Le jour où damien hirst a signé avec white cube dans un pub londonien
Mai 1988, Londres. La fumée des cigarettes se mêle à l’odeur de la bière pression dans le Wetherspoons de New Cross. Autour d’une table en formica, Damiel Hirst, 23 ans, encore étudiant à Goldsmiths, et Jay Jopling, 25 ans, fondateur de White Cube, scellent un accord qui va bouleverser l’art contemporain. Pas de contrat écrit, pas de poignée de main solennelle — juste une promesse murmurée entre deux gorgées de Carling. "Je te prends sous mon aile, mais tu dois me donner tes trois prochaines œuvres." Hirst accepte. Trois ans plus tard, son requin dans le formol, The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living, sera vendu pour 50 000 livres sterling. Aujourd’hui, la même pièce vaut plus de 12 millions.
Par Artedusa
••11 min de lectureCette scène, presque mythique, illustre le pouvoir des partenariats entre galeries et écoles d’art. Derrière les success stories de Hirst, Tracey Emin ou Sarah Lucas se cache un système rodé depuis des décennies : les galeries repèrent les talents avant même qu’ils n’obtiennent leur diplôme, et les écoles servent de viviers à ces chasseurs de têtes. Mais comment fonctionne vraiment ce mécanisme ? Qui en tire profit ? Et surtout, comment un jeune artiste peut-il en bénéficier sans se faire broyer par le système ?
01Quand les galeries jouent aux chasseurs de têtes dans les couloirs des écoles
Chaque année, en mai, les galeries européennes et américaines envoient leurs équipes dans les écoles d’art comme on part en pèlerinage. À Yale, à Goldsmiths, à l’École des Beaux-Arts de Paris ou à la Städelschule de Francfort, les directeurs de galeries, les curateurs et les scouts arpentent les couloirs des MFA (Master of Fine Arts) avec la même intensité que les collectionneurs dans les allées d’Art Basel. Leur objectif ? Repérer les futurs stars avant qu’ils ne signent avec la concurrence.
Leo Castelli, le galeriste new-yorkais qui a lancé Jasper Johns et Roy Lichtenstein, avait une méthode simple : il assistait aux thesis shows (les expositions de fin d’études) avec un carnet de notes et un chéquier. Aujourd’hui, les choses sont plus organisées. Hauser & Wirth, par exemple, sponsorise chaque année l’exposition de fin d’année du Royal College of Art (RCA) à Londres. En échange, la galerie obtient un first look sur les œuvres des étudiants — une clause non écrite mais bien réelle. "C’est comme un droit de préemption", explique un ancien étudiant du RCA. "Si Hauser & Wirth veut une pièce, ils l’auront avant que quiconque ne puisse faire une offre."
À New York, Gagosian a poussé le système encore plus loin. Depuis 2016, la galerie finance une résidence d’artistes pour les étudiants du MFA de l’UCLA. En échange, les participants reçoivent un studio, une bourse de 10 000 dollars… et la promesse d’une exposition chez Gagosian s’ils impressionnent les scouts. "C’est une façon de s’assurer que les meilleurs talents leur reviennent", confie un professeur de l’UCLA. "Mais attention, ce n’est pas gratuit. Les étudiants qui signent avec Gagosian s’engagent souvent à ne pas travailler avec d’autres galeries pendant au moins deux ans."
02Les écoles d’art, ces usines à talents qui alimentent le marché
Si les galeries investissent autant dans les écoles, c’est parce que ces dernières jouent un rôle clé dans la formation des artistes — et dans leur valorisation sur le marché. Une étude menée en 2023 par les bases de données du marché a révélé que 72 % des artistes représentés par les dix plus grandes galeries mondiales (Gagosian, Hauser & Wirth, Pace, etc.) avaient obtenu un MFA dans une école d’art réputée. Parmi elles, Yale arrive en tête, suivie de près par Goldsmiths, le RCA et la Städelschule.
Pourquoi ces écoles en particulier ? Parce qu’elles offrent bien plus qu’un simple diplôme. Elles fournissent un réseau, une légitimité et, surtout, une exposition précoce. "Un étudiant de Yale a trois fois plus de chances d’être repéré par une galerie qu’un étudiant d’une école moins connue", explique un scout basé à New York. "Pourquoi ? Parce que les galeries savent que Yale forme des artistes qui savent parler le langage du marché."
Prenons l’exemple de Julie Mehretu. Diplômée de Columbia en 1997, elle a été repérée par Marian Goodman dès sa première exposition personnelle en 2001. Aujourd’hui, ses toiles abstraites se vendent entre 5 et 10 millions de dollars aux enchères. "Columbia a été un tremplin", confie-t-elle dans une interview. "Mais sans Marian Goodman, je serais peut-être encore en train de peindre dans mon studio de Brooklyn."
À l’inverse, certaines écoles peinent à attirer l’attention des galeries. Les écoles d’art africaines, par exemple, sont encore largement ignorées par le marché occidental. "Les galeries européennes et américaines ne viennent pas à l’École des Beaux-Arts de Dakar ou à l’Université des Arts de Lagos", déplore un artiste sénégalais. "Elles préfèrent attendre que les artistes africains viennent étudier en Europe ou aux États-Unis pour les repérer."
03Le piège des contrats : quand les galeries verrouillent les artistes avant même leur diplôme
Derrière les belles histoires de découvertes se cache une réalité moins reluisante : les contrats signés entre les galeries et les jeunes artistes sont souvent déséquilibrés. En 2021, une enquête du New York Times a révélé que 60 % des étudiants en MFA aux États-Unis avaient signé un accord avec une galerie avant même d’obtenir leur diplôme. Parmi eux, beaucoup ignoraient les clauses cachées de ces contrats.
Prenons l’exemple de Nate Lowman, un artiste new-yorkais repéré par Gagosian alors qu’il était encore étudiant à Columbia. En 2010, il a intenté un procès contre la galerie, l’accusant de ne pas lui avoir versé sa part des ventes de ses œuvres. "Ils m’ont fait signer un contrat qui leur donnait 70 % des bénéfices", explique-t-il. "Et quand j’ai demandé des comptes, ils m’ont menacé de me lâcher."
Les clauses les plus controversées ? Les exclusivity agreements (accords d’exclusivité), qui obligent les artistes à ne travailler qu’avec une seule galerie pendant une période donnée. En 2019, une étudiante du RCA a intenté un procès contre Hauser & Wirth après avoir découvert que son contrat lui interdisait de collaborer avec d’autres galeries pendant trois ans. "C’est comme signer un contrat de mariage avant même d’avoir rencontré son partenaire", ironise un avocat spécialisé dans l’art.
Autre piège : les first-right-of-refusal clauses (clauses de premier refus), qui donnent aux galeries le droit de refuser une œuvre avant qu’elle ne soit proposée à un autre acheteur. "C’est une façon pour les galeries de contrôler le marché", explique un collectionneur. "Si une galerie n’aime pas une pièce, elle peut la bloquer et empêcher l’artiste de la vendre ailleurs."
04Les professeurs, ces entremetteurs qui font et défont les carrières
Dans ce système, les professeurs jouent un rôle clé. Non seulement ils forment les artistes, mais ils servent aussi d’intermédiaires entre les étudiants et les galeries. "Un professeur qui recommande un étudiant à une galerie, c’est comme un parrain qui présente son filleul à la mafia", explique un ancien étudiant de Yale. "Ça ouvre des portes, mais ça crée aussi des dettes."
Roni Horn, professeure à Yale, a ainsi recommandé Rachel Harrison à la galerie Greene Naftali. John Baldessari, à CalArts, a introduit David Salle et Jack Goldstein à Mary Boone. Et Michael Asher, à CalArts également, a mentoré Andrea Fraser et Allan Sekula. "Les professeurs ont un pouvoir énorme", confirme un galeriste parisien. "Ils peuvent faire décoller une carrière… ou la briser."
Mais ce pouvoir a un prix. En 2018, un professeur de l’UCLA a été accusé d’avoir touché des commissions sur les ventes des œuvres de ses étudiants. "Il nous disait : ‘Si vous voulez que je vous recommande à Gagosian, il faut me donner 10 % de vos ventes’", raconte un ancien étudiant. "C’est illégal, mais c’est courant."
05Les nouveaux modèles : quand les galeries deviennent des écoles (et vice versa)
Face à la hausse des frais de scolarité et à la précarité des jeunes artistes, certaines galeries ont décidé de prendre les choses en main. Hauser & Wirth, par exemple, a lancé en 2020 un programme éducatif baptisé Hauser & Wirth Institute, qui propose des bourses, des résidences et des ateliers gratuits. "Nous voulons former la prochaine génération d’artistes, mais sans les endetter", explique Manuela Wirth, cofondatrice de la galerie.
À Paris, la galerie Chantal Crousel a mis en place un système similaire. Chaque année, elle sélectionne trois jeunes artistes issus d’écoles d’art françaises et leur offre une exposition personnelle dans sa galerie. "C’est une façon de contourner le système des MFA, qui coûte cher et qui ne garantit pas une carrière", explique Chantal Crousel.
À l’inverse, certaines écoles d’art ont décidé de se transformer en galeries. Le Royal College of Art, par exemple, a ouvert en 2022 un espace d’exposition baptisé RCA Galleries, où les étudiants peuvent montrer leurs œuvres sans passer par une galerie extérieure. "Nous voulons donner aux étudiants une autonomie qu’ils n’ont pas dans le système traditionnel", explique un professeur du RCA.
Mais ces nouveaux modèles soulèvent des questions. "Est-ce que les galeries ne deviennent pas des écoles pour mieux contrôler les artistes ?", s’interroge un critique d’art. "Et est-ce que les écoles ne deviennent pas des galeries pour mieux monétiser leurs étudiants ?"
06Le cas des écoles alternatives : quand les artistes contournent le système
Face à l’emprise des galeries et des écoles traditionnelles, certains artistes ont choisi de créer leurs propres structures. À New York, le Bruce High Quality Foundation (BHQF), un collectif d’artistes, a lancé en 2009 une école d’art gratuite, la Bruce High Quality Foundation University (BHQFU). "Nous voulions montrer qu’on pouvait apprendre l’art sans payer 50 000 dollars par an", explique un membre du collectif.
À Berlin, la School of Machines, Making & Make-Believe propose des ateliers et des résidences pour artistes sans passer par les institutions traditionnelles. "Nous ne croyons pas aux diplômes", explique la fondatrice, Rachel Uwa. "Nous croyons aux projets concrets."
Ces initiatives montrent qu’il est possible de réussir sans passer par les galeries et les écoles traditionnelles. Mais elles restent marginales. "La plupart des artistes ont encore besoin des galeries pour percer", reconnaît un artiste berlinois. "Le système est verrouillé, et il est très difficile de le contourner."
07Comment tirer profit de ce système sans se faire broyer ?
Alors, comment un jeune artiste peut-il bénéficier des partenariats entre galeries et écoles sans se faire exploiter ? Voici quelques conseils, glanés auprès de galeristes, d’artistes et de professeurs.
Choisissez votre école avec soin. Toutes les écoles ne se valent pas. Yale, Goldsmiths, le RCA et la Städelschule sont les plus prisées par les galeries, mais elles sont aussi les plus chères. Si vous n’avez pas les moyens, envisagez une école moins connue mais avec un bon réseau, comme l’École des Beaux-Arts de Lyon ou la HEAD de Genève. Jouez la carte du réseau. Les écoles d’art sont des viviers de contacts. Profitez des rencontres avec les galeristes, des open studios et des expositions pour vous faire repérer. "Un galeriste ne viendra pas vous chercher si vous restez dans votre coin", explique un ancien étudiant de Goldsmiths. Lisez les contrats avant de signer. Les clauses d’exclusivité et de premier refus peuvent vous enfermer. Si une galerie vous propose un contrat, faites-le relire par un avocat spécialisé. "Mieux vaut perdre une opportunité que de signer un mauvais contrat", conseille un artiste new-yorkais. Diversifiez vos partenaires. Ne misez pas tout sur une seule galerie. Travaillez avec plusieurs galeries, participez à des résidences et vendez vos œuvres en ligne. "Plus vous avez de partenaires, moins vous êtes dépendant d’un seul", explique un galeriste parisien. Créez votre propre structure. Si le système ne vous convient pas, créez le vôtre. Lancez un collectif, ouvrez une galerie éphémère ou organisez des expositions dans des lieux alternatifs. "Les galeries ont besoin de nous autant que nous avons besoin d’elles", rappelle un artiste berlinois.
08L’avenir des partenariats galeries-écoles : vers un système plus équitable ?
Le système des partenariats entre galeries et écoles d’art est-il voué à disparaître ? Pas forcément. Mais il est en train d’évoluer.
D’un côté, les galeries cherchent de plus en plus à diversifier leurs sources de talents. Hauser & Wirth, par exemple, a signé en 2023 un partenariat avec l’Université des Arts de Lagos pour repérer des artistes africains. "Nous voulons sortir des sentiers battus", explique Manuela Wirth.
De l’autre, les écoles tentent de se réinventer pour rester pertinentes. Le Royal College of Art a lancé en 2024 un programme de bourses pour les artistes issus de milieux défavorisés. "Nous voulons démocratiser l’accès à l’art", explique un professeur du RCA.
Enfin, les artistes eux-mêmes prennent les choses en main. À New York, le collectif For Freedoms organise des ateliers et des expositions pour les artistes qui ne veulent pas passer par les galeries. "Nous croyons en un art accessible à tous, pas seulement aux collectionneurs", explique un membre du collectif.
Reste une question : ce système peut-il vraiment devenir plus équitable ? "Pas tant que les galeries et les écoles continueront à dépendre les unes des autres pour leur survie", estime un critique d’art. "Mais si les artistes prennent le pouvoir, tout est possible."
En attendant, une chose est sûre : le jour où Damien Hirst a signé avec White Cube dans un pub londonien, il ne savait pas qu’il allait changer l’art contemporain. Mais il savait une chose : pour percer, il fallait jouer le jeu. Et parfois, le jeu consiste à se faire repérer avant même d’avoir terminé ses études.
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