Quand la galerie devient partenaire : Ces modèles qui réinventent la rémunération des artistes
En 2020, alors que la pandémie fermait les portes des galeries et annulait les foires, David Zwirner a pris une décision qui a secoué le marché de l'art. Le marchand new-yorkais a annoncé qu'il verserait 60% des ventes en ligne aux artistes, inversant ainsi le traditionnel 50/50 qui régit le secteur depuis plus d'un siècle. Cette initiative, suivie par d'autres comme Hauser & Wirth ou Unit London, n'était pas seulement une réponse à la crise sanitaire. Elle révélait une faille structurelle dans l'économie de l'art : un système où les artistes, pourtant créateurs de la valeur, ne touchaient qu'une fraction des revenus générés par leur travail.
Par Artedusa
••9 min de lectureCe modèle historique, hérité des marchands impressionnistes du XIXe siècle, montre aujourd'hui ses limites. Selon une étude de l'Artists' Union England publiée en 2023, 72% des artistes britanniques gagnent moins de 10 000 livres par an avec leur pratique artistique. En France, le rapport du CIPAC de 2022 révèle que 60% des artistes plasticiens vivent sous le seuil de pauvreté. Face à ces chiffres, certaines galeries pionnières expérimentent de nouvelles formes de partage des revenus, transformant leur relation avec les artistes d'une logique de commission à une véritable collaboration économique.
Le 50/50, un héritage du XIXe siècle qui résiste
La règle du 50/50 trouve ses origines dans les années 1870, lorsque Paul Durand-Ruel commença à représenter les impressionnistes. Le marchand parisien proposait alors aux artistes comme Monet ou Renoir une répartition égale des profits, un modèle révolutionnaire pour l'époque. Cette pratique s'est institutionnalisée au XXe siècle avec des figures comme Leo Castelli, qui l'a appliquée à des artistes comme Warhol ou Lichtenstein.
Pourtant, ce système repose sur une asymétrie fondamentale. La galerie assume certes les coûts de production, de promotion et de vente, mais elle bénéficie aussi d'un avantage structurel : le contrôle des réseaux de collectionneurs, des accès aux foires et des relations avec les institutions. Comme le souligne la critique d'art Isabelle Graw dans son ouvrage "High Price", "le 50/50 est moins une règle économique qu'un rapport de force historique".
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon le rapport Art Basel/UBS de 2023, le marché de l'art a généré 67,8 milliards de dollars en 2022, mais seulement une infime partie de cette somme est revenue aux artistes. Les galeries, elles, ont vu leurs marges augmenter, avec des bénéfices moyens estimés entre 20% et 30% pour les structures établies. Cette disparité explique pourquoi des artistes comme Rirkrit Tiravanija ou Liam Gillick ont choisi de travailler avec des galeries comme Gavin Brown's Enterprise, qui pratiquent des splits négociés au cas par cas, parfois jusqu'à 70/30 en faveur de l'artiste.
Hauser & Wirth : quand la galerie devient un écosystème
Fondée en 1992 à Zurich, Hauser & Wirth a progressivement développé un modèle qui va bien au-delà de la simple vente d'œuvres. La galerie, qui représente aujourd'hui des artistes comme Pipilotti Rist ou Mark Bradford, a diversifié ses activités pour créer un véritable écosystème économique autour de la pratique artistique.
Leur approche repose sur trois piliers. D'abord, la gestion d'estates d'artistes majeurs comme Louise Bourgeois ou Philip Guston, qui génère des revenus récurrents. Ensuite, des espaces hybrides comme Hauser & Wirth Somerset, qui combine galerie, ferme et centre d'éducation. Enfin, un système de rémunération flexible où certains projets bénéficient d'un partage 60/40 en faveur de l'artiste.
Cette stratégie permet à la galerie de proposer des conditions avantageuses. Par exemple, l'artiste Rashid Johnson a pu développer son projet "Anxious Red Paintings" avec un soutien financier et logistique sans précédent, incluant un atelier dédié et une campagne de promotion mondiale. Comme l'explique Marc Payot, président de Hauser & Wirth, "notre rôle n'est plus seulement de vendre des œuvres, mais de permettre aux artistes de réaliser leurs projets les plus ambitieux".
Ce modèle n'est pas sans critiques. Certains observateurs pointent du doigt l'effet gentrificateur de la galerie à Bruton, où les prix de l'immobilier ont explosé depuis son installation. D'autres soulignent que ce système reste inaccessible aux petites structures, créant une nouvelle forme d'inégalité dans le marché de l'art.
David Zwirner et le choc de la transparence
L'initiative "Fair Share" lancée par David Zwirner en 2020 a marqué un tournant dans l'industrie. Pour la première fois, une galerie majeure remettait en cause publiquement le 50/50, proposant un partage 60/40 pour les ventes en ligne. Cette décision, prise dans l'urgence de la pandémie, s'est révélée être bien plus qu'une mesure temporaire.
Zwirner a poussé la logique plus loin en instaurant des stipends mensuels pour certains artistes. Pendant le premier confinement, douze artistes ont ainsi reçu 10 000 dollars par mois sans aucune obligation de production. Cette approche rompt avec la logique traditionnelle où les artistes ne sont payés qu'après la vente d'une œuvre.
Le marchand new-yorkais a également introduit une transparence inédite sur les coûts. Dans une interview au New York Times, il a détaillé pour la première fois les dépenses réelles d'une galerie : "Entre le loyer, les salaires, les assurances et les frais de foire, nos coûts fixes représentent environ 40% de notre chiffre d'affaires. Le 50/50 n'est pas soutenable pour les artistes si nous ne partageons pas ces informations."
Cette transparence a créé un précédent. Des galeries comme Pace ou Marian Goodman ont depuis commencé à communiquer davantage sur leurs structures de coûts, bien que le modèle 50/50 reste dominant dans les grandes structures.
Les coopératives : quand les artistes prennent le contrôle
Face aux limites des modèles traditionnels, certaines initiatives ont choisi de repenser entièrement la relation entre artistes et galeries. Company Gallery à New York et Auto Italia à Londres illustrent cette approche coopérative, où les artistes ne sont plus de simples fournisseurs mais des partenaires décisionnels.
Company Gallery, fondée en 2014, fonctionne avec une structure unique. Les artistes reçoivent 70% des ventes et participent activement à la programmation de la galerie. Cette approche a permis à des artistes émergents comme Tau Lewis ou Genesis Belanger de développer leur pratique sans les contraintes des contrats d'exclusivité traditionnels.
Auto Italia, basée à Londres, va encore plus loin. Cette structure, fondée en 2007, est entièrement détenue et gérée par des artistes et des curateurs. Les décisions sont prises collectivement, et les revenus sont répartis équitablement entre tous les membres. Comme l'explique l'artiste et co-fondatrice Marie d'Elbée, "notre objectif n'est pas de maximiser les profits, mais de créer un environnement où la pratique artistique peut s'épanouir".
Ces modèles coopératifs présentent des défis spécifiques. Leur pérennité financière est souvent fragile, et leur capacité à attirer des collectionneurs institutionnels reste limitée. Pourtant, ils offrent une alternative concrète au système traditionnel, particulièrement attractive pour les jeunes artistes.
Le modèle hybride : entre tradition et innovation
Certaines galeries ont choisi une voie médiane, combinant le meilleur des deux mondes. Unit London, fondée en 2013, a ainsi développé un système de rémunération progressif qui s'adapte au stade de carrière de l'artiste.
Leur approche repose sur trois principes. D'abord, un split 55/45 en faveur de l'artiste pour toutes les ventes. Ensuite, l'absence de clauses d'exclusivité, permettant aux artistes de travailler avec d'autres galeries ou de vendre directement à des collectionneurs. Enfin, un système de bonus pour les artistes qui atteignent certains objectifs de vente.
Cette flexibilité a permis à Unit London de travailler avec des artistes à différents stades de leur carrière, de l'émergent à l'internationalement reconnu. Comme l'explique le co-fondateur Joe Kennedy, "notre objectif est de créer une relation de confiance à long terme. Nous ne voulons pas être des marchands, mais des partenaires".
Leur modèle a inspiré d'autres galeries comme Thaddaeus Ropac, qui a récemment introduit des splits variables selon les projets. Cette approche hybride semble particulièrement adaptée aux réalités du marché actuel, où les artistes doivent souvent diversifier leurs sources de revenus.
Les limites du système : quand l'innovation se heurte à la réalité
Malgré ces avancées, les nouveaux modèles de rémunération se heurtent à plusieurs obstacles structurels. Le premier est économique : les marges des galeries, déjà étroites, ne permettent pas toujours d'offrir des conditions plus avantageuses. Selon une étude du CPGA publiée en 2023, 40% des galeries françaises déclarent des pertes ou des bénéfices inférieurs à 5% de leur chiffre d'affaires.
Le deuxième obstacle est culturel. Le 50/50 reste profondément ancré dans les mentalités, tant du côté des galeries que des artistes. Comme le souligne la galeriste Nathalie Obadia, "beaucoup d'artistes préfèrent un split moins avantageux avec une galerie qui leur offre une visibilité internationale, plutôt qu'un meilleur partage avec une structure plus petite".
Enfin, il existe un risque de fragmentation du marché. Les modèles les plus innovants, comme les coopératives ou les splits variables, sont souvent réservés aux artistes établis. Les jeunes artistes, eux, restent largement dépendants du système traditionnel.
Vers un nouveau contrat social ?
Les expériences menées par ces galeries pionnières dessinent les contours d'un nouveau contrat social entre artistes et marchands. Trois tendances émergent clairement.
D'abord, la diversification des sources de revenus. Les galeries ne peuvent plus se contenter de vendre des œuvres. Elles doivent développer des activités annexes comme l'édition, l'éducation ou la gestion d'estates pour offrir des conditions plus avantageuses aux artistes.
Ensuite, la transparence sur les coûts. Le modèle de David Zwirner, qui consiste à partager les informations financières avec les artistes, semble appelé à se généraliser. Cette transparence est d'ailleurs encouragée par des initiatives comme W.A.G.E. (Working Artists and the Greater Economy), qui milite pour une meilleure rémunération des artistes.
Enfin, la personnalisation des contrats. Les splits variables, les stipends et les bonus deviennent des outils courants pour adapter la rémunération à la situation spécifique de chaque artiste.
Ces évolutions ne signent pas la fin du 50/50, mais elles en limitent la portée. Comme le résume Marc Spiegler, directeur global d'Art Basel, "le marché de l'art est en train de passer d'un modèle unique à une multitude de modèles adaptés aux besoins spécifiques des artistes et des galeries".
Que retenir pour les artistes et les galeries ?
Pour les artistes, ces nouvelles approches offrent des opportunités concrètes. Voici quelques pistes à explorer :
Négocier des splits variables selon les projets. Un artiste émergent peut accepter un 50/50 pour une première exposition, mais demander un 60/40 pour les ventes suivantes. Exiger des stipends ou des avances pour les projets ambitieux. Des galeries comme Hauser & Wirth ou David Zwirner proposent désormais ce type de soutien. Explorer les modèles coopératifs. Des structures comme Auto Italia ou Company Gallery offrent une alternative intéressante pour les artistes qui veulent garder le contrôle sur leur pratique. Diversifier les sources de revenus. Les artistes peuvent combiner galerie traditionnelle, ventes directes et plateformes en ligne pour maximiser leurs revenus.
Pour les galeries, ces modèles représentent à la fois un défi et une opportunité :
La transparence sur les coûts devient un argument commercial. Les artistes sont de plus en plus sensibles à la répartition réelle des revenus. La diversification des activités permet de proposer des conditions plus avantageuses. Les galeries qui développent des activités annexes (édition, éducation, gestion d'estates) peuvent offrir des splits plus favorables. La personnalisation des contrats devient un outil de fidélisation. Les splits variables et les stipends permettent d'adapter la rémunération à chaque artiste. Les modèles hybrides offrent une voie médiane entre tradition et innovation. Des galeries comme Unit London montrent qu'il est possible de concilier rentabilité et équité.
Le marché de l'art est à un tournant. Les modèles traditionnels, bien qu'encore dominants, montrent leurs limites. Les galeries qui sauront innover dans leur relation économique avec les artistes seront celles qui survivront à la prochaine décennie. Comme le disait l'artiste Liam Gillick, "l'économie de l'art n'est pas une science exacte, mais une négociation permanente entre créateurs et intermédiaires". Cette négociation est aujourd'hui plus ouverte que jamais.
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