Le Cauchemar de Füssli : quand un démon s'assoit sur votre poitrine
Une femme endormie, un démon accroupi sur son ventre. Füssli peint la paralysie du sommeil et l'érotisme de l'inconscient.
Par Artedusa
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Le Cauchemar de Füssli : quand un démon s'assoit sur votre poitrine
Une femme allongée sur un lit. Sa tête renversée pend dans le vide. Ses bras inertes tombent. Sa robe blanche glisse, révèle son cou, sa gorge, sa poitrine. Elle dort. Ou elle est morte. Ou les deux à la fois.
Sur son ventre, accroupi, un démon. Petit. Grotesque. Les yeux fixes. Il la regarde. Ou il nous regarde. Il s'est posé là, sur son diaphragme, l'écrasant de son poids invisible. C'est lui qui provoque le cauchemar. C'est lui qui paralyse. C'est lui qui étouffe.
Et derrière le rideau rouge qui sépare la chambre de l'obscurité, une tête de jument émerge. Yeux blancs, révulsés. Naseaux dilatés. Crinière dressée. La jument du cauchemar. Night-mare. Le cheval de la nuit. L'animal qui galope dans nos rêves et nous piétine l'âme.
Le Cauchemar, peint par Johann Heinrich Füssli en 1781, n'est pas un tableau narratif. Ce n'est pas une scène mythologique. Ce n'est pas une allégorie morale. C'est une hallucination. Une vision. L'intérieur d'un esprit qui rêve. Ou qui devient fou. Ou qui meurt.
Füssli peint ce que personne n'avait peint avant lui : l'inconscient. Le désir. La peur. L'érotisme mêlé à l'horreur. Le sommeil comme petite mort. Il ouvre une porte que Freud franchira un siècle plus tard. Il invente le fantastique moderne.
Et il crée l'une des images les plus copiées, détournées, parodiées de l'histoire de l'art. Vous l'avez vue mille fois. Dans des films. Dans des séries. Sur des couvertures de romans gothiques. Dans des clips musicaux. Le Cauchemar est devenu l'archétype visuel du rêve qui vire au mauvais trip.
Londres, 1781 : Le tableau qui fait scandale
Johann Heinrich Füssli (anglicisé en Henry Fuseli) présente Le Cauchemar à la Royal Academy of Arts de Londres en mai 1782. Il a quarante et un ans. Il est suisse d'origine, mais vit en Angleterre depuis quinze ans. Il a étudié à Rome. Il a copié Michel-Ange jusqu'à en devenir obsédé. Il dessine des géants musculeux dans des poses impossibles. Il lit Shakespeare, Milton, Dante. Il peint leurs visions.
Le Cauchemar fait scandale. Immédiatement. Violemment.
Pas parce qu'il est grotesque — bien que le démon soit repoussant. Pas parce qu'il est fantastique — le XVIIIe siècle adore le gothique et le surnaturel. Il scandalise parce qu'il est érotique. Sexuel. Presque pornographique.
Regardez la femme. Sa position. La tête renversée. Le cou offert. La poitrine qui se soulève. Les jambes légèrement écartées sous la robe qui glisse. C'est la posture de l'extase. De la petite mort. De l'orgasme.
Et le démon posé sur son ventre. Sur son diaphragme. Sur sa matrice. Il l'écrase. Il la pénètre symboliquement. C'est un viol onirique. Un incube — démon qui abuse sexuellement des femmes endormies selon la démonologie médiévale.
Le public anglais de 1782 comprend immédiatement. Les critiques sont choqués. Les moralistes scandalisés. Les femmes fascinées. Les hommes troublés. Tout le monde parle du tableau. Tout le monde veut le voir.
Füssli devient célèbre du jour au lendemain. Il repeindra le tableau au moins trois fois. Des dizaines de gravures circuleront. Des copies, des imitations, des parodies se multiplieront. Le Cauchemar devient viral — au sens pré-internet du terme.
L'incube : Démon sexuel et paralysie du sommeil
Le petit démon accroupi sur la poitrine de la dormeuse n'est pas une invention de Füssli. C'est une figure ancienne. Un archétype. L'incube.
Selon la démonologie chrétienne médiévale, les incubes sont des démons mâles qui visitent les femmes la nuit pour les violer dans leur sommeil. Leur contrepartie féminine, les succubes, font de même avec les hommes. Saint Augustin en parle. Thomas d'Aquin aussi. L'Église reconnaît leur existence. Les procès en sorcellerie les invoquent régulièrement.
Mais l'incube n'est pas qu'une superstition religieuse. Il correspond à une expérience réelle : la paralysie du sommeil.
La paralysie du sommeil est un phénomène neurologique où, au moment de s'endormir ou de se réveiller, le cerveau est conscient mais le corps reste paralysé. On ne peut pas bouger. On ne peut pas crier. On est prisonnier de son propre corps. Et souvent, cette paralysie s'accompagne d'hallucinations. On sent une présence dans la chambre. On voit une ombre. On ressent un poids sur la poitrine qui nous empêche de respirer.
C'est terrifiant. Universel. Toutes les cultures ont des mythes pour expliquer ce phénomène. Les Japonais parlent de kanashibari. Les Chinois de gui ya shen (le fantôme qui écrase le corps). Les Arabes de Jathoom. Les Scandinaves de mare — la jument nocturne qui donne son nom au cauchemar anglais nightmare.
Füssli peint exactement ça. La paralysie. Le poids sur la poitrine. La présence maléfique. L'impossibilité de bouger ou de crier. Il visualise l'expérience subjective du cauchemar avec une précision clinique.
Mais il y ajoute l'érotisme. Parce que la paralysie du sommeil survient souvent pendant le sommeil paradoxal — la phase du sommeil où on rêve et où le corps est sexuellement excité. Érections nocturnes. Lubrification vaginale. Le corps en état d'éveil sexuel alors que l'esprit hallucine.
Füssli fusionne terreur et désir. Il dit : le cauchemar est sexuel. La peur et l'excitation sont liées. L'inconscient mélange tout.
C'est ça qui choque. Pas le démon. L'idée que la femme endormie, vulnérable, est aussi peut-être excitée. Qu'elle subit et désire en même temps. Que le cauchemar est aussi fantasme.
La composition : Théâtre de l'inconscient
Füssli compose comme un metteur en scène de théâtre. Tout est artifice. Tout est dramatisation.
La chambre n'est pas réaliste. C'est un espace mental. Symbolique. Le lit flotte dans l'obscurité. Le rideau rouge — lourd, théâtral — sépare la scène de l'arrière-plan noir. Comme un rideau de scène. Comme une frontière entre conscient et inconscient.
La lumière vient de nulle part. Elle frappe la femme, la révélant comme sur une scène. Le reste plonge dans le noir. Le démon est à moitié dans l'ombre. La jument émerge à peine de l'obscurité. Seule la dormeuse est pleinement éclairée.
C'est du théâtre baroque. Du Caravage transposé dans le fantastique. Lumière violente. Ombre dense. Contraste maximal.
Mais c'est aussi étrangement moderne. Presque cinématographique. On dirait un plan de film d'horreur. La caméra fixe. Le monstre immobile. L'attente. La tension. L'horreur qui ne vient pas — qui est déjà là, installée, qui vous regarde.
Füssli fige l'instant. Pas l'action. Pas le climax. Juste l'instant suspendu. Le cauchemar n'est pas ce qui arrive. C'est ce qui est. Permanent. Éternel. Intemporel.
La femme ne se réveillera pas. Le démon ne bougera pas. La jument ne disparaîtra pas. Ils existent dans une temporalité figée. Comme dans un rêve où on court sans avancer. Où on crie sans son. Où le temps s'étire infiniment.
Les couleurs : Rouge sang et blanc cadavre
Füssli n'est pas un grand coloriste. Ses couleurs sont souvent artificielles, théâtrales, presque criardes. Mais dans Le Cauchemar, elles fonctionnent parfaitement.
Le rouge. Partout. Le rideau rouge sang. Les coussins rouges. Le rouge du lit. C'est le rouge de la passion. Du désir. Mais aussi du sang. De la violence. De la mort.
Le blanc. La robe blanche de la femme. Sa peau blanche. Le blanc cadavérique. Le blanc virginal. Le blanc de l'innocence violée. Le blanc du linceul.
Le noir. L'obscurité totale. Pas de gris. Pas de transition. Juste le noir absolu d'où émergent les figures.
Et le démon — gris verdâtre. Couleur de cadavre. Couleur de moisissure. Couleur de maladie. Il n'appartient pas au monde des vivants. Il vient d'ailleurs. De l'inconscient. De la mort. De la putréfaction.
La jument — blanche spectrale. Yeux blancs. Crinière blanche. Fantomatique. Elle non plus n'est pas vivante. C'est une apparition. Une hallucination. Un symbole.
Ensemble, ces couleurs créent une atmosphère irréelle. Onirique. On n'est pas dans une chambre réelle. On est dans l'espace mental du rêve. Où les couleurs sont saturées. Où les contrastes sont violents. Où rien n'est naturel.
La jument : Animal de l'angoisse
Pourquoi une jument ? Pourquoi cet animal qui émerge du rideau comme d'un placenta rouge ?
En anglais, nightmare vient de night (nuit) et mare (jument). Mais mare vient aussi du vieux norrois mara, esprit maléfique qui s'assoit sur la poitrine des dormeurs. Le mot s'est confondu avec mare (jument). Le cauchemar est devenu littéralement la jument de la nuit.
Füssli joue sur cette étymologie. Il matérialise la métaphore. Le cauchemar n'est plus seulement le mauvais rêve. C'est aussi l'animal qui le chevauche. La bête qui galope dans nos têtes endormies.
La jument de Füssli est terrifiante. Ses yeux révulsés. Ses naseaux dilatés. Sa tête qui passe à travers le rideau comme à travers un vagin cosmique. Elle naît de l'obscurité. Elle émerge du néant.
Elle ne fait rien. Elle regarde juste. Mais ce regard vide, ces yeux blancs sans pupilles, sont peut-être plus terrifiants que le démon. Parce qu'ils sont inhumains. Complètement. Absolument. Sans empathie. Sans conscience. Sans âme.
Le démon, au moins, a des yeux. Il regarde. Il est présent. La jument, elle, est absence. Vide. Néant qui prend forme animale. C'est l'angoisse pure. Sans objet. Sans raison. Juste là. Qui vous regarde avec des yeux morts.
Anna Landolt : La femme rejetée
On raconte que Füssli a peint Le Cauchemar après avoir été rejeté par Anna Landolt, jeune femme suisse qu'il courtisait. Elle a épousé un autre homme. Füssli, furieux, dévasté, aurait peint ce tableau comme vengeance symbolique.
La femme endormie serait Anna. Le démon serait Füssli lui-même — le prétendant rejeté qui hante les rêves de celle qui l'a refusé. Le tableau dit : tu peux m'ignorer éveillée, mais je te possède endormie. Tu peux épouser un autre, mais c'est moi qui visite tes cauchemars.
C'est une interprétation psychologiquement fascinante. Et probablement vraie, au moins partiellement. Füssli était obsessif. Possessif. Ses lettres montrent un homme tourmenté par le désir et la frustration.
Mais réduire Le Cauchemar à un règlement de comptes amoureux, c'est le diminuer. Le tableau transcende l'anecdote biographique. Il parle de l'inconscient universel. Du désir. De la peur. De la mort.
Anna Landolt est peut-être le déclencheur. Mais le tableau parle à tous ceux qui ont fait des cauchemars. À tous ceux qui ont senti cette présence dans le noir. À tous ceux qui se sont réveillés paralysés, incapables de crier.
L'influence : De Goya à Alien
Le Cauchemar explose la culture visuelle européenne. Il devient immédiatement iconique. Gravé. Copié. Détourné.
Goya le voit. Il s'en inspire pour ses Caprices — gravures où la raison endormie produit des monstres. Pour ses Peintures noires — visions d'horreur et de folie. Füssli ouvre la voie. Goya la suit.
Les romantiques adorent Füssli. Il devient leur héros. Byron le cite. Mary Shelley s'en inspire pour Frankenstein. Edgar Allan Poe reconnaît en lui un frère. Le fantastique romantique naît en partie de Le Cauchemar.
Au XIXe siècle, les symbolistes s'emparent de l'image. Odilon Redon peint des monstres assis sur des dormeurs. Félicien Rops dessine des incubes et des succubes. Le cauchemar devient un genre.
Au XXe siècle, les surréalistes vénèrent Füssli. Breton le salue comme précurseur. Dalí le copie. Ernst le cite. Le Cauchemar préfigure l'exploration surréaliste du rêve et de l'inconscient.
Et aujourd'hui, l'image est partout. Dans la culture pop. H.R. Giger cite Füssli comme influence pour Alien. Le monstre qui s'accroupit sur la poitrine du dormeur. Qui paralyse. Qui pénètre. C'est Le Cauchemar dans l'espace.
Des dizaines de films d'horreur reprennent la composition. La femme allongée. La créature accroupie. La paralysie. Le Cauchemar a créé un archétype visuel qui hante encore notre imaginaire deux cent quarante ans plus tard.
Freud et l'inconscient : Füssli avant la lettre
En 1900, Sigmund Freud publie L'Interprétation des rêves. Il révolutionne la psychologie en affirmant que les rêves ne sont pas aléatoires. Qu'ils expriment nos désirs refoulés. Que l'inconscient parle à travers les symboles oniriques.
Füssli avait peint ça cent vingt ans plus tôt.
Le Cauchemar est une visualisation de l'inconscient freudien avant Freud. Le démon est le désir refoulé. La paralysie est la censure psychique. La jument est l'angoisse. La chambre est l'espace mental où tout cela se joue.
Freud n'analyse jamais Le Cauchemar directement — étrangement, il ne semble pas l'avoir commenté. Mais son concept de cauchemar comme réalisation déformée d'un désir refoulé correspond exactement à ce que Füssli peint.
La femme endormie désire-t-elle le démon ? Le rêve est-il l'accomplissement d'un fantasme interdit ? Ou est-ce une pure terreur ? Freud dirait : les deux. Le cauchemar est désir ET peur. Attraction ET répulsion. Eros ET Thanatos.
Füssli l'a compris intuitivement. Artistiquement. Il n'avait pas le vocabulaire psychanalytique. Mais il avait l'image. Et l'image dit tout.
Ce que le démon regarde encore
Deux cent quarante ans après sa création, Le Cauchemar continue de nous regarder. Ou plutôt, le démon continue de nous regarder. Avec ses yeux fixes. Impassibles. Vides d'empathie.
Parce que nous faisons toujours des cauchemars. Nous nous réveillons toujours paralysés, le cœur battant, sentant une présence dans la chambre. Nous rêvons toujours que nous sommes poursuivis, qu'on nous écrase, qu'on nous pénètre contre notre gré.
L'inconscient n'a pas changé. La technologie a changé. La société a changé. Mais le cerveau humain produit toujours les mêmes terreurs nocturnes. Les mêmes angoisses. Les mêmes désirs interdits.
Füssli a peint l'intérieur de nos têtes. Il a visualisé ce qui ne se voit pas. Ce qui se cache. Ce qui émerge quand on dort et que la raison se relâche.
Le démon accroupi dit : je suis toujours là. Dans ton inconscient. Dans tes rêves. Tu peux m'ignorer le jour. Mais la nuit, je viens. Je m'assois sur ta poitrine. Je t'étouffe. Je te visite.
Et tu ne peux rien faire. Parce que tu es paralysé. Parce que c'est un rêve. Parce que c'est ton propre esprit qui me crée.
La jument aux yeux blancs émerge encore du rideau rouge. Elle galope encore dans nos cauchemars. Elle nous piétine l'âme.
Füssli est mort en 1825. Mais son démon vit toujours. Accroupi. Immobile. Regardant. Attendant. Dans l'espace entre le sommeil et l'éveil. Là où la raison s'endort et où les monstres naissent.
Vous dormirez mal ce soir.
Il vous attend.
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