La poussière des rêves : Voyage au cœur du pastel et du fusain
Imaginez un atelier parisien en 1745, où la lumière dorée du matin filtre à travers des vitres poussiéreuses. Sur un chevalet, une jeune femme aux doigts tachés de pigments roses et bleus fait naître, d'un geste précis, le portrait d'une marquise. Le pastel, ce bâtonnet de couleur pure, glisse sur l
Par Artedusa
••8 min de lecture
La poussière des rêves : voyage au cœur du pastel et du fusain
Imaginez un atelier parisien en 1745, où la lumière dorée du matin filtre à travers des vitres poussiéreuses. Sur un chevalet, une jeune femme aux doigts tachés de pigments roses et bleus fait naître, d'un geste précis, le portrait d'une marquise. Le pastel, ce bâtonnet de couleur pure, glisse sur le papier comme un souffle, laissant derrière lui une traînée de lumière veloutée. À quelques rues de là, dans l'atelier enfumé d'un jeune peintre romantique, des feuilles de papier jonchent le sol, couvertes de traits noirs et tourmentés. Le fusain, ce charbon de bois aux reflets bleutés, danse entre les doigts de l'artiste, créant des ombres si profondes qu'elles semblent avaler la lumière.
Ces deux médiums, aussi fragiles qu'évocateurs, ont traversé les siècles en portant les rêves et les tourments des artistes. Le pastel, avec sa douceur envoûtante, a séduit les cours européennes avant d'être relégué au rang de simple technique féminine. Le fusain, lui, a servi d'outil préparatoire avant de s'imposer comme un langage à part entière, capable d'exprimer la noirceur de l'âme humaine. Pourtant, leur fragilité même - cette poussière qui s'envole au moindre souffle - en fait des métaphores parfaites de la création artistique : éphémère, intense, et profondément humaine.
L'or des rois et la cendre des révolutionnaires
Le pastel est né sous le signe de la lumière. Au XVIIIe siècle, Venise devint son berceau, et Rosalba Carriera, sa prêtresse. Cette artiste vénitienne, dont le talent égalait celui des plus grands maîtres, révolutionna l'art du portrait en utilisant des bâtonnets de couleur pure, sans liant huileux. Ses œuvres, comme ce portrait de Louis XV enfant où les joues roses semblent encore tièdes, captivaient par leur luminosité presque surnaturelle. Les cours européennes s'arrachèrent ses services, et pendant quelques décennies, le pastel régna en maître sur l'art du portrait.
Pourtant, cette gloire fut de courte durée. Avec la Révolution française, le pastel devint le symbole honni d'une aristocratie décadente. Les artistes se tournèrent vers des médiums plus "sérieux" - l'huile, le fusain - capables de porter les idéaux nouveaux. Le fusain, justement, connut alors son heure de gloire. Dans les ateliers de l'École des Beaux-Arts, les étudiants apprenaient à maîtriser ce bâton noir et poudreux pour croquer la figure humaine. Théodore Géricault, dans ses études préparatoires pour Le Radeau de la Méduse, utilisa le fusain pour capturer l'angoisse et le désespoir de ses naufragés. Le trait noir, parfois si léger qu'il semble à peine effleurer le papier, d'autres fois si dense qu'il en devient palpable, devint le langage de la modernité naissante.
La danse des doigts et des pigments
Il faut imaginer Degas dans son atelier, les yeux plissés pour mieux distinguer les nuances de rose et de bleu dans la pénombre. Ses danseuses, ces créatures de lumière et de mouvement, naissaient sous ses doigts avec une grâce presque magique. Le pastel, pour lui, n'était pas un simple médium, mais un partenaire de danse. Il superposait les couches, grattait la surface avec des outils improvisés, mélangeait parfois le pastel avec de la gouache ou de l'huile pour obtenir des effets inédits. Ses œuvres, comme Les Danseuses bleues, sont des palimpsestes où chaque couche révèle et cache à la fois les précédentes.
À la même époque, dans un atelier plus modeste, Mary Cassatt explorait elle aussi les possibilités du pastel. Ses scènes de maternité, comme Mère et enfant, capturent l'intimité des gestes quotidiens avec une tendresse qui n'appartient qu'à elle. Contrairement à Degas, elle refusait d'utiliser des fixatifs, préférant laisser les couleurs respirer librement. Aujourd'hui, ses œuvres, autrefois si vibrantes, ont perdu une partie de leur éclat. Les bleus ont viré au gris, les roses se sont estompés. Cette fragilité même, pourtant, ajoute une dimension poignante à ses tableaux : ils portent en eux le temps qui passe, comme ces moments de bonheur qu'elle cherchait à immortaliser.
Le souffle qui emporte l'œuvre
La fragilité du pastel et du fusain n'est pas qu'une métaphore. C'est une réalité tangible, presque physique. Prenez une œuvre au pastel entre vos mains : au moindre effleurement, une fine poussière colorée s'envole, emportant avec elle un peu de l'œuvre. Les conservateurs des musées le savent bien, eux qui doivent manipuler ces pièces avec des gants et des masques, comme s'ils touchaient à des reliques sacrées.
Les fixatifs, ces sprays censés protéger les œuvres, ont longtemps été une source de dilemmes. Au XVIIIe siècle, Rosalba Carriera expérimentait avec des solutions à base de gomme arabique, qui jaunissaient avec le temps. Degas, lui, utilisait des mélanges de sa composition, parfois à base de bière ou de lait, qui attiraient les moisissures. Aujourd'hui, les conservateurs disposent de fixatifs modernes, mais le débat reste entier : faut-il sacrifier un peu de la luminosité des couleurs pour préserver l'œuvre ? Certains artistes, comme Cassatt, préféraient prendre le risque de la dégradation plutôt que d'altérer leurs créations.
Le fusain, quant à lui, pose des problèmes différents. Sa poussière noire, plus tenace que celle du pastel, s'incruste dans les fibres du papier et résiste aux fixatifs. Les œuvres de Käthe Kollwitz, avec leurs noirs profonds et leurs traits tourmentés, sont particulièrement vulnérables. Dans Femme avec enfant mort, les ombres semblent prêtes à s'effacer au moindre souffle. Pourtant, c'est précisément cette fragilité qui donne à l'œuvre son intensité dramatique : comme si la douleur qu'elle exprime était trop forte pour être contenue dans le cadre.
Quand la lumière devient poussière
Il y a quelque chose de profondément poétique dans le fait que ces médiums, qui capturent si bien la lumière, soient eux-mêmes si sensibles à sa destruction. Les pigments du pastel, surtout les rouges et les bleus, sont particulièrement vulnérables aux rayons UV. Les œuvres de Degas, exposées pendant des décennies sans protection, ont vu leurs couleurs s'estomper comme un coucher de soleil qui s'efface. Aujourd'hui, les musées utilisent des verres spéciaux pour filtrer les rayons nocifs, mais le mal est souvent déjà fait.
Le fusain, moins sensible à la lumière, est en revanche vulnérable à l'abrasion. Les traits légers de Redon, dans L'Œil comme un ballon étrange, semblent prêts à s'envoler au moindre courant d'air. Les conservateurs doivent parfois recourir à des techniques de pointe, comme l'imagerie multispectrale, pour révéler les détails cachés sous des couches de poussière ou de fixatif jauni.
Cette lutte contre le temps n'est pas sans rappeler le travail même des artistes. Comme si, en choisissant ces médiums fragiles, ils avaient accepté dès le départ que leurs œuvres ne leur survivraient peut-être pas. Et pourtant, c'est peut-être précisément cette conscience de l'éphémère qui donne à leurs créations une telle intensité.
L'atelier comme laboratoire
Dans l'atelier d'un artiste, chaque choix technique est une déclaration d'intention. Prenez le pastel : le type de papier, la marque des bâtonnets, la façon de les appliquer, tout compte. Degas, par exemple, préférait travailler sur des papiers teintés, souvent bleus ou gris, qui lui permettaient de jouer avec les contrastes de lumière. Il utilisait aussi des outils inhabituels, comme des brosses ou même ses doigts, pour estomper les couleurs et créer des effets de flou.
Le fusain, lui, offre une palette de possibilités tout aussi riche. Certains artistes, comme Géricault, utilisaient du fusain de vigne, plus tendre et plus facile à estomper. D'autres, comme Kollwitz, préféraient le fusain compressé, qui permet des traits plus nets et plus profonds. La façon de tenir le bâton, la pression exercée, le mouvement du poignet : tout influence le résultat final.
Les fixatifs, bien que controversés, font aussi partie de cette alchimie. Certains artistes les utilisent entre les couches pour pouvoir retravailler leur œuvre sans tout détruire. D'autres les évitent, préférant laisser leur création dans un état de fragilité assumée. Dans tous les cas, le choix du fixatif - sa composition, son mode d'application - est une décision artistique à part entière.
La mémoire des mains
Il y a, dans les œuvres au pastel et au fusain, quelque chose qui dépasse la simple représentation. Comme si, à travers ces traits poudreux, on pouvait sentir la présence physique de l'artiste. Les doigts qui ont estompé les couleurs, le souffle qui a fait voler la poussière, la pression des mains sur le papier : tout cela laisse des traces invisibles, mais bien réelles.
Prenez les autoportraits de Schiele. Ses traits noirs et anguleux semblent avoir été tracés dans la fièvre, comme si l'artiste avait voulu s'arracher à lui-même. La façon dont le fusain s'accroche au papier, parfois en laissant des traces de doigts, donne à ses œuvres une intensité presque physique. On a l'impression de sentir la tension de ses mains, la rapidité de son geste.
Chez Degas, c'est une autre forme de présence qui se dégage. Ses danseuses, avec leurs tutus vaporeux et leurs poses gracieuses, semblent prêtes à s'animer sous nos yeux. Pourtant, si on regarde de près, on voit les traces de ses doigts, les endroits où il a frotté le pastel pour créer des effets de flou. Ces imperfections, loin de nuire à l'œuvre, lui donnent une dimension humaine, presque tactile.
L'éternel et l'éphémère
Au fond, le pastel et le fusain sont des médiums qui jouent avec les limites entre le permanent et l'éphémère. Ils capturent des instants de lumière, des émotions fugaces, des mouvements qui ne durent qu'un instant. Et pourtant, ils le font avec une intensité qui semble défier le temps.
Les œuvres de ces artistes, malgré leur fragilité, ont traversé les siècles. Elles nous parlent encore, avec la même force qu'au jour de leur création. Peut-être est-ce précisément parce qu'elles portent en elles cette conscience de leur propre éphémérité. Comme si, en acceptant de disparaître un jour, elles avaient acquis une forme d'éternité.
Dans un monde où tout semble fait pour durer - les bâtiments en béton, les données numériques, les objets en plastique - le pastel et le fusain nous rappellent que certaines choses valent la peine d'être créées, même si elles ne durent qu'un instant. Comme un souffle, comme un rêve, comme la lumière dorée d'un matin parisien.
La poussière des rêves : Voyage au cœur du pastel et du fusain | Conseils d'Achat