2026 : Quand l’état transforme les galeries en caisses enregistreuses
Le 15 octobre 2025, dans un bureau du ministère de l’Économie aux murs couverts de graphiques, une décision tombe comme un couperet. Le projet de loi de finances 2026 prévoit d’étendre partiellement l’IFI aux œuvres d’art, une mesure qui pourrait rapporter entre 200 et 500 millions d’euros à l’État. Dans les jours qui suivent, les téléphones des galeristes parisiens s’emballent. À la Galerie Nathalie Obadia, on calcule déjà l’impact : une hausse de 4,5 points de TVA sur les œuvres vendues au-dessus de 5 000 euros, et une taxation des collections privées dépassant 1,3 million d’euros. "On va perdre 30 % de nos clients internationaux", murmure une collaboratrice en rangeant une toile de Johanna Mirabel, primée quelques mois plus tôt par le CPGA. À quelques rues de là, chez Kamel Mennour, on étudie sérieusement l’ouverture d’un espace à Hong Kong. "Si la France taxe nos Basquiat, on ira les vendre là où ils ne sont pas taxés", lâche un associé.
Par Artedusa
••9 min de lectureCette scène, qui pourrait devenir réalité en 2026, illustre un tournant historique pour le marché de l’art français. Après des décennies de régimes fiscaux avantageux – exonération de l’ISF en 1989, puis de l’IFI en 2018 – l’État semble décidé à faire payer les collectionneurs et les galeries. Mais à quel prix ? Et surtout, qui paiera vraiment la note ?
01La fiscalité de l’art : une histoire de promesses et de trahisons
En 1989, la France prend une décision audacieuse : elle exonère les œuvres d’art de l’Impôt sur la Fortune (ISF). L’objectif ? Relancer un marché moribond et attirer les collectionneurs étrangers. Le pari est gagnant. Dans les années 1990, les ventes explosent. Les Picasso, Monet et Soulages s’arrachent à prix d’or, et Paris redevient une capitale mondiale de l’art. En 2018, le gouvernement remplace l’ISF par l’IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière), excluant à nouveau les œuvres d’art du patrimoine taxable. Une mesure présentée comme "un signal fort pour le marché de l’art français".
Pourtant, dès 2020, les premiers signes de tension apparaissent. La crise du Covid-19 frappe durement les galeries, et l’inflation des prix des œuvres – avec des records battus aux enchères pour des artistes comme Banksy ou Basquiat – attire l’attention des fiscalistes. En 2024, le gouvernement Attal annonce une baisse de 6,8 % des crédits culturels pour 2026, passant de 4,028 à 3,753 milliards d’euros. Dans ce contexte de restrictions budgétaires, les œuvres d’art deviennent une cible tentante. "Pourquoi les collectionneurs seraient-ils exonérés alors que les propriétaires immobiliers paient des taxes ?", demande un haut fonctionnaire du ministère de l’Économie.
Le Comité Professionnel des Galeries d’Art (CPGA) réagit immédiatement. Dans un communiqué publié en novembre 2024, il met en garde contre "une mesure dangereuse qui pourrait détruire le marché français". Selon le CPGA, 80 % des galeries françaises ont un chiffre d’affaires inférieur à 500 000 euros par an, et 60 % de leurs ventes concernent des particuliers. "Une hausse de la fiscalité poussera les collectionneurs à vendre leurs œuvres avant 2026, faisant s’effondrer les prix", explique Marion Papillon, présidente du CPGA.
02Les galeries françaises : un écosystème au bord du gouffre
En 2025, la France compte environ 1 200 galeries, dont 600 à Paris. Un réseau dynamique, mais fragile. Selon le CPGA, 15 % des galeries parisiennes ont fermé depuis 2020, et la tendance s’accélère. "Les petites galeries ne survivront pas à une hausse de la fiscalité", confie un galeriste du Marais, qui préfère rester anonyme. "Nous fonctionnons déjà avec des marges très faibles. Si la TVA passe à 10 %, nous devrons augmenter nos prix, et les collectionneurs iront acheter ailleurs."
Pour comprendre l’impact potentiel de la loi de finances 2026, il faut plonger dans les chiffres. En 2024, le marché de l’art français représente environ 30 % du marché européen. Les galeries parisiennes génèrent un chiffre d’affaires annuel estimé à 1,5 milliard d’euros. Mais cette apparente santé cache une réalité plus sombre : la dépendance aux collectionneurs privés. "Sans eux, nous ne pouvons pas survivre", explique un galeriste de la rue de Turenne. "Les institutions publiques achètent très peu, et les entreprises sont de moins en moins mécènes."
Le cas de la Galerie Nathalie Obadia est emblématique. Représentant des artistes comme Johanna Mirabel, Claire Tabouret ou Farhad Moshiri, la galerie a vu son chiffre d’affaires stagner depuis 2020. "Les collectionneurs sont de plus en plus prudents", explique une collaboratrice. "Ils attendent de voir ce que fera le gouvernement avant d’acheter." Avec la loi de finances 2026, la galerie craint une baisse de 20 à 30 % de ses ventes. "Nous réfléchissons à développer la vente en ligne, mais ce n’est pas suffisant", confie-t-elle.
03Les artistes : entre précarité et opportunités
Pour les artistes, la loi de finances 2026 pourrait avoir des conséquences dramatiques. "Je crains que les jeunes artistes ne puissent plus vivre de leur art", déclare Johanna Mirabel, dont les toiles sont régulièrement exposées à la Galerie Nathalie Obadia. "Si les galeries vendent moins, elles achèteront moins d’œuvres, et nous serons obligés de baisser nos prix."
Le cas de Kelly Sinnapah Mary, plasticienne primée par le prix Villa Albertine en 2024, illustre cette précarité. Représentée par la Galerie James Cohan à New York, elle voit ses œuvres s’arrachées aux États-Unis, où la fiscalité est plus avantageuse. "En France, les galeries prennent déjà 50 % de commission sur les ventes. Si la TVA passe à 10 %, je ne pourrai plus vendre mes œuvres", explique-t-elle.
Pour les artistes établis, la situation n’est guère plus réjouissante. Pierre Soulages, décédé en 2022, a vu la valeur de ses œuvres exploser depuis leur exonération de l’IFI. En 2024, une de ses toiles s’est vendue 30 millions d’euros aux enchères. "Si l’IFI est étendu aux œuvres d’art, les collectionneurs vendront leurs Soulages avant 2026, faisant s’effondrer les prix", explique un expert du marché.
04Les collectionneurs : l’exode qui menace
En 2025, la France compte environ 5 000 collectionneurs privés, dont 200 possèdent des collections estimées à plus de 10 millions d’euros. Pour ces derniers, la loi de finances 2026 pourrait être le coup de grâce. "Si la France taxe mes œuvres, je les déplacerai en Suisse ou à Monaco", confie un collectionneur parisien, qui préfère rester anonyme. "Là-bas, elles seront exonérées de taxes, et je pourrai continuer à les prêter aux musées."
L’exemple de François Pinault est souvent cité. En 2020, le milliardaire a déplacé une partie de sa collection – dont des œuvres de Picasso et Koons – à Venise, pour éviter l’IFI français. "La France a perdu des millions d’euros de taxes, et des œuvres majeures", explique un expert fiscal. "Si la loi de finances 2026 est adoptée, d’autres collectionneurs feront de même."
Pour les galeries, cet exode des collectionneurs serait catastrophique. "Sans eux, nous ne pouvons pas survivre", explique un galeriste de la rue Vieille-du-Temple. "Les musées achètent très peu, et les entreprises sont de moins en moins mécènes. Si les collectionneurs partent, nous fermerons."
05Les musées : les grands perdants de la réforme
En 2025, les musées français dépendent largement des donations d’œuvres. Grâce à la loi de 1989, les collectionneurs peuvent donner leurs œuvres à l’État en paiement de droits de succession, une pratique appelée "dation en paiement". En 2024, le Centre Pompidou a ainsi reçu une toile de Picasso, et le Louvre une sculpture de Rodin.
Mais avec la loi de finances 2026, cette pratique pourrait disparaître. "Si les œuvres deviennent taxables, les collectionneurs ne les donneront plus aux musées", explique un conservateur du Centre Pompidou. "Ils les vendront à l’étranger, ou les garderont dans des coffres en Suisse."
Le cas de la Fondation Louis Vuitton est emblématique. Grâce à un régime fiscal avantageux, Bernard Arnault a pu constituer une collection exceptionnelle, qu’il prête régulièrement aux musées. "Si la loi de finances 2026 est adoptée, les mécènes comme Bernard Arnault pourraient cesser de prêter leurs œuvres", explique un expert.
06La concurrence internationale : la France en retard
En 2025, la France est en concurrence directe avec Londres, New York et Hong Kong pour attirer les collectionneurs et les galeries. Mais avec la loi de finances 2026, elle risque de perdre du terrain.
| Pays | Fiscalité sur les œuvres d’art | Avantage concurrentiel |
|---|---|---|
| France (2026) | IFI partiel + TVA 10 % + plus-values 30 % | Peu attractif ; risque de déséquilibre. |
| Suisse | Exonération totale (sauf pour les résidents fiscaux). | Paradis fiscal pour les collectionneurs. |
| États-Unis | Pas de taxe fédérale sur les œuvres (sauf plus-values à la revente). | Marché dynamique (New York domine les ventes aux enchères). |
| Royaume-Uni | TVA 5 % + droits de succession réduits pour les dons aux musées. | Attractif pour les galeries (Londres 2e marché mondial). |
| Hong Kong | Exonération totale. | Pôle asiatique en croissance (concurrence directe avec Paris). |
Pour les galeries françaises, cette concurrence est un défi majeur. "Si la France taxe nos œuvres, nous irons les vendre à Hong Kong ou à New York", explique un galeriste de la rue de Turenne. "Là-bas, les collectionneurs ne paient pas de taxes, et les galeries sont plus dynamiques."
Le cas de la Galerie Perrotin est révélateur. En 2025, la galerie compte 13 espaces internationaux, dont un à Hong Kong. "Si la loi de finances 2026 est adoptée, nous ouvrirons un deuxième espace à Hong Kong", explique un associé. "La France ne peut plus être notre seul marché."
07Les scénarios possibles : entre crise et adaptation
En 2025, le marché de l’art français se trouve à un carrefour. Avec la loi de finances 2026, plusieurs scénarios sont possibles.
Scénario 1 : L’exode des collectionneurs (le plus probable) Les grands collectionneurs (François Pinault, Bernard Arnault) déplacent leurs œuvres en Suisse ou à Monaco. et Conséquence : une baisse de 20 à 30 % des ventes en galerie..
Scénario 2 : L’adaptation du marché Les galeries se recentrent sur les jeunes artistes (moins chers, moins taxés). et Développement des ventes en ligne (plateformes comme les plateformes en ligne spécialisées, les bases de données du marché)..
Scénario 3 : La résistance du secteur Lobbying intensif du CPGA et de l’ADAGP pour obtenir des exonérations ciblées. et Création de fonds de garantie pour soutenir les galeries en difficulté..
Pour les galeries, l’enjeu est clair : s’adapter ou disparaître. "Nous n’avons pas le choix", explique un galeriste de la rue Vieille-du-Temple. "Si la loi de finances 2026 est adoptée, nous devrons innover, ou fermer."
082026 : vers une crise du marché de l’art français ?
En 2025, le marché de l’art français est à la croisée des chemins. Avec la loi de finances 2026, il risque de perdre son attractivité face à la concurrence internationale. Mais il a aussi une chance de se réinventer.
Pour les galeries, l’enjeu est double : résister à la hausse de la fiscalité, et innover pour attirer de nouveaux collectionneurs. "Nous devons développer la vente en ligne, et nous recentrer sur les jeunes artistes", explique un galeriste du Marais. "C’est notre seule chance de survivre."
Pour les artistes, la situation est plus complexe. "Si les galeries vendent moins, nous serons obligés de baisser nos prix", explique Johanna Mirabel. "Mais nous n’avons pas le choix. Nous devons continuer à créer."
Pour l’État, l’enjeu est politique. "La France doit choisir entre culture et fiscalité", explique Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture. "Veut-elle être un musée, ou un marché ?"
En 2026, la réponse à cette question déterminera l’avenir du marché de l’art français. Et avec lui, celui de ses galeries, de ses artistes, et de ses collectionneurs.
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