Les corps déchirés d'egon schiele : Quand la chair devient cri
Imaginez une main. Non pas une main élégante, aux doigts effilés comme chez Botticelli, mais une main aux phalanges saillantes, aux veines bleutées qui semblent prêtes à percer la peau. Les doigts sont crispés, presque arthritiques, comme si chaque articulation refusait de plier. Cette main-là ne caresse pas, ne crée pas, ne bénit pas. Elle se tord, se recroqueville, hurle en silence. C'est une main de Schiele.
Par Artedusa
••9 min de lectureEn 1912, alors qu'il n'a que vingt-deux ans, Egon Schiele est arrêté dans la petite ville de Neulengbach. La police fouille son atelier et découvre des dizaines de dessins représentant des jeunes filles nues, certaines à peine pubères. Les corps qu'il a croqués ne ressemblent à rien de ce que l'Académie des Beaux-Arts de Vienne enseigne. Ils sont anguleux, décharnés, presque monstrueux. Les hanches sont trop étroites, les côtes saillantes comme des lames, les bouches entrouvertes sur des cris muets. Pour les autorités, ces œuvres sont "obscènes". Pour Schiele, elles sont simplement vraies.
Mais pourquoi ces corps sont-ils si tourmentés ? Pourquoi ne peint-il jamais la beauté sereine, les chairs pleines et roses des nus classiques ? Pour comprendre, il faut entrer dans son atelier de Hietzing, ce petit espace où s'entassent des miroirs brisés, des crânes humains et des feuilles de papier journal couvertes de traits nerveux. Il faut respirer l'odeur de la gouache séchée, entendre le grattement du crayon sur le grain du papier, et surtout, écouter ce que ces corps déchirés ont à nous dire.
01La Vienne fin-de-siècle : un empire qui se regarde mourir
Vienne, en ce début de XXe siècle, est une ville en équilibre précaire. L'Empire austro-hongrois, ce colosse aux pieds d'argile, vacille sous les tensions nationalistes et les crises économiques. Dans les cafés enfumés du Ring, on discute de Freud et de ses théories sur l'inconscient, tandis que dans les salons bourgeois, on écoute Mahler en se demandant si la civilisation n'est pas en train de sombrer. C'est dans cette atmosphère de décadence et d'angoisse que grandit Egon Schiele.
Son enfance est marquée par la figure écrasante d'un père syphilitique, chef de gare à Tulln, dont la folie grandissante terrifie le jeune garçon. Quand Adolf Schiele meurt en 1905, emporté par la maladie, Egon n'a que quinze ans. Ce décès laisse en lui une empreinte indélébile : la peur de la contamination, de la décomposition, de la mort qui rôde. Plus tard, il écrira dans son journal : "Mon père est mort fou. Je crains de suivre le même chemin."
À Vienne, Schiele trouve un mentor en la personne de Gustav Klimt. Mais alors que Klimt enveloppe ses figures féminines d'or et de motifs floraux, Schiele, lui, les dépouille de tout artifice. Là où Klimt idéalise, Schiele révèle. Là où Klimt cache, Schiele expose. Quand on regarde "Judith" de Klimt, on voit une femme fatale, sensuelle, presque divine. Quand on regarde "Nu féminin assis" de Schiele, on voit une femme aux côtes saillantes, aux seins petits et tombants, aux yeux cernés de fatigue. Ce n'est pas une déesse. C'est une femme réelle, avec ses imperfections, ses faiblesses, ses désirs inavouables.
02Le corps comme champ de bataille
Chez Schiele, le corps n'est jamais neutre. Il est un territoire de conflit, un lieu où s'affrontent le désir et la peur, la vie et la mort, l'amour et la destruction. Ses autoportraits sont particulièrement révélateurs de cette tension. Dans "Autoportrait aux mains jointes" (1910), il se représente les yeux exorbités, la bouche entrouverte comme pour un cri, les doigts entrelacés dans une prière désespérée. La peau est tendue sur les os, les veines bleues traçant des chemins sinueux sous l'épiderme. On dirait un cadavre qui refuse de mourir.
Cette obsession du corps torturé n'est pas seulement esthétique. Elle est existentielle. Schiele utilise le dessin comme une forme d'exorcisme. Chaque trait est une tentative de maîtriser ses démons, de donner une forme à l'angoisse qui le ronge. Dans ses carnets, il note : "Je dessine pour ne pas hurler." Et en effet, ses figures semblent toujours sur le point de se briser, de se désintégrer sous la pression de forces invisibles.
Ses modèles féminins subissent le même traitement. Wally Neuzil, sa muse et compagne, est représentée des dizaines de fois, toujours dans des poses contorsionnées. Dans "Nu féminin assis" (1914), elle est assise les jambes écartées, les mains crispées sur ses genoux, le regard vide. Son corps est à la fois offert et défendu, vulnérable et menaçant. Schiele ne cherche pas à embellir ses modèles. Il veut montrer leur vérité nue, même si cette vérité est laide, douloureuse, ou taboue.
03La ligne comme scalpel
Ce qui frappe immédiatement dans les dessins de Schiele, c'est la violence du trait. Contrairement aux artistes classiques qui cherchent à adoucir les contours, Schiele utilise la ligne comme un scalpel. Ses crayons grattent le papier, creusent la chair, tracent des cicatrices imaginaires. Regardez "Autoportrait nu" (1912) : les lignes sont si anguleuses qu'on dirait que le corps est fait de verre brisé. Chaque courbe est une blessure, chaque ombre une ecchymose.
Cette technique n'est pas le fruit du hasard. Schiele travaille dans l'urgence, comme s'il craignait de ne pas avoir le temps de tout dire. Il dessine sans esquisse préalable, d'un seul geste, comme s'il écrivait une lettre désespérée. Ses modèles doivent tenir des poses inconfortables pendant des heures, les muscles tendus à l'extrême. Le résultat ? Des corps qui semblent vivants, mais aussi sur le point de se briser.
La couleur, quand il en utilise, est tout aussi expressive. Schiele privilégie les ocres, les bruns, les noirs, avec des touches de rouge sang ou de vert cadavérique. Dans "La Danse macabre" (1912), les corps sont peints dans des tons terreux, comme s'ils étaient déjà en train de se décomposer. Le rouge, utilisé avec parcimonie, attire l'œil vers les parties les plus intimes ou les plus vulnérables : les lèvres, les mamelons, les organes génitaux. C'est une palette de chair et de mort, de désir et de putréfaction.
04L'érotisme et la honte
Schiele a souvent été accusé de pornographie. En 1912, il est même emprisonné pendant trois semaines pour "diffusion d'images obscènes". Pourtant, ses dessins ne sont pas érotiques au sens classique du terme. Ils ne célèbrent pas le plaisir. Ils explorent plutôt les zones d'ombre de la sexualité : la honte, la culpabilité, la peur.
Prenez "Femme nue avec les jambes écartées" (1914). La modèle, probablement Wally, est assise sur un lit défait, les cuisses ouvertes. Mais son expression n'est pas celle de l'abandon. Elle semble plutôt résignée, presque triste. Ses mains sont posées sur ses genoux comme pour se protéger, et son regard évite celui du spectateur. Ce n'est pas une invitation. C'est une confession.
Schiele s'intéresse particulièrement aux jeunes filles, ce qui a alimenté les accusations de pédophilie. Dans "Jeune fille assise" (1911), il représente une adolescente aux seins naissants, aux hanches étroites, au regard à la fois provocant et apeuré. Ces dessins sont troublants, c'est indéniable. Mais ils ne sont pas le fruit d'une fascination malsaine. Ils reflètent plutôt l'ambivalence de Schiele face à la sexualité féminine : à la fois attirante et terrifiante, source de vie et de corruption.
Sa relation avec sa sœur Gerti est particulièrement révélatrice de cette ambivalence. Gerti a été sa première muse, et certains historiens de l'art pensent que leur relation a été incestueuse. Dans "Gerti Schiele" (1909), elle est représentée nue, les bras croisés sur sa poitrine, le regard dur. Ce n'est pas une enfant innocente. C'est une jeune femme qui semble déjà porter le poids du monde sur ses épaules.
05La prison et l'ombre de la mort
En avril 1912, Schiele est arrêté et emprisonné à Sankt Pölten. Les conditions de détention sont dures : cellule exiguë, nourriture infecte, isolement. Pourtant, c'est là, dans cet enfer, qu'il crée certaines de ses œuvres les plus poignantes. Sur des morceaux de papier toilette, avec des crayons de fortune, il dessine une série d'autoportraits qui sont autant de cris de désespoir.
Dans "Autoportrait en prison" (1912), son visage est déformé par la souffrance. Les yeux sont enfoncés dans les orbites, la bouche est tordue en une grimace, les cheveux semblent dressés sur la tête. Il se représente comme un martyr, un saint moderne crucifié par la société. Ces dessins ne sont pas seulement des témoignages de son emprisonnement. Ils sont une métaphore de sa condition d'artiste maudit, incompris, rejeté.
La mort est une présence constante dans l'œuvre de Schiele. Elle rôde dans les coins sombres de ses dessins, elle se cache dans les plis de la peau, elle attend patiemment son heure. En 1915, il peint "La Mort et la Jeune Fille", une allégorie de la fin inévitable. La jeune fille, probablement Edith, sa femme, est représentée nue, les yeux fermés, comme endormie. La Mort, squelettique, l'enlace tendrement. Ce n'est pas une scène violente. C'est une étreinte, presque une danse.
Trois ans plus tard, en 1918, Schiele meurt de la grippe espagnole. Il a vingt-huit ans. Edith, enceinte de six mois, le suit dans la tombe trois jours plus tard. Leur dernière œuvre commune, "La Famille", reste inachevée. On y voit Schiele, Edith et leur enfant à naître, réunis dans une étreinte désespérée. L'enfant n'existe pas encore. Il ne naîtra jamais.
06L'héritage d'un corps brisé
Aujourd'hui, les dessins de Schiele sont exposés dans les plus grands musées du monde. Ils fascinent autant qu'ils dérangent. Certains y voient le génie d'un artiste visionnaire. D'autres, les délires d'un homme malade. Mais une chose est sûre : personne ne reste indifférent face à ces corps déchirés.
Schiele a ouvert la voie à une nouvelle façon de représenter l'humain. Il a montré que la beauté n'était pas dans la perfection, mais dans la vérité. Que le corps n'était pas un objet à idéaliser, mais un sujet à explorer, avec ses forces et ses faiblesses. Son influence se ressent chez des artistes aussi différents que Francis Bacon, qui a repris ses distorsions anatomiques, ou Tracey Emin, qui utilise le dessin comme une forme de thérapie.
Pourtant, Schiele reste un artiste difficile à cerner. Ses dessins sont à la fois des confessions intimes et des manifestes universels. Ils parlent de sa peur de la mort, de son obsession pour le corps féminin, de sa quête désespérée de vérité. Mais ils parlent aussi de nous. De notre peur de vieillir, de notre angoisse face à la sexualité, de notre fascination pour la mort.
En regardant ses œuvres, on a parfois l'impression de se regarder dans un miroir déformant. Un miroir qui ne ment pas, qui montre nos failles, nos peurs, nos désirs inavouables. Et c'est peut-être cela, le vrai génie de Schiele : avoir transformé la laideur en beauté, la souffrance en art, et le corps en cri.