Solo, duo, groupe : Comment les galeries programment leurs expositions comme une saison de théâtre
En janvier 2023, la galerie Perrotin a ouvert simultanément trois expositions à Paris : une rétrospective solo de Gabriel Orozco à la rue de Turenne, une confrontation entre les dessins de Hans Hartung et ceux de Pierre Soulages dans l’espace de la rue Saint-Claude, et une exposition collective intitulée Fragments réunissant dix artistes émergents dans son nouvel espace de la rue des Archives. Trois formats, trois rythmes, trois publics. Comme une saison théâtrale qui alterne les pièces en un acte, les duos et les grandes productions, cette programmation révèle une stratégie curatoriale de plus en plus répandue : concevoir les expositions non plus comme des événements isolés, mais comme une narration continue, où chaque projet dialogue avec les autres.
Par Artedusa
••11 min de lectureCette approche n’est pas nouvelle. Dès les années 1960, Harald Szeemann, alors directeur de la Kunsthalle Bern, avait transformé les expositions en véritables "pièces" avec Live in Your Head: When Attitudes Become Form (1969). En invitant des artistes comme Joseph Beuys, Richard Serra ou Bruce Nauman à créer des œuvres in situ, il avait imaginé l’exposition comme une performance collective, où le spectateur devenait acteur. Aujourd’hui, des galeries comme Hauser & Wirth, David Zwirner ou Thaddaeus Ropac structurent leurs saisons avec la même rigueur qu’un metteur en scène élabore sa programmation : un solo pour l’intimité, un duo pour le dialogue, un groupe pour l’énergie collective. Mais comment ces formats s’articulent-ils concrètement ? Quels effets produisent-ils sur le public, les artistes et le marché ? Et surtout, comment les galeries parviennent-elles à maintenir une cohérence tout en évitant la monotonie ?
01Le solo : l’art de la monographie comme pièce en un acte
Une exposition solo est à la galerie ce qu’une pièce en un acte est au théâtre : un moment de concentration, où tout converge vers une seule voix. "Un solo, c’est comme un monologue shakespearien", explique Jean-Max Colard, critique et commissaire indépendant. "Il faut que l’artiste ait assez de matière pour tenir l’espace, et que le public soit captivé dès les premières secondes." La galerie Marian Goodman a perfectionné cet art avec des expositions comme celle de Gerhard Richter en 2012, où une sélection minutieuse de peintures abstraites créait une progression presque musicale, des toiles sombres et tourmentées aux compositions plus lumineuses.
Mais monter un solo exige une préparation quasi chirurgicale. Chez Thaddaeus Ropac, la préparation d’une exposition comme celle de Georg Baselitz en 2021 a nécessité deux ans de travail. "Nous avons sélectionné des œuvres des années 1960 aux années 2020 pour montrer l’évolution de son langage", raconte la directrice de la galerie, Julia Peyton-Jones. "Chaque salle était conçue comme une scène, avec un éclairage adapté à la période des œuvres." Le résultat ? Une fréquentation en hausse de 30 % par rapport à la moyenne, avec des collectionneurs voyageant spécialement depuis l’Asie pour voir l’exposition.
Pourtant, tous les solos ne se valent pas. "Un mauvais solo, c’est comme un one-man-show raté : l’artiste n’a pas assez de profondeur, ou la sélection des œuvres est trop répétitive", observe Colard. Les galeries évitent ce piège en travaillant étroitement avec les artistes sur le choix des pièces. Chez David Zwirner, les expositions de Yayoi Kusama sont ainsi conçues comme des "expériences immersives" : les Infinity Mirror Rooms sont installées en début de parcours pour capter l’attention, tandis que les peintures récentes, moins connues, sont présentées en fin de visite pour surprendre les habitués.
02Le duo : quand deux artistes dialoguent comme un couple de scène
Si le solo est un monologue, le duo est un dialogue – parfois harmonieux, parfois conflictuel. "Une exposition à deux, c’est comme une pièce à deux personnages : il faut que la tension soit palpable, que les œuvres se répondent sans se faire concurrence", explique Sophie Duplaix, conservatrice au Centre Pompidou. En 2019, la galerie Chantal Crousel a présenté Marlene Dumas & Francis Bacon, une confrontation audacieuse entre les portraits de Dumas et les corps déformés de Bacon. "Nous avons joué sur les contrastes de couleurs et de textures", raconte la galeriste. "Les toiles de Dumas, avec leurs aplats de rouge et de bleu, faisaient ressortir la matière grasse et tourmentée de Bacon."
Ce format permet aussi de revisiter des collaborations historiques. En 2022, la galerie Gagosian a recréé Picasso and Braque: The Cubist Experiment, une exposition qui avait marqué l’histoire de l’art en 1989. "Nous avons repris le même accrochage, avec les œuvres face à face, comme dans un duel", explique la directrice de la galerie, Deborah McLeod. "Le public pouvait voir comment chaque artiste répondait à l’autre, presque coup pour coup." Résultat : des ventes record pour les œuvres de Braque, habituellement moins cotées que celles de Picasso.
Mais monter un duo exige une grande finesse. "Il faut éviter que l’un des deux artistes ne domine l’autre", prévient Duplaix. Chez Almine Rech, l’exposition Nicolas de Staël & Maria Helena Vieira da Silva (2023) a été conçue comme un "ballet abstrait" : les toiles de Vieira da Silva, avec leurs réseaux de lignes, dansaient autour des aplats colorés de de Staël. "Nous avons utilisé des socles bas et un éclairage rasant pour que les œuvres semblent flotter dans l’espace", explique la galeriste.
03Le groupe : l’exposition comme chœur polyphonique
Une exposition collective est à la galerie ce qu’une pièce à grand spectacle est au théâtre : un moment où l’énergie collective prime sur l’individualité. "Un groupe, c’est comme une chorale : il faut que chaque voix trouve sa place, sans étouffer les autres", explique Hans Ulrich Obrist, directeur artistique de la Serpentine Gallery. En 2021, la galerie Kamel Mennour a présenté Them, une exposition réunissant 15 artistes autour du thème de l’altérité. "Nous avons voulu créer un dialogue entre des générations et des cultures différentes", raconte la galeriste. "Les œuvres de Kader Attia, par exemple, répondaient à celles de Louise Bourgeois, comme deux voix qui se complètent."
Mais organiser un groupe réussi est un défi logistique. "Il faut trouver un équilibre entre les artistes établis et les émergents, entre les œuvres monumentales et les pièces plus discrètes", explique Obrist. Chez Hauser & Wirth, l’exposition The Land We Live In – The Land We Left Behind (2018) a nécessité six mois de préparation. "Nous avons mélangé des installations de Phyllida Barlow avec des dessins de Henry Moore et des photographies de Carrie Mae Weems", raconte la directrice de la galerie, Manuela Wirth. "L’idée était de créer une narration visuelle, comme un roman en images."
Certaines galeries poussent le concept encore plus loin. En 2023, la galerie Templon a présenté Fragments d’un discours amoureux, une exposition collective inspirée par l’essai de Roland Barthes. "Nous avons demandé à chaque artiste de s’emparer d’un fragment du texte", explique la galeriste. "Les œuvres de Tracey Emin, par exemple, dialoguaient avec celles de Nan Goldin, comme deux facettes d’une même émotion." Le résultat ? Une fréquentation en hausse de 40 %, avec un public plus jeune que d’habitude.
04Le rythme : comment les galeries structurent leur saison
Programmer une saison d’expositions, c’est comme composer une partition musicale : il faut alterner les tempos, les tonalités et les émotions. "Une galerie qui ne propose que des solos finira par lasser son public", explique Jean-Max Colard. "À l’inverse, une programmation trop collective peut manquer de profondeur." Chez Perrotin, la saison 2024 a été conçue comme une "symphonie" : un solo de Takashi Murakami en janvier (pour attirer le public asiatique), un duo entre JR et Vhils en mars (pour toucher les amateurs d’art urbain), et un groupe en juin autour de la jeune création africaine (pour capter l’attention des collectionneurs émergents).
Ce rythme permet aussi de gérer les contraintes logistiques. "Un solo demande moins de temps de montage qu’un groupe", explique Julia Peyton-Jones. "Nous pouvons ainsi alterner les formats en fonction de notre calendrier." Chez David Zwirner, la galerie programme systématiquement un solo en janvier (pour profiter des fêtes de fin d’année) et un groupe en septembre (pour coïncider avec la rentrée artistique).
Mais le plus important, c’est la cohérence. "Une saison doit raconter une histoire", explique Sophie Duplaix. "Chez Marian Goodman, par exemple, la programmation 2023 a suivi une thématique autour de la mémoire : un solo de Gerhard Richter sur les archives familiales, un duo entre Tacita Dean et Julie Mehretu sur les paysages disparus, et un groupe sur les traces du colonialisme." Cette approche a permis à la galerie d’attirer un public plus large, tout en fidélisant ses collectionneurs.
05L’espace comme décor : quand la scénographie devient narrative
Dans une exposition, comme au théâtre, l’espace n’est pas neutre : il participe à la narration. "Une galerie, c’est comme une scène : chaque détail compte, de l’éclairage aux cimaises", explique l’architecte d’expositions Jean-Christophe Denise. Chez Thaddaeus Ropac, l’exposition de Georg Baselitz en 2021 a été conçue comme une "pièce en trois actes" : la première salle, avec ses toiles sombres des années 1960, évoquait un prologue dramatique ; la deuxième, avec ses peintures plus lumineuses, marquait un tournant ; et la troisième, avec ses sculptures monumentales, offrait un final spectaculaire.
L’éclairage joue un rôle clé. "Une lumière trop crue peut tuer une œuvre, comme un projecteur mal placé peut gâcher une scène", explique Denise. Chez Hauser & Wirth, les expositions de Louise Bourgeois sont toujours éclairées avec des spots directionnels, pour créer des ombres qui accentuent le caractère dramatique des Cells. "Nous voulons que le public ressente la même tension que dans un thriller", explique Manuela Wirth.
Mais la scénographie ne se limite pas à l’éclairage. Chez Chantal Crousel, l’exposition Marlene Dumas & Francis Bacon a été conçue comme un "duel visuel" : les toiles de Dumas étaient accrochées sur des murs blancs, tandis que celles de Bacon l’étaient sur des cimaises grises, pour créer un contraste saisissant. "L’idée était de faire dialoguer les œuvres comme deux personnages sur scène", explique la galeriste.
06Le public comme acteur : vers une expérience immersive
Aujourd’hui, les galeries ne se contentent plus de montrer des œuvres : elles cherchent à créer des expériences. "Le public ne veut plus être un simple spectateur, il veut participer", explique Hans Ulrich Obrist. En 2022, la galerie Perrotin a présenté Do It, une exposition interactive où les visiteurs étaient invités à réaliser des œuvres à partir d’instructions d’artistes comme Yoko Ono ou Ai Weiwei. "C’était comme un atelier géant, où chacun pouvait devenir artiste le temps d’une visite", raconte la galeriste.
Cette tendance à l’immersion s’inspire directement du théâtre. Chez Hauser & Wirth, l’exposition The Land We Live In (2018) proposait une "promenade" à travers différentes installations, comme une pièce de théâtre promenade. "Nous avons travaillé avec des scénographes pour créer un parcours qui guide le public sans l’enfermer", explique Manuela Wirth.
Mais l’immersion ne se limite pas aux expositions collectives. Chez David Zwirner, les Infinity Mirror Rooms de Yayoi Kusama sont conçues comme des "expériences individuelles" : les visiteurs entrent un par un, avec un temps limité, comme dans un théâtre intimiste. "C’est une façon de recréer la magie du live", explique Deborah McLeod.
07Le marché comme public : comment les formats influencent les ventes
Enfin, le choix des formats a un impact direct sur le marché. "Un solo, c’est comme une rétrospective : ça rassure les collectionneurs, ça fait monter les prix", explique Jean-Max Colard. En 2021, l’exposition de Georg Baselitz chez Thaddaeus Ropac a ainsi permis à la galerie de vendre plusieurs toiles à plus d’un million d’euros. "Les collectionneurs aiment les solos parce qu’ils offrent une vision claire de l’artiste", explique Julia Peyton-Jones.
À l’inverse, un duo peut être plus risqué, mais aussi plus rémunérateur. "Quand deux artistes se répondent, ça crée une dynamique qui peut séduire des acheteurs différents", explique Sophie Duplaix. Chez Chantal Crousel, l’exposition Marlene Dumas & Francis Bacon a ainsi attiré des collectionneurs habitués à l’art contemporain (pour Dumas) et des amateurs d’art moderne (pour Bacon). "Nous avons vendu des œuvres des deux artistes, ce qui n’aurait pas été possible avec deux solos séparés", explique la galeriste.
Quant aux expositions collectives, elles sont souvent utilisées pour lancer de jeunes artistes. "Un groupe, c’est comme une audition : ça permet de repérer les talents de demain", explique Hans Ulrich Obrist. Chez Kamel Mennour, l’exposition Them (2021) a ainsi permis de faire découvrir des artistes comme Tarek Lakhrissi ou Kapwani Kiwanga à un public plus large. "Plusieurs œuvres ont été achetées par des institutions, ce qui a boosté la carrière de ces artistes", explique la galeriste.
08Conclusion : vers une nouvelle dramaturgie de l’exposition
Programmer une saison d’expositions comme une saison de théâtre, c’est bien plus qu’une métaphore : c’est une méthode. En alternant les solos, les duos et les groupes, en jouant sur les rythmes et les espaces, les galeries créent des narrations qui captivent le public et stimulent le marché. "Une bonne programmation, c’est comme une bonne pièce : elle doit surprendre, émouvoir et faire réfléchir", résume Jean-Max Colard.
Mais cette approche exige aussi une grande rigueur. "Il faut savoir doser les formats, éviter les répétitions, et surtout, garder une cohérence", explique Sophie Duplaix. Chez Perrotin, la saison 2025 sera ainsi construite autour du thème de la "fragilité" : un solo de Gabriel Orozco sur les traces éphémères, un duo entre les dessins de Julie Mehretu et les photographies de Roni Horn, et un groupe sur les matériaux précaires.
À l’ère des réseaux sociaux et de l’art numérique, cette dramaturgie de l’exposition n’a jamais été aussi pertinente. "Le public a soif d’expériences, pas seulement de contemplation", explique Hans Ulrich Obrist. "Les galeries qui sauront jouer avec les formats, comme un metteur en scène joue avec les scènes, seront celles qui survivront." Et peut-être, un jour, les expositions deviendront-elles des "pièces" à part entière, avec leurs acteurs, leurs décors et leurs publics. En attendant, une chose est sûre : l’art de programmer n’a jamais été aussi proche de celui de mettre en scène.
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