Le 23 mars 2010, à 14h37, un compteur numérique sur la page Kickstarter d’Aaron Koblin et Chris Milk s’arrête net à 22 776 dollars. En moins de trente jours, 2 194 inconnus ont financé The Johnny Cash Project, une œuvre qui n’existe pas encore, qui ne sera jamais exposée dans un musée, et dont les a
Par Artedusa
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Le jour où l’art a cessé d’attendre les mécènes
Le 23 mars 2010, à 14h37, un compteur numérique sur la page Kickstarter d’Aaron Koblin et Chris Milk s’arrête net à 22 776 dollars. En moins de trente jours, 2 194 inconnus ont financé The Johnny Cash Project, une œuvre qui n’existe pas encore, qui ne sera jamais exposée dans un musée, et dont les auteurs ne promettent rien d’autre qu’une vidéo collective où chacun pourra reconnaître son propre trait de crayon parmi des milliers d’autres. Ce jour-là, quelque chose bascule. L’art n’a plus besoin de galeristes, de collectionneurs ou de subventions. Il suffit d’une idée, d’un écran, et d’une foule prête à croire.
Pourtant, cette révolution ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une histoire plus ancienne, où les artistes ont toujours cherché des moyens de contourner les gardiens du temple. Beethoven, en 1823, vendait des abonnements à ses souscripteurs pour financer sa Missa Solemnis. Judy Chicago, dans les années 1970, dépendait des dons de féministes anonymes pour achever The Dinner Party. Mais avec le crowdfunding, c’est une nouvelle grammaire qui s’invente : celle d’une création où le public n’est plus spectateur, mais co-auteur.
Aujourd’hui, des milliers d’œuvres naissent ainsi, portées par des mains invisibles. Certaines deviennent des symboles (The Pussyhat Project), d’autres des expériences (The Museum of Ice Cream), d’autres encore des archives vivantes (The Monument Quilt). Toutes racontent la même histoire : celle d’un art qui se libère, mais aussi d’un système où la frontière entre générosité et spéculation, entre démocratie et marketing, devient de plus en plus floue.
Plongeons dans ce monde où chaque clic peut faire naître une œuvre, où chaque don est un pari, et où l’art, enfin, appartient à ceux qui osent le rêver.
Quand les murs de l’atelier s’effritent
Imaginez un atelier d’artiste au XIXe siècle. Les murs sont couverts d’esquisses, les étagères plient sous le poids des pigments, et dans un coin, un carnet de commandes attend les signatures des mécènes. Sans eux, pas de toiles, pas de marbres, pas de fresques. L’artiste dépend de leur bon vouloir, de leurs caprices, de leur goût souvent conservateur. Puis, un jour, tout change.
En 2009, Kickstarter lance sa catégorie "Arts", et le premier projet à y exploser les compteurs est une bande dessinée. The Order of the Stick, une série humoristique sur des aventuriers médiévaux, récolte 1,2 million de dollars – une somme alors inimaginable pour un projet aussi niche. Les galeristes haussent les épaules : "C’est du divertissement, pas de l’art." Pourtant, quelque chose de plus profond est en train de se jouer. Pour la première fois, des inconnus financent une œuvre avant même qu’elle n’existe, sans garantie de retour sur investissement, sans même savoir si elle leur plaira.
C’est cette confiance aveugle qui fascine. Dans The Johnny Cash Project, les contributeurs reçoivent en échange de leur don une simple promesse : leur dessin apparaîtra dans une vidéo, quelque part entre des milliers d’autres. Pas de tableau à accrocher au mur, pas de sculpture à exposer. Juste l’assurance d’avoir participé à quelque chose de plus grand que soi. Le crowdfunding ne vend pas des œuvres, il vend des émotions, des appartenances, des histoires.
Et les artistes, eux, découvrent un nouveau pouvoir : celui de s’adresser directement à leur public, sans filtre. En 2012, la plasticienne française Émilie Brout lance Glitchr, un projet où les donateurs reçoivent des images numériques générées par des bugs volontaires. Pas de galerie, pas de critique d’art, juste une communauté de passionnés qui financent une esthétique de l’imperfection. "Je voulais voir jusqu’où les gens étaient prêts à suivre une idée, même si elle ne rapportait rien de tangible", explique-t-elle. La réponse ? Assez loin pour que le projet devienne une référence du net art.
Mais cette liberté a un prix. Sans intermédiaires, les artistes doivent tout faire eux-mêmes : promouvoir, communiquer, gérer les attentes. Et parfois, le rêve tourne au cauchemar.
Le syndrome de l’artiste-courtier
Il y a quelque chose de profondément ironique dans le fait que le crowdfunding, censé libérer les artistes, les transforme souvent en commerciaux. Prenez Krista Suh, co-créatrice du Pussyhat Project. En 2016, elle n’est ni artiste ni militante professionnelle, juste une scénariste qui a une idée : tricoter des bonnets roses pour la Women’s March. En quelques semaines, son projet devient viral, et elle se retrouve à gérer des milliers de messages, des interviews, des critiques. "Je passais mes journées à répondre à des questions sur la laine plutôt qu’à écrire des scénarios", raconte-t-elle. Le crowdfunding, ici, n’a pas financé une œuvre, mais une logistique.
Car pour réussir une campagne, il ne suffit plus d’avoir du talent. Il faut maîtriser les algorithmes, les réseaux sociaux, le storytelling. Maryellis Bunn, fondatrice du Museum of Ice Cream, a compris cela mieux que quiconque. Avant de lancer son musée, elle était stratège pour des marques comme Facebook. Son projet ? Une expérience immersive où les visiteurs mangent des bananes en plastique dans une piscine de paillettes. Le tout financé par des investisseurs privés, mais aussi par des tickets à 40 dollars – une forme de crowdfunding déguisé. "Les gens ne viennent pas pour voir de l’art, ils viennent pour vivre un moment", explique-t-elle. Et c’est là que le bât blesse.
Car entre l’art et le produit, la frontière devient poreuse. En 2017, le Fyre Festival – un faux festival de luxe financé par des influenceurs – a montré jusqu’où pouvait aller la manipulation. Des milliers de personnes ont payé des centaines de dollars pour une expérience qui n’existait pas. L’art, lui aussi, peut devenir une promesse vide. Beeple, dont l’œuvre numérique Everydays s’est vendue 69 millions de dollars en 2021, a commencé par vendre des tirages à 100 dollars sur Kickstarter. Aujourd’hui, ses NFTs sont des actifs spéculatifs. "Est-ce encore de l’art, ou juste un placement financier ?", s’interroge la critique d’art Hito Steyerl.
Le crowdfunding a démocratisé l’accès à la création, mais il a aussi créé une nouvelle forme d’exploitation. Les artistes doivent désormais séduire, convaincre, parfois même mentir pour survivre. Et les donateurs, eux, oscillent entre le rôle de mécènes et celui de consommateurs.
La main invisible des algorithmes
Si vous avez déjà parcouru Kickstarter ou Ulule, vous avez peut-être remarqué un détail troublant : les projets qui réussissent ont souvent un point commun. Ils sont Instagrammables.
Prenez The Museum of Ice Cream. Ses installations – une piscine de paillettes, une balançoire en forme de banane, un mur de bonbons – sont conçues pour être photographiées. "Nous avons calculé que chaque visiteur prend en moyenne 150 photos", explique Maryellis Bunn. Le crowdfunding, ici, ne finance pas une œuvre, mais une expérience conçue pour les réseaux sociaux.
Cette logique s’applique aussi aux projets plus "artistiques". Refik Anadol, dont les installations numériques hypnotiques sont financées par des mécènes et des plateformes comme Patreon, utilise l’IA pour transformer des données en paysages oniriques. Ses œuvres, exposées au MoMA ou à la Biennale de Venise, sont des machines à likes. "L’algorithme favorise les images qui suscitent une réaction immédiate", explique-t-il. "Il faut capter l’attention en trois secondes, sinon c’est perdu."
Même The Johnny Cash Project, pourtant né avant l’ère des réseaux sociaux, a dû s’adapter. En 2010, Chris Milk et Aaron Koblin ont compris que leur vidéo collective ne deviendrait virale que si elle était partageable. Ils ont donc conçu une interface interactive où chaque spectateur pouvait explorer les dessins un par un, créant ainsi une expérience personnelle – et donc, une raison de la partager.
Mais cette dépendance aux algorithmes a un effet pervers : elle uniformise les projets. Les campagnes qui réussissent sont celles qui correspondent aux attentes des plateformes – esthétique léchée, promesse de viralité, récompenses tangibles. Les œuvres plus expérimentales, plus risquées, peinent à émerger. "Le crowdfunding favorise les projets safe, ceux qui plaisent au plus grand nombre", regrette Claire Bishop, historienne de l’art. "C’est le triomphe de la moyenne."
Et pourtant, malgré ces limites, certains artistes parviennent à détourner le système.
Quand le crowdfunding devient un manifeste
Il y a des projets qui ne se contentent pas de financer une œuvre : ils changent les règles du jeu.
En 2013, l’artiste JR lance Inside Out Project, une initiative où des milliers de personnes à travers le monde impriment et collent leurs propres portraits dans l’espace public. Pas de plateforme de crowdfunding classique ici : le projet repose sur des dons, des partenariats, et surtout, sur l’engagement des participants. "L’idée n’était pas de collecter de l’argent, mais de collecter des visages", explique-t-il. Résultat : plus de 400 000 portraits affichés dans 140 pays, transformant des anonymes en acteurs de l’art.
Même logique pour The Monument Quilt, une œuvre collective où des milliers de survivantes de violences sexuelles ont cousu leurs histoires sur des carrés de tissu. Financé par des dons et des subventions, le projet a abouti à une immense installation exposée sur le National Mall à Washington en 2019. "Chaque carré représente une voix qui a été réduite au silence", explique Hannah Brancato, co-créatrice. "Le crowdfunding nous a permis de donner une visibilité à ces récits."
Ces projets montrent que le financement participatif peut être bien plus qu’un outil économique : un levier politique, une arme contre l’oubli, une façon de redonner le pouvoir aux invisibles. Mais pour cela, il faut accepter de sortir des sentiers battus.
Krista Suh, encore elle, a refusé de vendre les bonnets du Pussyhat Project sur Etsy. "Nous voulions que les gens les fabriquent eux-mêmes, qu’ils s’approprient le symbole", explique-t-elle. Résultat : des milliers de femmes ont tricoté leur propre chapeau, créant une communauté bien plus large que celle des donateurs classiques.
Le crowdfunding, quand il est utilisé ainsi, devient un acte de résistance. Il permet de contourner les institutions, de court-circuiter les médias, de créer des œuvres qui n’auraient jamais vu le jour autrement. Mais attention : cette liberté a un prix.
L’envers du décor : quand le rêve tourne au cauchemar
Derrière les succès éclatants se cachent des histoires moins glorieuses.
En 2014, Eric Migicovsky lance une campagne Kickstarter pour Pebble, une montre connectée révolutionnaire. En quelques jours, il récolte 10 millions de dollars – un record. Trois ans plus tard, l’entreprise fait faillite, incapable de livrer ses produits. Les donateurs, eux, n’ont jamais été remboursés.
Dans le monde de l’art, les échecs sont moins médiatisés, mais tout aussi douloureux. L’artiste français Théo Mercier** a tenté de financer une exposition via Ulule en 2018. Malgré une campagne bien menée, il n’a pas atteint son objectif. "Les gens veulent des récompenses concrètes, explique-t-il. Une œuvre d’art, c’est abstrait. Difficile de convaincre quand on ne peut pas promettre un retour sur investissement."
Même les projets qui réussissent peuvent virer au cauchemar. En 2016, Marina Abramović lance une campagne pour The Life, une performance en réalité virtuelle. Les donateurs reçoivent des récompenses – des billets pour l’exposition, des rencontres avec l’artiste – mais beaucoup se plaignent de retards, de manque de transparence. "Le crowdfunding crée une relation de confiance, et quand cette confiance est trahie, les conséquences sont désastreuses", analyse Don Steinberg, auteur de The Art of Crowdfunding.
Et puis, il y a les scandales. En 2021, Beeple vend son NFT Everydays pour 69 millions de dollars, mais beaucoup de ses premiers donateurs sur Kickstarter se sentent floués. "Nous avons financé ses débuts, et aujourd’hui, nous n’avons rien", déplore un contributeur anonyme.
Le crowdfunding, c’est comme un pacte faustien : il donne aux artistes les moyens de créer, mais il les expose aussi à la colère des déçus, à la pression des attentes, à la précarité. Et parfois, il transforme l’art en produit.
L’art après le crowdfunding : vers un nouveau paradigme ?
Alors, où va l’art à l’ère du financement participatif ?
D’un côté, une nouvelle génération d’artistes émerge, qui maîtrise à la fois la création et le marketing. Refik Anadol, JR, Beeple – tous ont compris que pour exister, il faut être visible, viral, bankable. Leurs œuvres sont conçues pour les réseaux sociaux, pour les algorithmes, pour les collectionneurs.
De l’autre, des projets plus discrets, plus engagés, continuent de voir le jour. The Monument Quilt a trouvé des financements alternatifs, loin des plateformes classiques. Émilie Brout explore toujours les limites du net art, sans se soucier des tendances. Et des artistes comme Krista Suh prouvent qu’on peut utiliser le crowdfunding comme un outil politique, sans tomber dans le piège de la marchandisation.
Entre ces deux pôles, une question persiste : le crowdfunding a-t-il vraiment démocratisé l’art, ou a-t-il simplement créé un nouveau marché, plus accessible, mais tout aussi inégalitaire ?
Une chose est sûre : l’ère des mécènes est révolue. Aujourd’hui, l’art se finance par des milliers de micro-dons, par des clics, par des likes. Il appartient à ceux qui osent y croire – même si, parfois, cette croyance se transforme en désillusion.
Alors, la prochaine fois que vous tomberez sur une campagne Kickstarter, demandez-vous : est-ce une œuvre qui mérite d’exister, ou juste un produit bien marketé ? Et surtout, êtes-vous prêt à en être le co-auteur ?
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