La galerie face au greenwashing : être sincère dans son engagement environnemental
Le monde de l'art contemporain affiche volontiers ses engagements environnementaux. Les foires internationales publient des chartes de durabilité, les musées installent des panneaux solaires sur leurs toits, les galeries communiquent sur leurs pratiques éco-responsables. Pourtant, derrière cette vitrine verte, les pratiques réelles du marché de l'art restent souvent en contradiction flagrante avec les discours affichés. Le transport aérien d'oeuvres à travers le monde pour des foires de quelques jours, la production de matériaux d'emballage à usage unique, la climatisation énergivore des espaces d'exposition : l'empreinte carbone du marché de l'art est significative. Pour le galeriste qui souhaite s'engager sincèrement dans une démarche environnementale, la première exigence est celle de la lucidité sur ses propres contradictions.
Par Artedusa
••9 min de lecture01Le greenwashing dans le monde de l'art : état des lieux
Le greenwashing, ou écoblanchiment, désigne la pratique qui consiste à se donner une image de responsabilité environnementale sans que les actions concrètes correspondent à cette image. Dans le monde de l'art, ce phénomène prend des formes diverses. Une galerie qui sponsorise une exposition sur le changement climatique tout en expédiant des oeuvres par avion à travers le monde sans aucune compensation carbone pratique une forme de greenwashing. Un collectif artistique qui organise une vente aux enchères au profit d'une association environnementale mais qui produit des oeuvres avec des matériaux hautement polluants illustre la même contradiction.
Les foires internationales sont un terrain particulièrement propice au greenwashing. Art Basel a publié un rapport de durabilité et mis en place des initiatives environnementales, mais la nature même de l'événement — rassembler des galeries et des collectionneurs du monde entier en un même lieu pendant quelques jours — génère une empreinte carbone que des mesures compensatoires ne peuvent que partiellement atténuer. Frieze a développé un programme de développement durable, mais les structures temporaires érigées pour la foire et démontées quelques jours plus tard posent des questions légitimes sur la cohérence de la démarche.
Cette observation ne vise pas à décourager l'action mais à souligner la nécessité d'une approche honnête. Le galeriste qui reconnaît que son activité a un impact environnemental et qui cherche à le réduire progressivement adopte une posture plus crédible que celui qui affiche un engagement environnemental de façade sans remettre en question ses pratiques fondamentales.
02Les sources réelles d'impact environnemental d'une galerie
Pour engager une démarche sincère, le galeriste doit d'abord identifier les sources réelles d'impact environnemental de son activité. Le transport d'oeuvres constitue généralement le poste le plus important. L'expédition d'une caisse d'oeuvres par avion entre Paris et New York génère une empreinte carbone significative que le transport maritime ou terrestre réduit considérablement, au prix d'un allongement des délais de livraison. Les participations aux foires internationales multiplient ces transports : une galerie active sur le circuit des foires peut expédier des oeuvres vers une dizaine de destinations différentes en une année.
L'énergie consommée par les espaces de la galerie représente un deuxième poste significatif. L'éclairage des oeuvres, la climatisation nécessaire à la conservation, le chauffage en hiver : ces dépenses énergétiques sont inhérentes à l'activité mais peuvent être optimisées. Le passage à l'éclairage LED, l'amélioration de l'isolation des espaces, le recours à des fournisseurs d'énergie renouvelable sont des mesures concrètes dont l'impact est mesurable.
Les matériaux d'emballage et de scénographie constituent un troisième poste. Les caisses de transport en bois, les matériaux de calage en mousse, les cimaises et les socles construits pour chaque exposition : ces éléments génèrent des déchets considérables. La galerie Yvon Lambert à Paris a été pionnière dans la réutilisation des matériaux de scénographie d'une exposition à l'autre, réduisant à la fois ses coûts et son impact environnemental.
La communication imprimée — cartons d'invitation, catalogues, affiches — est un poste dont l'importance diminue avec la transition numérique mais qui reste significatif pour les galeries attachées à la qualité de leurs supports papier.
03Construire un engagement crédible : la méthode des petits pas
Le galeriste qui souhaite engager une démarche environnementale sincère n'a pas besoin de révolutionner son activité du jour au lendemain. La méthode des petits pas, qui consiste à identifier un nombre limité d'actions concrètes et à les mettre en oeuvre progressivement, est plus crédible et plus durable qu'une déclaration d'intention ambitieuse suivie d'une mise en oeuvre approximative.
La première étape consiste à réaliser un diagnostic de l'empreinte environnementale de la galerie. Ce diagnostic n'a pas besoin d'être un audit carbone formel : un inventaire des principales sources d'impact, réalisé avec bon sens et honnêteté, suffit pour identifier les leviers d'action prioritaires. Le galeriste qui constate que ses transports aériens représentent la majorité de son empreinte carbone sait immédiatement où concentrer ses efforts.
La deuxième étape est de fixer des objectifs réalistes et mesurables. Réduire de vingt pour cent le nombre de transports aériens en privilégiant les foires accessibles par voie terrestre. Remplacer l'ensemble de l'éclairage par des LED d'ici un an. Réutiliser au moins la moitié des matériaux de scénographie. Ces objectifs concrets permettent de mesurer les progrès et de communiquer avec transparence sur les résultats obtenus.
La troisième étape est de documenter et de communiquer sur la démarche avec honnêteté. Le galeriste qui partage ses objectifs, ses progrès et ses difficultés avec ses artistes, ses collectionneurs et son public construit une relation de confiance qui valorise l'effort plutôt que le résultat final. Un galeriste qui dit « nous avons réduit nos transports aériens de quinze pour cent cette année et nous visons vingt-cinq pour cent l'an prochain » est plus crédible que celui qui affirme « nous sommes une galerie éco-responsable » sans fournir aucune donnée concrète.
04Les pratiques des galeries pionnières
Plusieurs galeries ont engagé des démarches environnementales qui peuvent servir de modèle. La galerie Hauser and Wirth a investi dans un domaine agricole à Bruton, dans le Somerset, où elle a créé un jardin conçu par le paysagiste Piet Oudolf, intégrant l'art dans un environnement naturel qui témoigne d'une attention concrète à la terre et au vivant. Cette initiative ne résout pas la question de l'empreinte carbone des transports internationaux de la galerie, mais elle démontre un engagement tangible qui va au-delà du discours.
La galerie neugerriemschneider à Berlin a adopté des pratiques de transport qui privilégient la voie terrestre pour les expéditions intra-européennes, acceptant des délais de livraison plus longs en échange d'une réduction significative de l'empreinte carbone. La galerie Esther Schipper, également à Berlin, a intégré des critères environnementaux dans le choix de ses matériaux de scénographie et d'emballage.
En France, la galerie Air de Paris a historiquement défendu des artistes dont le travail interroge les questions environnementales, créant une cohérence entre le programme artistique et les pratiques opérationnelles. La galerie Marcelle Alix a adopté un fonctionnement minimaliste qui limite naturellement son impact environnemental, démontrant que la sobriété peut être une forme d'engagement écologique.
05Ce que les artistes attendent de leur galerie
Les artistes, en particulier ceux dont le travail aborde les questions environnementales, sont de plus en plus attentifs aux pratiques de leur galerie. Un artiste qui consacre son travail à la crise climatique attend légitimement de sa galerie une cohérence entre le message porté par les oeuvres et les conditions de leur diffusion. Cette attente ne signifie pas que la galerie doit atteindre la perfection environnementale, mais qu'elle doit démontrer une conscience et un effort sincère.
Le dialogue entre l'artiste et le galeriste sur ces questions est essentiel. Certains artistes acceptent de réduire le nombre de foires auxquelles la galerie participe pour limiter les transports. D'autres préfèrent que la galerie concentre ses participations sur des foires accessibles par train. D'autres encore proposent de produire des oeuvres spécifiquement adaptées aux contraintes de transport, en privilégiant des formats qui permettent l'expédition par voie terrestre ou maritime.
Ce dialogue constructif entre l'artiste et le galeriste est un signe de maturité professionnelle. Il témoigne d'une relation dans laquelle les deux parties partagent une responsabilité commune envers l'environnement et cherchent ensemble des solutions pragmatiques qui ne sacrifient ni la qualité artistique ni la viabilité économique de la galerie.
06Communiquer sans surjouer : l'art de la transparence
La communication sur les engagements environnementaux de la galerie est un exercice délicat. Le risque de greenwashing est permanent : chaque affirmation environnementale qui n'est pas étayée par des actions concrètes peut être perçue comme du marketing trompeur. Le galeriste doit trouver un ton juste qui reflète la réalité de ses efforts sans exagérer ses résultats.
La transparence est la meilleure protection contre l'accusation de greenwashing. Le galeriste qui publie un bilan annuel de ses actions environnementales, avec des données chiffrées et des objectifs pour l'année suivante, démontre un engagement sérieux que les artistes et les collectionneurs peuvent évaluer. Ce bilan n'a pas besoin d'être un document formel : un texte publié sur le site de la galerie ou une communication dans la newsletter suffit, à condition que l'information soit honnête et vérifiable.
Le vocabulaire utilisé est également important. Les termes vagues comme « éco-responsable », « durable » ou « vert » ne signifient rien s'ils ne sont pas accompagnés de précisions concrètes. Le galeriste qui dit « nous avons remplacé l'ensemble de notre éclairage par des LED, ce qui réduit notre consommation électrique liée à l'éclairage d'environ soixante pour cent » communique une information précise et vérifiable. Celui qui dit « nous nous engageons pour un art durable » ne communique rien d'actionnable. Le galeriste gagne à impliquer ses artistes dans cette communication, en leur demandant de partager leur propre vision de la responsabilité environnementale dans leur pratique, ce qui enrichit le discours de la galerie et lui confère une authenticité que les déclarations institutionnelles seules ne peuvent atteindre.
07Vers un marché de l'art plus responsable
L'engagement environnemental des galeries s'inscrit dans une transformation plus large du marché de l'art. Les collectionneurs, en particulier les plus jeunes, intègrent de plus en plus les critères environnementaux dans leurs décisions d'achat. Ils ne demandent pas nécessairement que la galerie soit parfaite en matière d'environnement, mais ils attendent une démarche sincère et transparente. Le galeriste qui répond à cette attente renforce la loyauté de ses collectionneurs et en attire de nouveaux qui partagent ces valeurs.
Le chemin vers un marché de l'art véritablement responsable est long et semé d'obstacles. Les contraintes économiques du métier, la nécessité de participer aux foires internationales, les exigences de conservation des oeuvres : ces réalités limitent la capacité de la galerie à réduire son impact environnemental à zéro. Mais le galeriste qui s'engage dans cette direction, avec lucidité et persévérance, contribue à une évolution collective dont les effets se feront sentir à long terme.
Pour les galeries partenaires d'Artedusa, la plateforme offre une alternative aux déplacements physiques qui réduit naturellement l'empreinte carbone associée à la diffusion des oeuvres. Présenter des oeuvres en ligne auprès d'une audience internationale de collectionneurs permet de toucher un public large sans les contraintes logistiques et environnementales des foires et des expositions itinérantes. Cette complémentarité entre présence physique et présence numérique constitue l'un des leviers les plus efficaces pour concilier ambition commerciale et responsabilité environnementale.
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