Job moqué par sa femme : quand la bougie éclaire la cruauté
Un homme couvert d'ulcères. Sa femme le raille à la lueur d'une bougie. La Tour peint la cruauté conjugale.
Par Artedusa
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Job moqué par sa femme : quand la bougie éclaire la cruauté
Dans l'obscurité presque totale d'une chambre du XVIIe siècle, une flamme vacillante révèle une scène d'une violence psychologique insoutenable. Un homme couvert d'ulcères purulents, le corps décharné par la souffrance, se tient recroquevillé sur un banc. Devant lui, une femme brandit une bougie. Son visage n'exprime ni compassion ni tendresse, mais un mépris cinglant. Cette femme, c'est la sienne. Et cette scène, peinte avec une maîtrise glaçante par Georges de La Tour vers 1650, capture l'instant où la douleur physique rencontre la cruauté conjugale.
"Job moqué par sa femme" n'est pas simplement un tableau religieux de plus dans l'histoire de l'art. C'est un manifeste de la solitude humaine, un cri silencieux dans la nuit. Alors que la plupart des artistes de son époque représentaient Job dans sa souffrance stoïque ou sa rédemption finale, La Tour choisit le moment le plus cruel : celui où l'être censé vous soutenir vous trahit. La bougie, qui devrait apporter réconfort et chaleur, devient l'instrument d'une humiliation sans nom.
Dans cette toile conservée au musée départemental d'Épinal, le peintre lorrain atteint le sommet de son art du clair-obscur. Mais au-delà de la prouesse technique, c'est une méditation profonde sur la nature humaine qu'il nous livre : jusqu'où peut descendre l'être humain quand il est confronté au malheur d'autrui, même celui de son propre conjoint ?
Le maître lorrain de la nuit
Georges de La Tour naît en 1593 à Vic-sur-Seille, en Lorraine, dans une période de troubles religieux et politiques. Formé probablement en Italie où il découvre l'œuvre révolutionnaire de Caravage, il développe un style unique qui fera sa renommée : la peinture nocturne à la bougie. Contrairement au Caravage qui utilise une lumière divine et dramatique venant souvent de sources invisibles, La Tour place ses sources lumineuses dans le tableau même : une bougie, une torche, une lanterne.
Vers 1638, il devient "peintre ordinaire du roi" Louis XIII, une distinction exceptionnelle pour un artiste provincial. Mais c'est dans les années 1640-1650, à la maturité de son art, qu'il peint ses œuvres les plus puissantes. "Job moqué par sa femme" appartient à cette période tardive où le peintre a épuré son style au maximum. Plus de détails superflus, plus de décors : uniquement les corps, la lumière, et la vérité nue de la condition humaine.
La Lorraine de cette époque est dévastée par la guerre de Trente Ans. La peste, la famine, la violence sont quotidiennes. Dans ce contexte, le thème de Job, cet homme juste frappé par tous les malheurs possibles, résonne avec une actualité terrible. La Tour ne peint pas une histoire biblique lointaine : il peint le malheur de son temps.
Job : l'homme qui perdit tout
Pour comprendre la portée de cette œuvre, il faut revenir au Livre de Job, l'un des textes les plus puissants et les plus troublants de la Bible. Job est présenté comme un homme juste, prospère, père de famille aimant. Satan parie avec Dieu que si Job perdait tout, il renierait sa foi. Dieu accepte le pari. En un jour, Job perd ses troupeaux, ses serviteurs, et ses dix enfants. Puis il est frappé d'un ulcère malin "depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête".
Réduit à gratter ses plaies avec un tesson de poterie, assis sur un tas de cendres hors de la ville, Job devient l'incarnation même de la souffrance humaine absolue. Et c'est alors, au plus profond de son désespoir, que sa femme lui lance ces mots terribles : "Tu persistes dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs !" Autrement dit : abandonne ta foi stupide et libère-toi par la mort.
Cette phrase, d'une cruauté dévastatrice, a fasciné les théologiens pendant des siècles. Comment la femme de Job, qui a elle aussi tout perdu, peut-elle ajouter à la souffrance de son mari plutôt que de le consoler ? Est-ce du désespoir, de la colère contre Dieu, ou simplement l'effondrement de toute humanité face à l'horreur ? La Tour choisit de ne pas répondre à ces questions, mais de les rendre visibles.
La scène : anatomie d'une cruauté
Regardons le tableau avec attention. Job est assis, le torse nu, son corps décharné portant les marques visibles de la maladie. Sa peau, éclairée par la bougie, révèle des ulcères, des plaies, la chair souffrante. Ses mains sont posées avec résignation, son regard baissé. Il ne regarde pas sa femme. Il a déjà entendu ce qu'elle a à dire. Il encaisse, silencieux, cette violence supplémentaire.
La femme, debout devant lui, domine la composition. Elle tient la bougie d'une main, et de l'autre fait un geste qui peut être interprété comme moqueur ou accusateur. Son visage, éclairé par en dessous par la flamme, prend une dimension presque diabolique. Ce n'est pas un hasard : cet éclairage par le bas, qui déforme les traits et creuse les ombres, est traditionnellement associé aux forces du mal dans la peinture baroque.
Mais La Tour est trop subtil pour faire de cette femme un simple monstre. Regardez son expression : il y a là de la fatigue, peut-être du désespoir. Elle aussi a tout perdu. Elle aussi souffre. Sa cruauté n'est peut-être que l'expression maladroite d'une douleur qui ne trouve pas d'autre issue. Ou peut-être est-elle simplement brisée par le malheur et incapable de compassion. La Tour laisse planer l'ambiguïté.
Le génie du tableau réside dans cette bougie. Elle crée un cercle de lumière qui enferme les deux personnages dans une intimité forcée. Au-delà, l'obscurité totale. Pas de Dieu visible, pas de salut apparent, pas d'espoir lumineux à l'horizon. Juste deux êtres humains pris au piège de leur souffrance, dans la nuit la plus noire.
Le clair-obscur à la bougie : une signature
La technique de La Tour dans ce tableau atteint une perfection presque mathématique. La source lumineuse unique - la bougie - crée un jeu d'ombres et de lumières d'une précision scientifique. Observez comment la lumière se diffuse : elle éclaire vivement le visage de la femme par en dessous, illumine partiellement le torse de Job, puis se perd dans les ténèbres environnantes.
Cette maîtrise du clair-obscur n'est pas qu'un tour de force technique. Elle sert le propos : dans cette nuit morale et spirituelle, la bougie révèle la vérité nue des êtres. Pas de fard, pas d'artifice, pas de décor pour adoucir la réalité. La lumière fouille les chairs, expose les plaies, dévoile les expressions. Elle fonctionne comme une révélation impitoyable.
Les couleurs sont réduites au minimum : les bruns, les ocres, les rouges sombres. La palette est presque monochrome, concentrant toute l'attention sur le jeu de la lumière et les expressions des visages. Cette sobriété chromatique renforce l'intensité dramatique. Rien ne distrait du drame humain qui se joue.
La composition est d'une simplicité trompeuse. Deux figures, un fond noir, une source lumineuse. Mais cette simplicité est le fruit d'un dépouillement radical. La Tour a éliminé tout ce qui n'était pas essentiel pour ne garder que le cœur du drame. C'est cette épure qui donne au tableau sa force hypnotique.
La cruauté conjugale : un thème universel
Au-delà du sujet biblique, "Job moqué par sa femme" parle d'un thème universel et intemporel : la trahison de celui ou celle en qui on avait placé sa confiance. Le mariage, dans la tradition judéo-chrétienne, est censé être un lieu de soutien mutuel, particulièrement dans l'épreuve. "Dans le bonheur et le malheur", dit la formule consacrée.
Ici, La Tour représente l'inverse : le malheur qui brise le lien conjugal au lieu de le renforcer. La femme, au lieu d'être le refuge, devient le bourreau. Cette inversion est d'autant plus cruelle qu'elle viole une attente fondamentale. Job peut accepter la maladie, la perte de ses biens, la mort de ses enfants comme des épreuves envoyées par Dieu. Mais comment accepter que sa propre femme, sa chair, le trahisse ?
Cette dimension psychologique fait du tableau bien plus qu'une illustration biblique. C'est une exploration de la solitude absolue, celle qui survient quand même les liens les plus intimes se dissolvent face à l'adversité. Combien de personnes, face à la maladie, à la ruine, à la dépression, ont vu leurs proches s'éloigner plutôt que se rapprocher ? Le tableau de La Tour parle à cette expérience universelle.
Il y a aussi une dimension genrée intéressante. Dans l'iconographie chrétienne, les femmes sont souvent représentées comme des figures de compassion : Marie au pied de la croix, les saintes soignant les malades. Ici, La Tour renverse ce stéréotype. La femme n'est pas la consolatrice, elle est la persécutrice. Ce renversement rend la scène encore plus dérangeante.
Caravage et le ténébrisme français
On ne peut parler de La Tour sans évoquer Caravage, le maître italien du ténébrisme mort en 1610. Caravage avait révolutionné la peinture en introduisant un réalisme brutal et un usage dramatique de l'ombre et de la lumière. Ses scènes religieuses, peuplées de personnages aux visages de gens du peuple, avaient scandalisé et fasciné.
La Tour connaissait probablement l'œuvre de Caravage, peut-être par des copies ou lors d'un voyage en Italie. Mais son approche est différente. Là où Caravage est explosif, théâtral, violent dans ses contrastes, La Tour est méditatif, silencieux, presque mystique. Ses scènes nocturnes ont une qualité de recueillement que n'ont pas les œuvres du Caravage.
De plus, La Tour place toujours sa source lumineuse dans le tableau : on voit la bougie, la lanterne, la torche. Chez Caravage, la lumière vient souvent de l'extérieur du cadre, créant des effets plus théâtraux. Le choix de La Tour crée une intimité différente : nous sommes dans la scène, partageant cette même lumière tremblante qui éclaire les protagonistes.
On pourrait dire que si Caravage peint le drame, La Tour peint le silence après le drame. Ses personnages sont souvent figés dans une immobilité contemplative. Dans "Job moqué par sa femme", il n'y a pas d'action violente : juste des mots qui viennent d'être prononcés, flottant dans l'air lourd de la nuit. C'est ce silence que La Tour capture avec génie.
La dimension spirituelle : où est Dieu ?
Le Livre de Job est fondamentalement une interrogation sur la justice divine et le sens de la souffrance. Si Job est juste, pourquoi souffre-t-il ? Où est Dieu dans tout cela ? La Tour, en peignant cette scène, pose ces questions sans y répondre.
L'absence de tout symbole divin dans le tableau est frappante. Pas d'ange, pas de rayon de lumière céleste, pas de croix, rien qui indiquerait une présence divine. Il y a seulement cette bougie humaine, cette lumière fragile et vacillante que tient la femme. Est-ce à dire que Dieu est absent ? Ou bien est-il caché dans cette nuit impénétrable qui entoure les personnages ?
Certains théologiens ont vu dans la bougie elle-même un symbole : la foi, petite flamme qui continue de brûler même dans la nuit la plus noire. Job, malgré tout, ne maudit pas Dieu. Il reste là, silencieux, endurant. Sa patience est elle-même une forme de foi, une lumière intérieure que la cruauté de sa femme ne peut éteindre.
D'autres interprétations voient dans l'obscurité qui entoure les personnages la présence mystérieuse de Dieu, qui observe sans intervenir. Le Dieu de Job est un Dieu silencieux, qui ne se manifeste qu'à la fin du livre pour rappeler à l'homme ses limites. La Tour, en plongeant sa scène dans les ténèbres, nous place dans cette même position d'attente angoissée.
La postérité d'une œuvre redécouverte
Voici un fait étonnant : Georges de La Tour fut presque complètement oublié pendant près de trois siècles. À sa mort en 1652, sa renommée s'éteint rapidement. Ses œuvres sont dispersées, perdues, ou attribuées à d'autres artistes. Ce n'est qu'en 1915 qu'un historien de l'art allemand, Hermann Voss, "redécouvre" La Tour et commence à lui réattribuer des œuvres.
Cette redécouverte au XXe siècle explique pourquoi La Tour n'a pas eu la même influence directe que Caravage ou Rembrandt sur les générations suivantes. Mais une fois redécouvert, son impact a été immense. Les artistes modernes et contemporains ont été fascinés par sa capacité à créer des œuvres d'une intensité émotionnelle maximale avec des moyens minimaux.
Des photographes comme Bill Henson ou des cinéastes comme Terrence Malick ont clairement été influencés par l'esthétique de La Tour : ces scènes intimistes éclairées par une source unique, ces visages émergent de l'obscurité, cette atmosphère de recueillement presque religieux. Le cinéma, en particulier, avec sa capacité à manipuler la lumière, a trouvé dans La Tour un ancêtre spirituel.
"Job moqué par sa femme" incarne parfaitement ce qui fascine dans l'art de La Tour : la capacité à transformer une scène biblique en une méditation universelle sur la condition humaine. Peu de tableaux ont capturé avec une telle intensité la solitude de la souffrance et la cruauté dont les êtres humains sont capables, même envers ceux qu'ils aiment.
L'œuvre aujourd'hui : voir le tableau
Le tableau est conservé au musée départemental d'Épinal, dans les Vosges. C'est une chance rare de pouvoir voir une œuvre majeure de La Tour en France, car beaucoup de ses peintures sont dispersées dans des musées étrangers. Le musée d'Épinal, conscient de ce trésor, met l'œuvre en valeur dans une salle dédiée à l'art du XVIIe siècle.
Voir le tableau en vrai est une expérience différente de la reproduction. La taille de la toile (145 x 97 cm) crée une présence presque physique. On se retrouve face à ces deux personnages à échelle humaine, partageant leur intimité douloureuse. Et surtout, on peut observer la subtilité du travail de La Tour sur la lumière : les gradations infinies entre les zones éclairées et les ombres, la texture de la peinture qui crée des effets de profondeur.
Le contexte muséal, avec son éclairage contrôlé, permet d'apprécier les détails que les reproductions écrasent : les ulcères sur la peau de Job, les plis du tissu que porte la femme, l'expression exacte de son visage. C'est dans ces détails que se révèle la maîtrise technique du peintre et sa compréhension profonde de l'anatomie et de la psychologie humaines.
Pour ceux qui ne peuvent se rendre à Épinal, il existe d'excellentes reproductions et de nombreuses ressources en ligne. Mais rien ne remplace l'expérience directe, cette confrontation silencieuse avec une œuvre qui, près de quatre siècles après sa création, continue de nous interroger sur notre humanité.
Conclusion : la bougie qui ne s'éteint pas
"Job moqué par sa femme" est bien plus qu'un tableau religieux du XVIIe siècle. C'est un miroir tendu à l'humanité, reflétant nos peurs les plus profondes : la souffrance, l'abandon, la trahison de ceux qu'on aime. Georges de La Tour, avec son pinceau et sa bougie, a créé une icône de la solitude humaine qui résonne encore aujourd'hui.
Dans notre époque où la dépression, l'isolement et la rupture des liens sociaux sont des problèmes majeurs, le tableau de La Tour parle avec une actualité troublante. Combien de personnes se sentent comme Job : abandonnées par ceux qui devraient les soutenir, seules face à leur souffrance, dans une nuit qui semble ne jamais devoir finir ?
Mais il y a aussi, paradoxalement, quelque chose d'étrangement réconfortant dans ce tableau. Job ne répond pas à sa femme. Il ne se défend pas, ne se justifie pas, ne contre-attaque pas. Il endure, simplement. Cette patience n'est pas de la faiblesse : c'est une force immense, la force de continuer à exister malgré tout. La bougie continue de brûler. La lumière, si fragile soit-elle, persiste dans les ténèbres.
C'est peut-être là le message ultime de La Tour : même dans la nuit la plus noire, même quand tout semble perdu, même quand ceux qu'on aime nous trahissent, il reste cette petite flamme. La flamme de la dignité humaine, de la foi en quelque chose de plus grand que nos souffrances immédiates, de la capacité à endurer l'intolérable. Job ne maudit pas Dieu. Il ne se suicide pas. Il reste, simplement. Et dans ce simple fait de rester, il y a une victoire contre le désespoir.
Georges de La Tour, maître oublié puis redécouvert, nous a légué cette méditation lumineuse sur la nuit de l'âme humaine. Sa bougie brûle encore, quatre siècles plus tard, éclairant nos propres ténèbres.