Quand la joconde cligne des yeux : Comment les galeries d’art séduisent les 25-35 ans sur tiktok sans perdre leur âme
En mars 2024, le compte TikTok du Rijksmuseum publiait une vidéo où La Ronde de nuit de Rembrandt semblait s’animer. Les personnages bougeaient imperceptiblement, comme si le tableau respirait. En 24 heures, la vidéo atteignait 2,3 millions de vues. Plus surprenant encore : le musée enregistrait une hausse de 18% de visiteurs dans la tranche 25-35 ans la semaine suivante. Ce n’était pas un hasard. Depuis 2020, les institutions culturelles ont compris que pour toucher cette génération, il fallait accepter de jouer selon les règles d’une plateforme conçue pour le divertissement éphémère. Mais comment concilier l’exigence artistique et les codes d’un réseau où l’attention se mesure en secondes ?
Par Artedusa
••9 min de lectureLes galeries d’art, traditionnellement perçues comme des temples du silence et de la contemplation, se retrouvent aujourd’hui face à un dilemme existentiel. Faut-il céder à la tentation du viral, au risque de réduire les œuvres à de simples contenus consommables ? Ou rester fidèles à leur mission éducative, quitte à voir leur audience s’effriter ? Entre ces deux extrêmes, une troisième voie émerge : celle d’une médiation culturelle repensée, où l’humour, l’interactivité et la transparence deviennent des outils au service de la transmission.
01Le paradoxe des algorithmes : quand l’art doit plaire en trois secondes
TikTok a bouleversé les codes de la médiation culturelle. Là où un cartel de musée classique propose une description sobre et académique, la plateforme exige un "hook" en moins de trois secondes. Les galeries qui réussissent sur ce réseau ont compris une règle simple : il ne s’agit plus d’expliquer une œuvre, mais de la faire vivre.
Prenez l’exemple du compte @museeorsay. En 2023, il a lancé une série de vidéos intitulées "POV : tu es un tableau". L’une d’elles, consacrée à L’Origine du monde de Courbet, commence par ces mots : "POV : tu es un vagin peint en 1866 et tu en as marre des regards gênés." La vidéo, qui cumule 1,2 million de vues, ne se contente pas de choquer. Elle utilise l’humour pour désacraliser une œuvre souvent réduite à sa dimension provocatrice, tout en rappelant son contexte historique. "Nous ne cherchons pas à faire rire pour faire rire, explique Clara, community manager du musée. L’objectif est de créer un déclic, une porte d’entrée vers une réflexion plus profonde."
Cette approche n’est pas sans risques. Certaines institutions ont franchi la ligne rouge en transformant des chefs-d’œuvre en simples supports à memes. En 2022, le Musée d’Art Moderne de Paris a dû retirer une vidéo où un conservateur "réparait" un tableau avec du scotch, après un bad buzz qui a révélé une incompréhension fondamentale : sur TikTok, l’autodérision ne fonctionne que si elle reste respectueuse. "L’art n’est pas un produit comme un autre, rappelle Jean-Max Colard, critique d’art. Il porte en lui une charge symbolique qui ne peut pas être réduite à une punchline."
02Les nouvelles stars de l’art : quand les community managers deviennent des médiateurs culturels
Derrière les comptes TikTok des galeries et musées se cachent souvent des jeunes diplômés en médiation culturelle, formés aux codes des réseaux sociaux. Leur mission ? Traduire le langage parfois hermétique de l’art contemporain en contenus accessibles, sans tomber dans la simplification excessive.
À la galerie Perrotin, c’est une équipe de trois personnes qui gère le compte TikTok. Leur stratégie repose sur trois piliers : l’éducation, l’interactivité et l’immersion. "Nous ne voulons pas seulement montrer des œuvres, explique Léa, l’une des community managers. Nous voulons raconter des histoires." Parmi leurs vidéos les plus réussies, une série consacrée à Takashi Murakami. Plutôt que de se contenter de présenter ses sculptures colorées, l’équipe a choisi de montrer le processus de création, avec des time-lapse des ateliers de l’artiste. Résultat : des vidéos qui cumulent plusieurs centaines de milliers de vues, et une audience qui découvre l’envers du décor.
Cette approche "backstage" séduit particulièrement les 25-35 ans, une génération en quête d’authenticité. "Ils ne veulent plus de discours institutionnels, observe Thomas Schlesser, historien de l’art. Ils veulent voir les coulisses, comprendre comment une œuvre naît, qui sont les personnes qui la rendent possible." Les galeries qui jouent cette carte de la transparence voient leur audience croître de manière exponentielle. Le compte @mon.expo.com, qui propose des visites guidées décalées des expositions parisiennes, a ainsi gagné 50 000 abonnés en six mois.
03L’art à l’ère du vertical : quand les œuvres doivent s’adapter aux écrans
TikTok impose un format : le 9:16, soit un écran vertical. Pour les galeries, cela signifie repenser la manière dont les œuvres sont présentées. Impossible, par exemple, de montrer La Nuit étoilée de Van Gogh dans son intégralité sans couper les bords. Les community managers doivent donc choisir : mettre en avant les tourbillons du ciel, ou le village endormi en bas du tableau ?
Cette contrainte technique a donné naissance à une nouvelle forme de narration visuelle. Au Louvre, l’équipe chargée des réseaux sociaux a développé une méthode : chaque vidéo commence par un détail frappant, avant de zoomer pour révéler l’œuvre dans son ensemble. "C’est une manière de recréer l’effet de surprise que l’on ressent en découvrant un tableau en vrai, explique Sophie, responsable des contenus digitaux. Nous jouons avec les échelles, les cadrages, pour guider le regard."
Cette approche a des conséquences inattendues sur la perception des œuvres. Les algorithmes de TikTok favorisent les couleurs vives, les contrastes forts et les mouvements. Résultat : certaines pièces, pourtant majeures, peinent à émerger. "Les œuvres minimalistes ou conceptuelles ont du mal à trouver leur place sur la plateforme, constate un galeriste parisien. Les utilisateurs scrollent trop vite pour s’arrêter sur une toile blanche ou une installation épurée." À l’inverse, des artistes comme Yayoi Kusama ou JR, dont les œuvres sont visuellement spectaculaires, voient leur popularité exploser.
04Les défis viraux : quand le public devient acteur
L’un des formats les plus populaires sur TikTok est le "challenge". Les galeries l’ont bien compris et en ont fait un outil de médiation. En 2021, le Getty Museum lançait le #GettyMuseumChallenge, invitant les utilisateurs à recréer des tableaux célèbres avec des objets du quotidien. Plus de 100 000 participations plus tard, le musée avait touché une audience bien au-delà de ses murs.
D’autres institutions ont suivi. La Tate Modern a proposé un défi autour des œuvres de David Hockney, invitant les utilisateurs à peindre leur propre version de A Bigger Splash. "Ces challenges créent un lien émotionnel avec les œuvres, explique un responsable de la médiation. Les participants ne se contentent pas de regarder : ils s’approprient l’art, le réinterprètent, le partagent."
Mais là encore, la frontière est mince entre participation et banalisation. Certaines galeries ont été critiquées pour avoir transformé des œuvres majeures en simples supports à selfies. "Il ne s’agit pas de faire de l’art un divertissement, rappelle une conservatrice du Centre Pompidou. Le but est d’utiliser ces outils pour éveiller la curiosité, pas pour la satisfaire superficiellement."
05L’équilibre délicat : éduquer sans ennuyer, divertir sans trahir
La clé du succès sur TikTok réside dans cet équilibre fragile : comment capter l’attention sans sacrifier la profondeur ? Les galeries qui réussissent ont trouvé une réponse : alterner les formats. Une vidéo humoristique sur un tableau de Magritte peut être suivie d’une analyse plus sérieuse, signée par un historien de l’art.
C’est la stratégie adoptée par la galerie Thaddaeus Ropac. Son compte TikTok alterne entre des contenus légers – comme une vidéo où un assistant de galerie essaie (et échoue) à porter une sculpture de Antony Gormley – et des formats plus approfondis, comme des interviews d’artistes ou des explications sur les techniques utilisées. "Nous ne voulons pas être un compte de memes, explique la responsable des réseaux sociaux. Nous voulons montrer que l’art contemporain peut être à la fois accessible et exigeant."
Cette approche hybride porte ses fruits. En 2023, la galerie a vu son audience digitale croître de 40%, avec une augmentation significative des visites en physique. "Les gens viennent parce qu’ils ont découvert nos artistes sur TikTok, mais ils restent parce qu’ils trouvent une expérience enrichissante en galerie", se réjouit un membre de l’équipe.
06Les coulisses du viral : quand les algorithmes dictent les choix artistiques
Derrière chaque vidéo réussie se cache une stratégie bien huilée. Les community managers des galeries passent des heures à analyser les tendances, à tester des formats, à ajuster leur contenu en fonction des retours. "Nous savons, par exemple, que les vidéos qui commencent par une question obtiennent 30% de vues en plus, explique Clara, du Musée d’Orsay. Nous adaptons donc nos scripts en conséquence."
Mais cette course à l’engagement a ses limites. Certaines galeries ont été accusées de "chasser les likes" au détriment de leur mission culturelle. En 2022, la Fondation Louis Vuitton a été critiquée pour avoir posté une vidéo où une œuvre de Basquiat était présentée comme "le tableau le plus cher du monde", sans mentionner son contexte historique ou artistique. "C’est une réduction dangereuse, estime un critique d’art. L’art ne se résume pas à son prix."
Pour éviter ces écueils, certaines institutions misent sur la transparence. Le compte @artbutmakeitfashion, qui explore les liens entre art et mode, a ainsi choisi de montrer les coulisses de ses vidéos : les recherches préalables, les choix de montage, les erreurs. "Nous voulons que notre audience comprenne que derrière chaque contenu, il y a un travail de médiation, explique sa créatrice. Ce n’est pas de la magie, c’est du savoir-faire."
07L’avenir de l’art à l’ère des réseaux sociaux : entre hybridation et résistance
Alors que TikTok continue de gagner en influence, les galeries d’art se trouvent à la croisée des chemins. Faut-il embrasser pleinement cette nouvelle ère, au risque de perdre leur identité ? Ou résister, au risque de devenir invisibles aux yeux des jeunes générations ?
Les plus optimistes voient dans cette révolution digitale une opportunité unique de démocratisation. "TikTok permet de toucher des publics qui ne mettraient jamais les pieds dans une galerie, se réjouit un galeriste parisien. C’est une chance de montrer que l’art n’est pas réservé à une élite."
D’autres, plus prudents, appellent à ne pas sacrifier l’essentiel. "Une œuvre d’art ne se réduit pas à son potentiel viral, rappelle Jean-Max Colard. Elle porte en elle une dimension intemporelle qui dépasse les modes." Pour ces derniers, la solution réside peut-être dans une hybridation intelligente : utiliser les réseaux sociaux comme une porte d’entrée, sans jamais oublier que l’expérience artistique ultime reste celle de la rencontre physique avec l’œuvre.
Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : l’art ne sera plus jamais le même. Et c’est peut-être une bonne nouvelle. Après tout, comme le disait Marcel Duchamp, "c’est le regardeur qui fait l’œuvre". Aujourd’hui, ce regardeur a un écran dans la poche, et il est plus connecté que jamais. Aux galeries de trouver comment lui parler.
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