Quand les galeries éteignent les lumières : Le guide qui réinvente l’art sans réchauffer la planète
En octobre 2022, la galerie Hauser & Wirth a fait un choix radical. Pour transporter les œuvres de l’exposition Tatiana Trouvé : The Guardian de New York à Paris, elle a renoncé à l’avion. À la place, les caisses ont traversé l’Atlantique à bord d’un cargo à voile, le Grain de Sail II, un navire marchand zéro émission. Le trajet a pris trois semaines au lieu de quelques heures, mais le bilan carbone s’est effondré : 95 % d’émissions en moins. Ce n’était pas un coup de communication, mais la mise en pratique concrète des principes du Gallery Climate Coalition (GCC), un guide né en 2020 pour transformer les galeries en acteurs d’une économie circulaire.
Par Artedusa
••12 min de lecturePourtant, derrière cette vitrine vertueuse se cache une réalité plus complexe. Si les grandes institutions comme Tate Modern ou le Centre Pompidou affichent depuis des années des politiques "zéro carbone", les galeries indépendantes, elles, peinent à suivre. Entre les coûts prohibitifs des matériaux durables, la pression des collectionneurs pour des livraisons express, et l’absence de normes communes, la transition écologique ressemble souvent à un parcours du combattant. Le GCC propose une feuille de route, mais son adoption révèle les tensions d’un marché de l’art tiraillé entre urgence climatique et impératifs économiques.
01Le carbone invisible : comment l’art est devenu l’un des secteurs les plus polluants
Personne ne pense à l’art quand on évoque les industries les plus émettrices de CO₂. Pourtant, une étude publiée en 2021 par le Journal of Cultural Economics révèle que le marché de l’art génère entre 77 et 100 millions de tonnes d’équivalent CO₂ par an – soit l’équivalent des émissions annuelles du Portugal. Le coupable ? Pas les œuvres elles-mêmes, mais leur logistique.
En 2018, le rapport Art Market 2018 d’Art Basel et UBS pointait du doigt un chiffre accablant : 60 % des émissions du secteur proviennent du transport des œuvres, principalement par avion. Une toile expédiée de New York à Hong Kong pour une foire comme Art Basel génère à elle seule 1,5 tonne de CO₂ – soit l’empreinte carbone d’un vol aller-retour Paris-New York pour un passager. Pire encore, 80 % des œuvres achetées dans les foires sont renvoyées à leur expéditeur après l’événement, doublant ainsi leur impact environnemental.
Les galeries ne sont pas en reste. Une étude menée en 2023 par le GCC sur 50 espaces européens a révélé que : 45 % des galeries utilisent encore des systèmes de climatisation énergivores, même en hiver, 70 % des expositions reposent sur des structures jetables (cloisons en placo, socles en polystyrène) et Seulement 12 % ont recours à des fournisseurs d’électricité verte.
Pourtant, des solutions existent. Dès 2016, la Tate Modern a basculé vers 100 % d’énergie renouvelable, réduisant ses émissions de 50 % en cinq ans. En 2020, la galerie Lisson a adopté un système de réutilisation systématique des caisses d’expédition, économisant 12 tonnes de bois par an. Mais ces initiatives restent l’apanage des grands noms. Pour les petites structures, le défi est ailleurs : comment concilier survie économique et transition écologique ?
02Le GCC, ou l’art de transformer une utopie en manuel pratique
Né en pleine pandémie, le Gallery Climate Coalition est le fruit d’une prise de conscience collective. En 2020, alors que le monde de l’art se figeait, trois galeries londoniennes – Thomas Dane Gallery, Kate MacGarry et Sadie Coles HQ – ont décidé de profiter du ralentissement forcé pour repenser leur modèle. Leur constat ? Aucun outil ne permettait aux galeries de mesurer, et encore moins de réduire, leur empreinte carbone.
Avec l’aide d’experts en durabilité et de partenaires comme Hauser & Wirth, David Zwirner et Pace Gallery, le GCC a élaboré un plan d’action en cinq axes : Mesurer : via un carbon calculator gratuit, conçu spécifiquement pour les galeries, Réduire : en ciblant les postes les plus émetteurs (transport, énergie, déchets) et Collaborer : en mutualisant les ressources (expéditions groupées, achats de matériaux en gros). Innover : en testant des alternatives (cargos à voile, expositions virtuelles) et Sensibiliser : en formant les équipes et en impliquant les artistes.
Le résultat ? Un guide de 80 pages, téléchargé plus de 10 000 fois depuis 2021, qui détaille 27 actions concrètes, classées par niveau de difficulté et de coût. Certaines sont simples : passer aux ampoules LED (une économie de 30 % sur la facture d’électricité). D’autres, plus ambitieuses : organiser des expositions "zéro déchet" (comme celle de Hito Steyerl à la Serpentine Gallery en 2022, où tous les matériaux étaient recyclés ou réutilisés).
Mais le GCC va plus loin qu’un simple catalogue de bonnes pratiques. En 2023, il a lancé le premier label "GCC Certified" pour les galeries et foires engagées. Pour l’obtenir, les candidats doivent : Publier leur bilan carbone (avec une réduction de 20 % sur trois ans), Supprimer les plastiques à usage unique (emballages, gobelets, etc.) et Former au moins 50 % de leur équipe aux enjeux climatiques.
À ce jour, 12 galeries et 3 foires (dont Frieze London et Art Basel) ont décroché le label. Un début, mais qui montre que la durabilité n’est plus une option, mais une condition d’accès au marché.
03Les caisses qui voyagent en silence : le transport, talon d’Achille des galeries
Si le GCC a un mérite, c’est d’avoir identifié le transport comme le levier le plus efficace pour réduire l’empreinte carbone. Une œuvre expédiée par avion émet 47 fois plus de CO₂ que par bateau, et 10 fois plus que par train. Pourtant, en 2023, 85 % des galeries européennes continuaient à privilégier l’avion pour les livraisons urgentes.
Pour inverser la tendance, le GCC propose une stratégie en trois temps : Ralentir : accepter des délais plus longs (3 semaines par bateau au lieu de 48h par avion), Mutualiser : organiser des expéditions groupées via des hubs régionaux (Rotterdam pour l’Europe, Hong Kong pour l’Asie) et Innover : tester des alternatives comme le cargo à voile (utilisé par Hauser & Wirth pour Tatiana Trouvé) ou le train (comme la galerie Perrotin, qui expédie désormais 30 % de ses œuvres par rail en Europe).
Les résultats sont spectaculaires. En 2022, la galerie Thaddaeus Ropac a réduit ses émissions liées au transport de 40 % en : Supprimant les livraisons express (sauf pour les œuvres fragiles), Regroupant les envois vers une même destination et Utilisant des caisses réutilisables (fabriquées en bois certifié FSC et conçues pour 50 voyages).
Pour les artistes, cette transition implique un changement de mentalité. Olafur Eliasson, l’un des premiers à adopter les principes du GCC, refuse désormais d’expédier ses œuvres par avion. En 2021, il a annulé une exposition à Tokyo parce que le musée ne pouvait pas garantir un transport bas carbone. "Une œuvre d’art ne devrait pas coûter la planète", a-t-il déclaré.
Mais tous les artistes ne peuvent pas se permettre ce luxe. Pour les jeunes créateurs, le transport représente souvent 20 à 30 % du budget d’une exposition. Le GCC a donc créé un fonds de soutien, financé par des galeries membres, pour aider les petites structures à adopter des solutions durables.
04L’énergie qui ne se voit pas : comment chauffer (ou refroidir) une galerie sans réchauffer la Terre
Derrière les murs blancs des galeries se cache un autre poste d’émissions : l’énergie. Entre l’éclairage des œuvres, la climatisation des espaces et le chauffage des réserves, une galerie moyenne consomme l’équivalent de 10 foyers par an. Pourtant, des solutions existent, souvent inspirées de techniques ancestrales.
La galerie Hauser & Wirth à Bruton (Royaume-Uni) en est l’exemple le plus abouti. Installée dans une ancienne ferme du XVIIIe siècle, elle utilise : Un système de chauffage géothermique (puits à 150 mètres de profondeur), Des murs en pierre massive qui stockent la chaleur en hiver et la fraîcheur en été et Des puits de lumière pour réduire l’éclairage artificiel.
Résultat : une réduction de 60 % de sa consommation énergétique par rapport à une galerie classique. En France, la galerie Chantal Crousel a opté pour une approche similaire en rénovant son espace parisien avec : Des panneaux solaires sur le toit, Un système de récupération d’eau de pluie pour l’arrosage des plantes et Des peintures et colles sans COV (composés organiques volatils).
Pour les galeries qui ne peuvent pas rénover leurs locaux, le GCC recommande des mesures simples mais efficaces : Passer à un fournisseur d’électricité verte (comme Enercoop ou Planète Oui en France), Installer des thermostats intelligents pour éviter le gaspillage et Utiliser des détecteurs de présence pour éteindre les lumières inutiles.
Mais le vrai défi reste la climatisation, indispensable pour préserver les œuvres. La solution ? Les systèmes à absorption, qui utilisent la chaleur (solaire ou géothermique) pour produire du froid, sans gaz réfrigérants. La Fondation Cartier, à Paris, en a installé un en 2021, réduisant sa consommation électrique de 35 %.
05Les déchets qui valent de l’or : quand les galeries deviennent des mines urbaines
En 2023, une étude de l’ADEME (Agence de la transition écologique) a révélé que les foires d’art génèrent en moyenne 500 kg de déchets par jour – principalement des emballages, des cloisons en placo et des moquettes jetables. Pourtant, ces matériaux pourraient avoir une seconde vie.
La galerie Kamel Mennour a été l’une des premières à adopter une politique zéro déchet. Pour son exposition Daniel Buren : Les Couleurs du Blanc en 2022, elle a : Remplacé les cloisons en placo par des structures en bois recyclé, Utilisé des socles en liège (un matériau renouvelable et biodégradable) et Recyclé les chutes de tissu pour créer des rideaux.
Mais l’innovation la plus spectaculaire vient de Frieze London. En 2023, la foire a lancé un système de moquette réutilisable, conçu pour durer 10 ans. Chaque année, les galeries participantes louent le même revêtement, qui est nettoyé et stocké entre les éditions. Résultat : une réduction de 80 % des déchets textiles.
Pour les galeries qui ne peuvent pas investir dans des matériaux durables, le GCC propose des solutions low-cost : Louer plutôt qu’acheter : des entreprises comme Modulo proposent des cloisons modulaires réutilisables, Recycler les matériaux : les chutes de bois peuvent devenir des socles, les vieux cadres des étagères et Composter les déchets organiques (pour les galeries qui organisent des vernissages).
Mais le vrai changement viendra peut-être des artistes eux-mêmes. En 2022, Tino Sehgal a refusé d’exposer à la Biennale de Venise parce que le pavillon allemand utilisait des matériaux non recyclables. "Une œuvre d’art ne devrait pas détruire la planète pour exister", a-t-il déclaré. Depuis, plusieurs galeries ont adopté une charte éthique, refusant de travailler avec des artistes qui ne respectent pas les principes du GCC.
06Le label qui change la donne : comment le GCC redéfinit les règles du marché
En 2024, le Gallery Climate Coalition n’est plus une simple initiative militante : c’est devenu un critère de sélection pour les collectionneurs et les institutions. Les galeries labellisées "GCC Certified" bénéficient d’une visibilité accrue et d’un accès privilégié à certains événements.
Pour obtenir le label, les galeries doivent : Publier un bilan carbone annuel (avec une réduction de 20 % sur trois ans), Supprimer les plastiques à usage unique (emballages, gobelets, etc.) et Former au moins 50 % de leur équipe aux enjeux climatiques. Utiliser des matériaux durables pour les expositions (bois certifié FSC, peintures sans COV).
À ce jour, 12 galeries ont obtenu la certification, dont : Hauser & Wirth (Royaume-Uni, Suisse, États-Unis), David Zwirner (États-Unis, Royaume-Uni, France) et Thaddaeus Ropac (France, Autriche, Royaume-Uni).
Les foires ne sont pas en reste. Frieze London et Art Basel ont toutes deux adopté le label en 2023, s’engageant à : Réduire de 30 % leurs émissions d’ici 2025, Supprimer les bouteilles en plastique (remplacées par des fontaines à eau) et Proposer des options de transport bas carbone aux exposants.
Pour les collectionneurs, le label GCC est devenu un gage de sérieux. En 2023, une enquête menée par les bases de données du marché auprès de 200 acheteurs a révélé que 68 % d’entre eux privilégiaient les galeries engagées dans une démarche écologique. "Je ne veux plus acheter une œuvre qui a traversé l’Atlantique en avion", explique un collectionneur anonyme. "Le GCC me donne l’assurance que la galerie a fait les efforts nécessaires."
07L’avenir des galeries : entre utopie et réalité économique
Le Gallery Climate Coalition a ouvert une brèche. Mais pour que la transition écologique devienne la norme, il faudra surmonter plusieurs obstacles.
Le premier défi est économique. Pour une petite galerie, adopter les principes du GCC peut représenter un surcoût de 10 à 15 %. Les matériaux durables (bois certifié, peintures écologiques) sont souvent 20 à 30 % plus chers que leurs équivalents conventionnels. Les expéditions par bateau, bien que moins polluantes, coûtent deux fois plus cher que l’avion.
Pourtant, des solutions émergent. En 2023, le GCC a lancé un fonds de soutien, financé par des galeries membres, pour aider les petites structures à se convertir. En France, l’ADEME propose des subventions pour les entreprises qui réduisent leur empreinte carbone. Et certaines galeries, comme Nathalie Obadia, ont décidé de répercuter une partie du surcoût sur les prix des œuvres, expliquant aux collectionneurs que "l’art durable a un prix".
Le deuxième défi est culturel. Dans un marché où la rapidité et la flexibilité sont reines, ralentir les livraisons ou refuser les foires lointaines peut sembler suicidaire. Pourtant, des alternatives émergent : Les expositions virtuelles (comme celles proposées par Acute Art), Les foires régionales (comme Paris Internationale ou Independent Brussels), qui réduisent les déplacements et Les résidences d’artistes locales, qui limitent les transports d’œuvres.
Le troisième défi est systémique. Tant que les grandes institutions (musées, foires, maisons de ventes) ne s’engageront pas pleinement, les galeries auront du mal à suivre. Pourtant, des signes encourageants apparaissent. En 2024, le Louvre a annoncé qu’il ne prêterait plus d’œuvres à des expositions nécessitant un transport aérien. Une décision qui pourrait faire jurisprudence.
08Conclusion : l’art après le pétrole
Le Gallery Climate Coalition n’est pas une solution miracle. C’est un manuel de survie pour un monde en surchauffe, un guide qui montre que l’art peut – et doit – se réinventer. Les galeries qui l’adoptent ne le font pas par altruisme, mais par nécessité économique et éthique.
Pour celles qui hésitent encore, une question se pose : dans un monde où les collectionneurs, les artistes et les institutions exigent de plus en plus de transparence, une galerie non durable peut-elle encore exister ?
La réponse viendra peut-être des nouvelles générations. En 2023, une étude de les plateformes en ligne spécialisées a révélé que 72 % des acheteurs de moins de 40 ans privilégiaient les galeries engagées dans une démarche écologique. Pour eux, une œuvre d’art n’a pas seulement une valeur esthétique ou financière : elle a aussi une empreinte carbone.
Le GCC a ouvert la voie. À l’art de l’emprunter.
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