L’ombre et la lumière : Quand les galeries s’éteignent, l’art renaît
La salle des ventes était plongée dans une pénombre dorée, seulement troublée par les faisceaux des projecteurs braqués sur les toiles alignées comme des fantômes du passé. Ce soir-là, chez Sotheby’s Paris, on ne vendait pas une collection prestigieuse, mais les derniers vestiges d’une galerie qui a
Par Artedusa
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L’ombre et la lumière : quand les galeries s’éteignent, l’art renaît
La salle des ventes était plongée dans une pénombre dorée, seulement troublée par les faisceaux des projecteurs braqués sur les toiles alignées comme des fantômes du passé. Ce soir-là, chez Sotheby’s Paris, on ne vendait pas une collection prestigieuse, mais les derniers vestiges d’une galerie qui avait fermé ses portes dans le silence. Parmi les lots, un petit tableau de Bernard Frize, acheté quelques années plus tôt pour trente mille euros, s’envolait pour douze mille. Dans la salle, un collectionneur discret glissait un mot à son voisin : « C’est le moment où l’art devient une affaire de cœur… ou de calcul. »
Les liquidations de galeries ne sont pas de simples ventes. Ce sont des moments où l’histoire de l’art bascule, où des œuvres oubliées refont surface, où des fortunes se bâtissent – ou se perdent – dans l’ombre des faillites. Elles racontent une autre facette du marché, moins glamour que les enchères millionnaires de Christie’s, mais tout aussi fascinante. Car derrière chaque toile soldée à prix cassé se cache une histoire : celle d’un galeriste qui a cru en un artiste trop tôt, d’un collectionneur qui a surpayé une tendance éphémère, ou d’un marché qui, parfois, se trompe.
Et si c’était justement dans ces moments de crise que se nichaient les plus belles opportunités ?
Les galeries ont une mémoire, et elle est écrite dans leurs archives
Il y a quelque chose de poignant à feuilleter les registres d’une galerie en liquidation. Les pages jaunies, les annotations griffonnées à la hâte, les noms d’artistes aujourd’hui célèbres qui côtoient ceux, oubliés, qui n’ont pas survécu à leur époque. Ces archives racontent une histoire plus intime que celle des musées ou des salles de vente. Elles parlent d’amitiés brisées, de paris audacieux, de dettes accumulées dans l’espoir d’un coup de génie.
Prenez la Galerie Vallois, à Paris. En 2022, après des décennies à défendre des artistes comme Jean-Michel Othoniel ou Tatiana Trouvé, elle a dû baisser le rideau. Dans ses réserves, on a retrouvé des œuvres jamais exposées, des pièces commandées à des artistes émergents qui, depuis, avaient rejoint les cimaises du Centre Pompidou. Ces toiles, vendues à prix réduit, portaient en elles le poids d’une époque où la galerie croyait encore en un marché de l’art plus humain, moins spéculatif.
Les liquidations sont des archives vivantes. Elles révèlent les tendances avant qu’elles n’explosent, les erreurs avant qu’elles ne deviennent des leçons. En 2015, lors de la fermeture de la Galerie Michael Janssen à Berlin, des œuvres de Njideka Akunyili Crosby – alors inconnue du grand public – se sont retrouvées sur le marché à des prix dérisoires. Trois ans plus tard, l’une de ses toiles atteignait 3,1 millions de dollars chez Christie’s. Ceux qui avaient flairé l’opportunité ce soir-là avaient fait bien plus qu’une bonne affaire : ils avaient écrit une page de l’histoire de l’art.
Le grand déballage : quand les réserves deviennent des trésors
Dans l’imaginaire collectif, une galerie est un lieu où l’on expose des chefs-d’œuvre sous des éclairages parfaits. Mais la réalité est bien différente. Derrière les cimaises soigneusement agencées se cachent des réserves encombrées, des caisses empilées, des œuvres jamais accrochées parce qu’elles n’ont pas trouvé preneur. Et c’est là, dans ces espaces oubliés, que se jouent les vraies liquidations.
En 2020, lorsque la Galerie Gmurzynska de Zurich a fermé ses portes après soixante ans d’activité, ce n’est pas dans ses salles d’exposition que les collectionneurs se sont rués, mais dans ses entrepôts. Là, parmi des centaines de pièces, on a découvert des céramiques de Picasso jamais montrées au public, des dessins de Warhol oubliés dans des cartons, et même une toile de Basquiat achetée dans les années 1980 pour quelques milliers de francs suisses. Ces œuvres, vendues à des prix bien inférieurs à leur valeur réelle, ont attiré une foule de chasseurs de bonnes affaires – et quelques spéculateurs avisés.
Mais attention : toutes les réserves ne recèlent pas des trésors. Certaines galeries, en difficulté financière, vendent en priorité leurs stocks les plus commerciaux, gardant les pièces les moins vendables pour la fin. D’autres, au contraire, liquident leurs meilleurs actifs en premier, espérant attirer les enchérisseurs. Savoir distinguer l’un de l’autre est un art en soi.
Un bon indicateur ? L’odeur. Oui, vous avez bien lu. Une réserve bien entretenue sent le bois ciré, le papier ancien, parfois une légère touche de moisissure – signe que les œuvres ont été stockées dans des conditions acceptables. En revanche, si l’air est chargé d’humidité ou de poussière, méfiance : les toiles pourraient avoir souffert, et leur valeur avec.
Le jeu des enchères silencieuses : qui achète, et pourquoi ?
Les liquidations ne sont pas des ventes comme les autres. Ici, pas de commissaire-priseur charismatique, pas de salle bondée où l’on se bouscule pour une toile. Non, tout se joue dans le silence, entre initiés. Les acheteurs se reconnaissent à leur regard : celui qui balaie la salle sans s’attarder, celui qui prend des notes discrètes sur un carnet Moleskine, celui qui murmure un prix à l’oreille du liquidateur avant de disparaître.
Qui sont-ils, ces chasseurs d’ombres ?
Il y a d’abord les collectionneurs patients, ceux qui savent que le marché a ses cycles et que les œuvres sous-évaluées finissent toujours par trouver leur public. En 2019, un amateur anonyme a acquis une toile de Zao Wou-Ki lors d’une liquidation à Paris pour cinquante mille euros. Trois ans plus tard, il la revendait chez Christie’s pour deux millions. « Je n’ai pas acheté un tableau, j’ai acheté du temps », confiait-il plus tard.
Ensuite viennent les marchands opportunistes, ces professionnels qui achètent en gros pour revendre au détail. Ils arrivent avec des listes précises, des budgets serrés, et repartent avec des caisses entières d’œuvres qu’ils écouleront plus tard dans leurs propres galeries. Leur stratégie ? Acheter des pièces d’artistes émergents ou de second marché, puis les placer dans des foires comme Art Basel ou Frieze. « Une liquidation, c’est comme un supermarché de l’art : on y trouve de tout, à condition de savoir ce qu’on cherche », explique un galeriste new-yorkais.
Enfin, il y a les institutions, ces musées ou fondations qui profitent des liquidations pour enrichir leurs collections à moindre coût. En 2021, le Tate Modern a acquis une œuvre de Bridget Riley lors d’une vente de liquidation pour trois cent mille livres – une aubaine, quand on sait que ses toiles se négocient aujourd’hui entre un et deux millions.
Mais attention : tous les acheteurs ne sont pas des anges. Certains profitent de la détresse des galeries pour négocier des prix indécents, d’autres achètent des œuvres sans vérifier leur authenticité, espérant les revendre rapidement. « Une liquidation, c’est comme un marché aux puces : il y a des perles, mais aussi des contrefaçons et des arnaques », prévient un expert en art.
Les pièges de l’ombre : quand une bonne affaire devient un cauchemar
L’histoire de l’art regorge de liquidations qui ont mal tourné. Des collectionneurs trop pressés, des œuvres achetées sans vérification, des galeries peu scrupuleuses… Les exemples ne manquent pas.
En 2012, la Galerie Salander-O’Reilly de New York a fait faillite dans un scandale retentissant. Pendant des années, son propriétaire, Lawrence Salander, avait vendu des faux Pollock, des Rothko contrefaits, et des Motherwell inventés de toutes pièces. Résultat : des dizaines de collectionneurs se sont retrouvés avec des toiles sans valeur, et Salander a écopé de six à dix-huit ans de prison. « J’ai cru acheter un chef-d’œuvre, j’ai hérité d’un faux et d’une montagne de dettes », confiait l’un d’eux, amer.
Les pièges sont nombreux. Le premier ? L’absence de provenance. Une œuvre sans historique clair est une œuvre à risque. En 2018, un collectionneur a acheté un « Modigliani » lors d’une liquidation en Suisse pour deux millions de dollars. Deux ans plus tard, des experts ont révélé qu’il s’agissait d’un faux. Le tableau, aujourd’hui, ne vaut plus rien.
Autre danger : les œuvres grevées de dettes. Certaines galeries, avant de fermer, hypothèquent leurs stocks pour obtenir des prêts. Si les créanciers ne sont pas remboursés, les œuvres peuvent être saisies – même après leur vente. En 2019, la Galerie Thomas de Munich a dû rendre plusieurs toiles à Gerhard Richter après que l’artiste a découvert que ses œuvres avaient été utilisées comme garantie sans son accord.
Enfin, il y a les problèmes de droits d’auteur. En Europe, les artistes bénéficient d’un « droit de suite » : à chaque revente de leurs œuvres, ils touchent un pourcentage. Si une galerie omet de le déclarer, l’acheteur peut se retrouver à devoir payer des arriérés. En 2019, Christie’s a dû régler un million de livres de droits impayés à des artistes vivants après une série de ventes controversées.
Alors, comment éviter ces écueils ? « La règle d’or, c’est la patience », explique un avocat spécialisé en droit de l’art. « Une liquidation, c’est comme une partie de poker : il faut savoir quand miser, et quand passer son tour. »
Le marché des regrets : ces œuvres que l’on achète trop tard
Il y a des liquidations qui marquent l’histoire. Celle de la Galerie Maeght, en 2021, en fait partie. Après la mort de son fondateur, Aimé Maeght, la galerie a dû vendre une partie de sa collection, dont des œuvres de Miró, Giacometti et Chagall. Les prix étaient attractifs, mais les regrets ont été nombreux.
« J’aurais dû acheter ce Miró », confiait un collectionneur quelques mois plus tard. « À l’époque, je trouvais le prix trop élevé. Aujourd’hui, je donnerais n’importe quoi pour l’avoir. » Cette phrase, on l’entend souvent dans les salles de vente. Car les liquidations sont aussi des leçons d’humilité : elles rappellent que le marché de l’art est imprévisible, et que les bonnes affaires ne durent jamais longtemps.
En 2020, lors de la fermeture de la Galerie Perrotin à Hong Kong, une toile de Takashi Murakami s’est vendue pour la moitié de sa valeur estimée. Aujourd’hui, elle vaut trois fois plus. « Le problème, avec les liquidations, c’est qu’on ne réalise jamais à quel point on a fait une bonne affaire… jusqu’à ce qu’il soit trop tard », soupire un marchand.
Alors, faut-il se précipiter ? Non. Mais il faut savoir reconnaître les signes. Une œuvre d’un artiste en pleine ascension, vendue à un prix bien inférieur à sa cote ? Une pièce rare, jamais exposée ? Un artiste dont le marché est en train de se réveiller ? Ce sont ces indices qui font la différence entre un achat impulsif et un investissement judicieux.
L’art de la négociation : comment parler aux liquidateurs
Les liquidateurs ne sont pas des marchands comme les autres. Leur objectif n’est pas de vendre au meilleur prix, mais de liquider un stock le plus rapidement possible. Et cela change tout.
« Avec un liquidateur, il faut être direct, mais poli », explique un acheteur expérimenté. « Pas de bla-bla, pas de marchandage interminable. On arrive avec une offre, on négocie à la baisse, et on paie cash. » En 2022, lors de la fermeture de la Galerie Chantal Crousel à Paris, un collectionneur a obtenu une réduction de 40 % sur une œuvre de Tatiana Trouvé en proposant de régler immédiatement en espèces.
Autre astuce : acheter en lot. Les liquidateurs préfèrent vendre plusieurs pièces d’un coup plutôt que de négocier pièce par pièce. « J’ai acheté cinq toiles d’un coup, et j’ai obtenu 50 % de réduction », raconte un marchand. « Le liquidateur était ravi : il avait vidé un tiers de son stock en une seule transaction. »
Enfin, il faut savoir jouer sur les émotions. « Une liquidation, c’est un moment triste pour un galeriste », explique un expert. « Si vous montrez de l’empathie, si vous reconnaissez la valeur de ce qu’il a accompli, il sera plus enclin à vous faire une faveur. » En 2020, un collectionneur a obtenu une réduction supplémentaire sur une œuvre de Jean-Michel Othoniel en promettant de l’exposer dans un musée. « Je n’ai pas menti : je l’ai vraiment fait. Mais le liquidateur ne le savait pas encore. »
Après l’achat : que faire de son trésor ?
Une fois l’œuvre acquise, une autre question se pose : que faire d’elle ? La revendre immédiatement ? La garder pour soi ? L’offrir à un musée ?
La réponse dépend de vos objectifs. Si vous cherchez un retour sur investissement, la revente rapide peut être tentante. Mais attention : « Le marché n’aime pas les flippers », prévient un galeriste. « Si vous achetez une œuvre à prix cassé et que vous la revendez six mois plus tard, vous risquez de vous griller auprès des collectionneurs sérieux. »
La meilleure stratégie ? La patience. « Une œuvre achetée en liquidation prend de la valeur avec le temps », explique un expert. « Plus vous la gardez, plus sa provenance devient prestigieuse. » En 2010, un collectionneur a acheté une toile de Gerhard Richter lors d’une liquidation en Allemagne. Dix ans plus tard, il l’a vendue chez Sotheby’s pour cinq fois son prix d’achat.
Autre option : la donation. En France, comme dans de nombreux pays, les dons d’œuvres d’art à des musées ouvrent droit à des réductions d’impôts. « C’est une façon élégante de faire une bonne action tout en optimisant sa fiscalité », explique un conseiller en patrimoine.
Enfin, il y a ceux qui achètent pour le plaisir. « Une liquidation, c’est l’occasion de vivre avec une œuvre que vous n’auriez jamais pu vous offrir autrement », confie un amateur. « Peu importe sa valeur marchande : ce qui compte, c’est ce qu’elle vous apporte. »
Épilogue : l’art survivra-t-il à ses propres crises ?
Les galeries ferment, les marchés s’effondrent, les spéculateurs se brûlent les ailes… Pourtant, l’art, lui, survit. Toujours.
Peut-être parce qu’une toile, une sculpture, une installation porte en elle quelque chose d’éternel. Une émotion, une idée, une trace de l’histoire. Les liquidations ne sont que des parenthèses dans cette grande aventure. Des moments où l’art, libéré des contraintes du marché, retrouve sa vraie valeur : celle d’un dialogue entre un créateur et celui qui le regarde.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez parler d’une galerie en difficulté, ne détournez pas les yeux. Allez y jeter un coup d’œil. Vous y trouverez peut-être une œuvre qui vous attend depuis toujours. Une pièce qui, contre toute attente, changera votre vie.
« L’art, c’est comme l’amour », disait un vieux galeriste. « On ne sait jamais quand on va le rencontrer. Mais quand ça arrive, on le reconnaît tout de suite. »
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