Le bleu qui avala le monde : Voyage au cœur d’une couleur qui devint religion
Imaginez un atelier parisien en 1957, où l’air sent la térébenthine et le papier brûlé. Yves Klein, vêtu d’un costume sombre, tourne autour d’une toile vierge comme un alchimiste devant son athanor. Soudain, il s’empare d’un rouleau et l’enduit d’un bleu si intense qu’il semble absorber la lumière p
Par Artedusa
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Le bleu qui avala le monde : voyage au cœur d’une couleur qui devint religion
Imaginez un atelier parisien en 1957, où l’air sent la térébenthine et le papier brûlé. Yves Klein, vêtu d’un costume sombre, tourne autour d’une toile vierge comme un alchimiste devant son athanor. Soudain, il s’empare d’un rouleau et l’enduit d’un bleu si intense qu’il semble absorber la lumière plutôt que la refléter. Ce n’est pas un pigment ordinaire : c’est une matière vivante, presque liquide, qui s’étale en une couche veloutée, profonde comme un ciel sans étoiles. Quand il recule, la toile ne représente plus rien – et pourtant, elle contient tout. Le bleu de Klein n’est pas une couleur. C’est une porte.
Ce bleu-là a une histoire plus ancienne que les cathédrales. Il a voyagé dans les tombes des pharaons, traversé les déserts afghans dans des caravanes chargées de pierres précieuses, et survécu aux autodafés des iconoclastes. Il a été plus précieux que l’or, plus rare que le diamant, et plus sacré que le sang des martyrs. Puis, un jour de 1960, il est devenu une religion. Une religion sans dogme, sans église, sans autre culte que la contemplation silencieuse d’une surface monochrome. Comment une simple teinte a-t-elle pu accomplir un tel prodige ? Pour le comprendre, il faut remonter aux origines du monde – ou du moins, aux origines de notre fascination pour l’infini.
Le lapis-lazuli, ou l’or bleu des dieux
Dans les montagnes arides du Badakhchan, en Afghanistan, les mineurs grattent encore aujourd’hui les flancs de la montagne de Sar-e-Sang, là où le ciel se confond avec la roche. Depuis six mille ans, ils extraient de ces entrailles une pierre d’un bleu si pur qu’elle semble contenir la voûte céleste elle-même : le lapis-lazuli. Les Sumériens l’appelaient za-gin, "la pierre du ciel", et en faisaient des sceaux cylindriques représentant leurs dieux. Les Égyptiens en ornaient les masques funéraires – celui de Toutânkhamon en contient plus de quatre kilos – comme si ce bleu pouvait guider l’âme vers l’au-delà. Pour eux, le lapis n’était pas une simple décoration : c’était une substance divine, un fragment de firmament tombé sur terre.
La rareté de cette pierre en faisait un objet de pouvoir. Au Moyen Âge, les marchands vénitiens la rapportaient d’Orient à prix d’or, et les ateliers de miniaturistes en réservaient l’usage aux visages de la Vierge ou aux auréoles des saints. Un gramme de pigment ultramarin – littéralement "au-delà des mers" – valait parfois plus qu’un gramme d’or. Les peintres comme Giotto ou Fra Angelico devaient négocier âprement avec leurs commanditaires pour obtenir ne serait-ce qu’une once de ce bleu céleste. Certains, comme Vermeer, l’utilisaient avec une parcimonie de joaillier, l’appliquant seulement sur les parties les plus sacrées de leurs toiles – le manteau de la Vierge, le turban de la jeune fille à la perle.
Mais ce bleu-là avait un défaut : il était capricieux. Le lapis-lazuli, une fois broyé, perdait souvent son éclat sous les couches de liant. Les artistes devaient le mélanger à de l’huile ou de la colle animale, ce qui en atténuait la luminosité. Pendant des siècles, le rêve d’un bleu parfait, d’un bleu qui serait à la fois matière et lumière, resta inaccessible. Jusqu’à ce qu’un jeune homme de Nice, judoka et mystique, décide de le créer de toutes pièces.
L’homme qui inventa le ciel
Yves Klein naît en 1928 dans une famille d’artistes, mais c’est le judo qui va d’abord façonner sa vision du monde. À vingt ans, il part étudier au Japon et y obtient son quatrième dan, un exploit pour un Occidental. Le judo, pour lui, n’est pas un sport : c’est une philosophie. Une façon de comprendre que le vide n’est pas l’absence de quelque chose, mais la condition même de son existence. Quand il revient en France, en 1955, il a déjà signé son premier manifeste artistique : Le Manifeste de l’Hôtel Chelsea, où il déclare que "l’artiste doit devenir un récepteur de sensibilité immatérielle".
C’est dans ce contexte qu’il se met en quête du bleu parfait. Pas un bleu qui imiterait le ciel, mais un bleu qui serait le ciel. Un bleu si intense qu’il abolirait la frontière entre la toile et l’espace, entre la matière et l’esprit. Après des mois d’expérimentations dans son atelier de la rue Campagne-Première, il trouve enfin la formule : un mélange d’ultramarine synthétique et d’un liant spécial, le Rhodopas M60A, qui permet au pigment de conserver toute sa luminosité sans être absorbé par le support. En 1957, il dépose un brevet pour cette couleur qu’il appelle International Klein Blue (IKB). Ce n’est pas une marque, mais une déclaration de guerre à la représentation.
Ses premières expositions sont des scandales. À la galerie Colette Allendy, en 1957, il présente onze toiles monochromes bleues, toutes identiques, toutes vendues à des prix différents. Les critiques hurlent à la supercherie. "C’est du papier peint !" s’exclame l’un d’eux. "Un canular de plus !" renchérit un autre. Pourtant, ceux qui s’approchent suffisamment des toiles sentent quelque chose d’étrange : ce bleu ne se contente pas d’être vu, il aspire le regard. Il ne reflète pas la lumière, il la boit. Comme si chaque toile était un trou noir miniature, un passage vers une autre dimension.
La performance du vide
Klein ne se contente pas de peindre. Il veut faire vivre son bleu. En 1960, il organise une série de performances intitulées Anthropométries, où des modèles nus, enduits d’IKB, s’allongent sur des toiles ou se pressent contre des murs sous sa direction. Le public, invité à assister à ces "séances", est à la fois fasciné et horrifié. Certains y voient une célébration du corps ; d’autres, une profanation. Mais Klein, lui, parle de "peinture vivante". Pour lui, ces empreintes ne sont pas des représentations, mais des traces – des preuves tangibles de l’énergie humaine capturée par le bleu.
La même année, il réalise Le Saut dans le vide, une photographie truquée où on le voit s’élancer d’un immeuble, les bras ouverts, comme s’il allait s’envoler. L’image devient mythique. Elle résume toute sa philosophie : l’art doit être un acte de liberté absolue, une tentative de s’affranchir des lois de la physique et de la gravité. Le bleu, pour lui, est à la fois le moyen et la fin de cette quête. C’est la couleur de l’immatériel, de l’infini, de ce qui échappe à toute définition.
Le bleu comme expérience mystique
Pour comprendre la puissance de l’IKB, il faut l’avoir vu en vrai. Les reproductions ne rendent pas justice à sa texture veloutée, à sa profondeur presque liquide. Quand on se tient devant une toile de Klein, on a l’impression de plonger dans un océan sans fond. Le bleu ne se contente pas d’être là : il agit. Il modifie la perception de l’espace, comme si la toile aspirait littéralement le spectateur.
Cette expérience sensorielle n’est pas le fruit du hasard. Klein a longuement étudié les effets psychologiques des couleurs. Il savait que le bleu, contrairement au rouge ou au jaune, ne stimule pas l’agressivité ou l’excitation. Il apaise. Il ouvre. Il invite à la contemplation. Dans les années 1950, alors que l’Europe se relève à peine de la guerre, son bleu devient une réponse à l’angoisse existentielle. Une façon de retrouver un peu de sérénité dans un monde en ruines.
D’autres artistes avant lui avaient exploré le monochrome – Malevitch avec son Carré noir, Rodtchenko avec ses Couleurs pures – mais aucun n’avait poussé l’expérience aussi loin. Pour Klein, le bleu n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Un moyen d’accéder à une forme de transcendance, de toucher du doigt l’infini. "Ma peinture n’est pas abstraite, déclarait-il. Elle est réelle, plus réelle que la réalité elle-même."
L’héritage d’un bleu qui refuse de mourir
Yves Klein meurt en 1962, à trente-quatre ans, d’une crise cardiaque. Il laisse derrière lui une œuvre fulgurante, inclassable, qui continue de fasciner et de diviser. Son bleu, lui, a survécu. On le retrouve aujourd’hui dans les installations d’Anish Kapoor, les photographies de Hiroshi Sugimoto, les décors de films comme The Square ou Twin Peaks. Il a inspiré des designers, des architectes, des musiciens. Même la mode s’en est emparée : Yves Saint Laurent a créé une robe "Mondrian" en hommage à Klein, et Pantone a élu le "Classic Blue" couleur de l’année 2020, un clin d’œil à peine voilé à l’IKB.
Pourtant, le vrai mystère de ce bleu reste entier. Comment une simple couleur peut-elle contenir autant de sens ? Comment un pigment peut-il devenir une expérience métaphysique ? Peut-être parce que le bleu, depuis toujours, est la couleur de ce qui nous échappe. La couleur de la mer, trop vaste pour être embrassée du regard. La couleur du ciel, trop lointain pour être touché. La couleur de l’infini, qui nous rappelle à la fois notre petitesse et notre capacité à rêver.
Klein l’avait compris : le bleu n’est pas une teinte, mais une promesse. Une promesse d’évasion, de transcendance, de liberté. Et cette promesse, plus de soixante ans après sa mort, continue de nous hanter. Comme si, quelque part, le ciel nous attendait encore.