L’ermitage, ou l’art de collectionner l’immensité
Imaginez une nuit d’hiver à Saint-Pétersbourg, en 1852. La Neva gèle sous une lune pâle, et dans le silence glacé, une procession de calèches s’arrête devant le palais d’Hiver. Ce soir-là, pour la première fois, les portes de l’Ermitage s’ouvrent au public. Pas à n’importe quel public : seulement aux hommes en redingote et aux femmes en crinoline, triés sur le volet par des huissiers en livrée. À l’intérieur, sous les lustres de cristal qui tremblent comme des constellations prisonnières, les visiteurs découvrent un labyrinthe de salles où s’entassent trois mille ans d’histoire – des momies égyptiennes aux Rembrandt, des vases grecs aux trônes incrustés de pierres précieuses. Catherine II, qui avait commencé cette folie un siècle plus tôt dans un petit pavillon de jardin, aurait souri. Elle qui écrivait à Voltaire : « Je suis folle de tableaux, mais je suis folle avec méthode », venait d’offrir à la Russie son premier musée. Et quel musée ! Un monstre de marbre et d’or, né de la démesure des tsars, où chaque tableau, chaque vase, chaque diamant raconte une histoire de pouvoir, de passion et parfois… de folie pure.
Par Artedusa
••8 min de lecture01Le palais qui avala l’Europe
Si l’Ermitage fascine, c’est d’abord par son architecture, ce monstre baroque qui semble avoir été conçu pour écraser le visiteur. Le palais d’Hiver, chef-d’œuvre de Bartolomeo Rastrelli, est une bête à mille fenêtres, un colosse de pierre rose et blanche qui domine la place du Palais comme un navire amiral. Ses façades, longues de 250 mètres, sont un manifeste politique : « Regardez, dit-il aux ambassadeurs étrangers, la Russie n’est plus un pays de boyards en fourrure, mais une puissance européenne. » À l’intérieur, les salles s’enchaînent comme les actes d’une tragédie shakespearienne – la salle du Trône, où les Romanov recevaient les hommages de l’Europe ; la salle de Malachite, où le vert profond des pierres russes rappelle que l’Empire s’étend jusqu’aux mines de l’Oural ; et enfin, les galeries de peinture, où les toiles des maîtres flamands et italiens semblent veiller sur les secrets de la cour.
Mais le vrai génie de l’Ermitage réside dans son expansion permanente. Au fil des règnes, chaque tsar a ajouté sa pierre à l’édifice, comme s’il fallait sans cesse agrandir le palais pour contenir l’appétit insatiable des collectionneurs. Catherine II commence avec le Petit Ermitage, un modeste pavillon où elle entrepose ses premiers Rembrandt. Nicolas Ier, lui, fait construire le Nouvel Ermitage, le premier musée public de Russie, avec ses colonnes de granit et ses salles voûtées comme des cathédrales. Et aujourd’hui encore, le musée ne cesse de grandir : en 2020, il a annexé l’ancien siège du parti communiste, un bâtiment stalinien où seront bientôt exposés les trésors de l’Orient. L’Ermitage est une hydre : coupez-lui une aile, il en repoussera deux.
02La tsarine qui achetait des collections entières
Catherine II n’était pas une collectionneuse ordinaire. Là où d’autres souverains commandaient des portraits ou des paysages, elle achetait des collections entières, comme on achète un empire. En 1764, elle acquiert la collection de Johann Ernst Gotzkowsky, un marchand berlinois ruiné : 225 tableaux, dont Danaé de Rembrandt, qui deviendra l’une des pièces maîtresses du musée. En 1772, c’est au tour de la collection de Sir Robert Walpole, ancien Premier ministre britannique, de traverser la Manche : 204 toiles, dont des Van Dyck, des Rubens et un Bacchus de Poussin qui trône encore aujourd’hui dans la salle des Antiquités. Et en 1779, elle met la main sur la collection de Pierre Crozat, un financier français qui possédait l’une des plus belles séries de dessins au monde.
Mais comment une souveraine russe, régnant sur un pays encore perçu comme semi-barbare en Europe, a-t-elle pu acquérir autant de chefs-d’œuvre ? La réponse tient en deux mots : l’argent et la ruse. Catherine avait des espions dans toutes les cours d’Europe, qui lui signalaient les collections à vendre. Elle correspondait avec Diderot, qui lui servait d’agent artistique, et n’hésitait pas à jouer les banquiers européens les uns contre les autres. « Je suis une voleuse, mais une voleuse honnête », écrivait-elle à Grimm. Une voleuse, peut-être, mais une voleuse qui a sauvé des centaines d’œuvres de la dispersion ou de la destruction. Sans elle, Danaé aurait pu finir dans un grenier berlinois, et les dessins de Crozat auraient été vendus à la pièce.
03La guerre des tableaux : quand l’art devient butin
Si Catherine II a acheté ses collections, ses successeurs, eux, les ont parfois volées. La plus belle illustration de cette pratique ? Les conquêtes napoléoniennes. En 1812, quand les troupes russes entrent dans Paris, elles ne se contentent pas de brûler Moscou en représailles. Elles pillent aussi les palais français, emportant des caisses entières de tableaux, de sculptures et d’objets d’art. Le butin est colossal : des toiles de la collection de Joséphine de Beauharnais, des meubles de Versailles, et même des tapisseries des Gobelins. « Nous avons pris tout ce qui pouvait être transporté », écrit un officier russe dans ses mémoires. « Le reste, nous l’avons brûlé. »
Parmi les œuvres ramenées à Saint-Pétersbourg, certaines sont devenues des icônes de l’Ermitage. C’est le cas de La Madone Litta, attribuée à Léonard de Vinci, qui aurait été saisie dans un château italien. Ou encore du Bacchus de Rubens, pris à Malmaison. Ces tableaux, arrachés à leur contexte d’origine, racontent une histoire plus sombre : celle d’un musée né de la guerre, où chaque chef-d’œuvre est aussi un trophée. Aujourd’hui encore, certains pays réclament leur restitution. La France, notamment, aimerait récupérer les tapisseries des Gobelins. Mais l’Ermitage résiste : « Ces œuvres font partie de notre histoire, répondent ses conservateurs. Elles ne sont plus françaises, elles sont russes. »
04Les chats de l’Ermitage, ou l’art de vivre avec trois millions d’œuvres
Dans les sous-sols du musée, loin des salles dorées où défilent les touristes, vit une colonie de chats. Soixante-dix félins, nourris, soignés et même dotés d’un service de presse. Leur mission ? Protéger les collections des rongeurs. Leur histoire remonte à l’époque de Catherine II, qui avait fait venir des chats de Kazan pour chasser les souris qui grignotaient les toiles. Depuis, chaque génération de matous a veillé sur l’Ermitage, survivant aux révolutions, aux sièges et aux restaurations.
Ces chats sont devenus une légende du musée, au point que les visiteurs leur laissent des offrandes – des boîtes de thon, des jouets en peluche – devant une petite statue érigée en leur honneur. « Ils sont nos anges gardiens », confie une conservatrice. « Sans eux, les souris auraient dévoré nos Rembrandt depuis longtemps. » Mais les chats ne sont pas les seuls à veiller sur le musée. Dans les réserves, des centaines de restaurateurs travaillent en silence, réparant les toiles déchirées, consolidant les cadres vermoulus, redonnant vie à des œuvres oubliées. Car l’Ermitage n’est pas seulement un musée : c’est un organisme vivant, où chaque tableau, chaque vase, chaque diamant a besoin d’être soigné, protégé, aimé.
05Danaé, ou le chef-d’œuvre qui a survécu à l’acide
Parmi les 3 millions d’œuvres du musée, une seule a été attaquée à l’acide. En 1985, un homme nommé Bronius Maigys s’est approché de Danaé, le chef-d’œuvre de Rembrandt, et a lancé du vitriol sur la toile avant de la lacérer avec un couteau. « Je l’ai fait pour la Lituanie ! », a-t-il crié avant d’être maîtrisé. Le tableau, l’un des plus célèbres du maître hollandais, semblait perdu. Sa surface dorée, où Zeus apparaît sous la forme d’une pluie d’or, était rongée par l’acide. Les experts ont pleuré en voyant les dégâts.
Pourtant, contre toute attente, Danaé a survécu. Pendant douze ans, une équipe de restaurateurs a travaillé dans l’ombre, grattant millimètre par millimètre la couche de peinture corrodée, comblant les lacunes avec des pigments spécialement mélangés. Aujourd’hui, le tableau est de nouveau exposé, presque intact. Seules quelques nuances de couleur trahissent son calvaire. « C’est une résurrection », murmure une visiteuse en contemplant la toile. « Comme si Rembrandt lui-même avait veillé sur elle. »
06Le musée qui a défié Hitler
L’histoire de l’Ermitage pendant la Seconde Guerre mondiale est un roman d’espionnage. En 1941, quand les troupes allemandes encerclent Leningrad, les conservateurs du musée savent qu’ils n’ont que quelques jours pour sauver les collections. En secret, ils emballent 1,2 million d’œuvres dans des caisses en bois, les chargent sur des trains et les envoient dans l’Oural, loin des bombes. Les plus grands chefs-d’œuvre – Danaé, La Madone Litta, les trésors scythes – sont évacués en priorité. Pendant ce temps, à Leningrad, les employés qui n’ont pas pu fuir continuent de travailler, malgré le froid et la faim. Certains meurent de faim dans les réserves, entourés de Rembrandt et de Raphaël.
Quand le siège est levé, en 1944, les collections sont intactes. Les Allemands, qui avaient prévu de piller le musée, n’ont trouvé que des salles vides. « L’Ermitage a gagné la guerre », écrit un historien. « Pas avec des tanks, mais avec des caisses en bois et du courage. » Aujourd’hui, une plaque commémorative rappelle le sacrifice des conservateurs. Mais le vrai monument, ce sont les œuvres elles-mêmes, qui ont survécu à la folie des hommes.
07L’Ermitage aujourd’hui : entre trésor national et marque mondiale
Aujourd’hui, l’Ermitage est bien plus qu’un musée. C’est une marque, un empire culturel qui s’étend bien au-delà de Saint-Pétersbourg. Il a des antennes à Amsterdam, à Las Vegas (où il a collaboré avec le Guggenheim), et même une filiale à Kazan. Ses expositions tournent dans le monde entier, et ses collections sont accessibles en ligne, numérisées avec une précision maniaque. « Nous sommes un musée du XXIe siècle », affirme son directeur, Mikhail Piotrovsky. « Mais nous restons fidèles à l’esprit de Catherine II : collectionner l’immensité. »
Pourtant, cette expansion n’est pas sans controverse. Certains critiques accusent l’Ermitage de se « disneylandiser », de sacrifier son âme sur l’autel du tourisme de masse. D’autres pointent du doigt les œuvres volées pendant la guerre, qui n’ont toujours pas été restituées. « Un musée ne devrait pas être une entreprise », écrit un historien de l’art. « Mais l’Ermitage a toujours été les deux : un temple et un coffre-fort. »
Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : l’Ermitage reste un lieu unique au monde. Un endroit où l’on peut passer des heures à contempler un Rembrandt, puis descendre dans les sous-sols pour caresser un chat qui veille sur les trésors de l’humanité. Un musée où chaque pierre, chaque tableau, chaque diamant raconte une histoire – celle d’une tsarine folle de peinture, d’un empire qui a voulu avaler l’Europe, et d’un palais qui, contre toute attente, a survécu à tout. Même à l’acide.