de l'overdose d'actualités anxiogènes.
Cette omniprésence pop est-elle une trahison de l'œuvre originale ? Certains puristes le pensent. Munch peignait son angoisse existentielle la plus profonde, et nous en faisons des blagues sur Internet. Mais on peut voir les choses autrement.
Cette diffusion massive prouve justement l'universalité du Cri. Des millions de gens qui n'ont jamais mis les pieds dans un musée reconnaissent instantanément cette image et comprennent ce qu'elle exprime. L'angoisse qu'a peinte Munch en 1893 est exactement celle que nous ressentons aujourd'hui face au changement climatique, aux crises économiques, aux pandémies, à la surinformation permanente.
Le Cri est devenu un langage visuel commun. Quand on partage un mème du Cri sur Twitter après une mauvaise nouvelle, on fait exactement ce que Munch faisait : on donne forme à l'informe, on extériorise l'angoisse, on dit "vous voyez, moi aussi je ressens ça." C'est peut-être la plus belle victoire de l'art : transcender les époques et les milieux pour toucher tout le monde.
Munch après Le Cri : une vie de tourments
Le Cri n'a pas libéré Munch de son angoisse. Toute sa vie, il continue à lutter. Il boit beaucoup, trop. Il a des relations amoureuses tumultueuses, souvent destructrices. En 1902, une dispute avec une ancienne maîtresse, Tulla Larsen, dégénère : un coup de revolver part, lui sectionnant partiellement un doigt. Il peindra plus tard ce souvenir dans un autoportrait glaçant où il montre sa main mutilée.
En 1908, au bord de la crise de nerfs, il s'effondre. Hallucinations, délires de persécution, tremblements incontrôlables. Il est interné huit mois dans une clinique psychiatrique à Copenhague. Le diagnostic : neurasthénie aiguë, dépression nerveuse. Il subit des électrochocs, la thérapie de l'époque. Cela le calme temporairement.
Après sa sortie, il rentre en Norvège et se retire progressivement du monde. Il s'installe à Ekely, près d'Oslo, dans une propriété isolée. Il continue à peindre, beaucoup, frénétiquement. Sa production est immense : plus de 1700 peintures, 18000 estampes. Mais il vit en ermite, refusant la plupart des contacts sociaux.
La Norvège, qui l'avait d'abord rejeté, commence à le reconnaître comme un géant. En 1933, pour son 70e anniversaire, on organise des expositions en son honneur. Il est devenu une gloire nationale. Mais lui reste méfiant, sombre, hanté par ses démons.
Quand l'occupant nazi envahit la Norvège en 1940, Munch refuse toute collaboration. Les nazis, qui avaient pourtant classé son art comme "dégénéré" en Allemagne, tentent de le récupérer. Il les ignore. Il meurt en janvier 1944, à 80 ans, dans sa maison d'Ekely, quelques semaines après qu'un bombardement allié a soufflé ses fenêtres. Jusqu'au bout, le fracas du monde l'aura accompagné.
Dans son testament, il lègue toutes ses œuvres à la ville d'Oslo. Un cadeau colossal qui donnera naissance au Musée Munch, l'une des plus importantes collections d'art au monde consacrées à un seul artiste.
Le cri de Munch et l'expressionnisme : inventer une peinture des émotions
Le Cri est considéré comme l'une des œuvres fondatrices de l'expressionnisme, ce mouvement artistique qui dominera l'Europe du Nord au début du XXe siècle. L'expressionnisme, c'est l'exact opposé de l'impressionnisme. Les impressionnistes voulaient capter l'impression visuelle fugitive, la lumière sur les objets. Les expressionnistes veulent exprimer l'émotion intérieure, quitte à violenter la réalité.
Regardez les peintres du groupe Die Brücke en Allemagne — Kirchner, Heckel, Schmidt-Rottluff — ou ceux du Blaue Reiter — Kandinsky, Marc. Tous ont retenu la leçon de Munch : les couleurs peuvent hurler, les lignes peuvent trembler, les visages peuvent se déformer pour exprimer ce qui se passe dans l'âme.
Sans Le Cri, pas d'expressionnisme. Sans Munch, l'art du XXe siècle serait différent. Il a ouvert une porte que d'autres ont franchie après lui. Il a montré qu'on pouvait peindre l'invisible : l'angoisse, la solitude, la mort qui rôde. Que la peinture n'était pas condamnée à représenter le monde extérieur, mais pouvait plonger dans les abîmes intérieurs.
Voir Le Cri aujourd'hui : pèlerinage à Oslo
Si vous allez à Oslo, le Musée Munch est un passage obligé. Le nouveau bâtiment, inauguré en 2021, est une tour spectaculaire qui domine le fjord. C'est le plus grand musée au monde consacré à un seul artiste. Et c'est là que reposent les versions du Cri conservées en Norvège.
Quand vous vous retrouvez face au tableau, la première surprise, c'est souvent la taille. Ce n'est pas une œuvre monumentale. Le format est relativement modeste (91 x 73,5 cm pour la version de 1893). Mais l'impact émotionnel, lui, est gigantesque.
Approchez-vous. Regardez la texture, les coups de pinceau nerveux, les superpositions de pastel et de peinture. Regardez le ciel qui semble vibrer, le pont qui tangue, ce visage déformé qui n'en finit pas de hurler. Puis reculez. Laissez l'œuvre vous envelopper. Sentez monter en vous ce malaise étrange, cette angoisse diffuse que Munch a su si bien capturer.
Certains visiteurs sont bouleversés aux larmes. D'autres restent longtemps silencieux, hypnotisés. Quelques-uns ricanent nerveusement, gênés par la violence émotionnelle. Mais personne ne reste indifférent. Le Cri continue de crier, encore et toujours.
Le musée propose aussi un parcours complet dans l'univers de Munch. Vous verrez ses autres chefs-d'œuvre : Madone, Vampire, Angoisse, La Danse de la vie. Vous découvrirez ses photographies (oui, Munch photographiait aussi, et ses autoportraits photo sont aussi tourmentés que ses peintures). Vous plongerez dans sa biographie, ses carnets intimes, ses lettres.
Pourquoi Le Cri nous touche encore : l'angoisse est éternelle
Plus d'un siècle après sa création, Le Cri n'a rien perdu de sa puissance. Pourquoi ? Parce que l'angoisse existentielle n'a pas disparu. Elle a peut-être même empiré.
Munch vivait dans un monde en mutation, où les certitudes s'effondraient. Nous aussi. Il craignait la maladie, la mort, la folie. Nous aussi. Il se sentait seul face au cri silencieux du monde. Nous aussi.
Cette universalité est le secret du Cri. Ce n'est pas juste l'angoisse d'un homme névrosé de la fin du XIXe siècle. C'est l'angoisse humaine fondamentale : celle d'être jeté dans un monde incompréhensible, d'être mortel et conscient de l'être, d'être seul dans sa subjectivité.
Les philosophes existentialistes du XXe siècle — Kierkegaard, Heidegger, Sartre, Camus — ont analysé cette angoisse avec des concepts. Munch l'a peinte. Et peut-être que l'image touche plus profondément que le concept. Elle passe directement du tableau à nos tripes, sans médiation intellectuelle.
Regardez encore une fois cette figure torturée. C'est vous. C'est moi. C'est nous tous quand nous nous arrêtons un instant pour sentir le vertige d'exister, quand nous ouvrons les yeux sur l'absurdité et la beauté terrible du monde.
Le Cri est une œuvre d'art, certes. Mais c'est aussi un miroir. Et dans ce miroir, nous voyons notre propre angoisse nous regarder en retour.
Conclusion : le cri infini
Edvard Munch a écrit dans son journal : "Je sentis un cri infini qui passait à travers l'univers." Infini. Le mot est juste. Ce cri n'a pas de fin. Il traverse les époques. Il résonne aujourd'hui comme en 1893.
Tant qu'il y aura des êtres humains pour se sentir seuls face à l'immensité du monde, pour trembler devant la mort, pour ressentir cette angoisse sourde qui monte parfois sans raison, Le Cri continuera de parler. Il continuera d'être volé, reproduit, parodié, vénéré. Il continuera d'être cette icône étrange : un chef-d'œuvre de la souffrance devenu symbole pop, une image de l'angoisse la plus noire qui paradoxalement nous console en nous montrant que nous ne sommes pas seuls à la ressentir.
Munch a donné forme à l'informe. Il a peint ce qu'on ne peut pas dire. Il a fait du cri silencieux une image sonore. Et pour ça, plus d'un siècle après, nous continuons de le regarder, fascinés et effrayés, reconnaissant dans cette silhouette déformée une part de nous-mêmes que nous préférerions parfois ignorer.
Le Cri est un miroir tendu à l'humanité. Et le reflet n'est pas toujours confortable. Mais il est vrai. Terriblement, douloureusement vrai.
Informations pratiques
Où voir Le Cri : Musée Munch, Oslo (Norvège) — Edvard Munchs Plass 1, 0194 Oslo
Horaires : Tous les jours de 10h à 18h (jusqu'à 20h le jeudi)
Tarif : Environ 150 NOK (environ 14€), gratuit pour les moins de 18 ans
Conseil : Réservez vos billets en ligne, l'affluence est importante
Accès : Tramway ou bus jusqu'à Bjørvika, 10 min à pied depuis la gare centrale
À voir aussi : La Galerie nationale d'Oslo conserve d'autres versions et œuvres majeures de Munch
Le saviez-vous ? : Le musée organise régulièrement des soirées nocturnes avec concerts et performances inspirées de l'univers de Munch
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