Les Tournesols de Van Gogh : quand la folie peint le soleil
Le jaune vous aveugle. C'est la première chose qu'on ressent face aux Tournesols de Vincent van Gogh.
By Artedusa
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Les Tournesols de Van Gogh : quand la folie peint le soleil
Le jaune vous aveugle. C'est la première chose qu'on ressent face aux Tournesols de Vincent van Gogh. Ce jaune éclatant, presque agressif, qui semble vibrer sous la lumière comme si les fleurs étaient encore vivantes, encore gorgées de sève. Quinze tournesols dans un vase, certains en pleine gloire, d'autres fânés, mourants, leurs pétales tombant comme des larmes dorées. Van Gogh a peint sept versions de cette nature morte entre 1888 et 1889. Aujourd'hui, elles sont parmi les tableaux les plus célèbres et les plus chers du monde. Mais personne ne les voulait quand il était vivant.
Vincent était seul, fou, désespéré. Il peignait ces fleurs avec une frénésie qui tenait autant de l'obsession que de la prière. Les tournesols étaient pour lui un symbole d'amitié, de lumière, de vie. Il les peignait pour décorer la chambre de Paul Gauguin, l'ami qu'il attendait avec une impatience maladive dans sa Maison Jaune à Arles. Il voulait créer quelque chose de beau, quelque chose qui montrerait à Gauguin qu'il était un vrai peintre, qu'il valait la peine d'être aimé. Deux mois plus tard, il se tranchera l'oreille. Mais les tournesols, eux, sont restés.
Arles, août 1888 : la lumière qui brûle
Van Gogh arrive à Arles en février 1888. Il fuit Paris, ses hivers gris, ses cafés enfumés où les impressionnistes se déchirent en palabres infinies. Il cherche la lumière. La vraie, celle du Midi, celle qui transforme le monde en incendie de couleurs. Quand il découvre la Provence, c'est une révélation. Le soleil cogne si fort que les ombres deviennent violettes. Les champs de blé ondulent comme des océans d'or. Les cyprès se tordent vers le ciel comme des flammes noires.
Il loue une petite maison sur la place Lamartine. Il la repeint en jaune vif. La Maison Jaune. Son refuge, son atelier, son rêve fou d'une communauté d'artistes qui vivraient ensemble, loin du commerce et des compromis parisiens. Il écrit à son frère Theo, le seul qui le soutient, le seul qui lui envoie de l'argent chaque mois : "Je veux faire une décoration pour l'atelier. Rien que de grands tournesols."
Pourquoi des tournesols ? Parce qu'ils incarnent ce qu'il cherche. Cette démesure solaire, cette capacité à se tourner vers la lumière même quand tout autour s'effondre. Van Gogh voit dans ces fleurs une métaphore de sa propre existence. Les tournesols sont magnifiques au sommet de leur gloire, mais ils se fanent vite, se dessèchent, se recroquevillent. Exactement comme lui, qui sent la folie le gagner par vagues successives, qui sait qu'il brûle trop vite, qu'il ne tiendra pas longtemps.
En août, c'est la saison. Les champs autour d'Arles explosent de tournesols. Vincent en coupe des brassées, les ramène à l'atelier, les dispose dans des vases. Et il peint. Il peint avec une vitesse hallucinante, comme s'il était poursuivi. Une toile, deux, trois, quatre. Il utilise tous les jaunes de sa palette : jaune de chrome clair, jaune de chrome foncé, ocre jaune, jaune de Naples. Il les superpose, les fait vibrer les uns contre les autres. Il peint les fleurs si épaisses que la matière semble sortir de la toile. On pourrait presque toucher les pétales, sentir leur texture légèrement râpeuse.
Le jaune qui rend fou
Van Gogh est obsédé par le jaune. Il écrit à Theo : "Le jaune est une couleur si belle ! Et combien elle est meilleure quand on la voit avec son contraire, le violet !" Cette obsession n'est pas innocente. Le jaune de chrome qu'il utilise massivement contient du plomb. Toxique. À force de le manipuler, de le respirer (les peintres de l'époque lechaient leurs pinceaux pour les pointer), Van Gogh s'empoisonne lentement. Le plomb attaque le système nerveux. Il provoque des hallucinations, des crises de rage, des dépressions abyssales.
Est-ce que Van Gogh savait qu'il se détruisait avec ses propres couleurs ? Probablement. Mais il ne pouvait pas s'arrêter. Le jaune, c'était la vie, c'était le soleil, c'était l'espoir. Dans ses lettres, il parle des tournesols comme d'êtres vivants. Il les décrit pétale par pétale, centre par centre, comme un amoureux décrirait le visage de sa bien-aimée. Pour lui, ces fleurs ne sont pas de simples sujets. Elles sont des compagnons, des témoins, peut-être les seuls qui ne le jugent pas, ne le rejettent pas.
Regardez les tournesols fanés dans ses tableaux. Ces fleurs qui pendent, lourdes, épuisées. Van Gogh ne les cache pas, ne les embellit pas. Au contraire, il les peint avec une tendresse bouleversante. Comme s'il reconnaissait dans leur déclin sa propre fragilité. Il y a quelque chose de profondément humain dans ces fleurs qui meurent. Elles ne sont pas pathétiques. Elles sont dignes. Elles ont eu leur moment de gloire, et maintenant elles s'effacent, lentement, sans se plaindre.
Gauguin arrive, tout s'effondre
En octobre 1888, Paul Gauguin débarque enfin à Arles. Van Gogh l'attend depuis des mois avec une fébrilité maladive. Il a tout préparé. La chambre de Gauguin est décorée avec les tournesols. Deux grandes toiles accrochées au mur, comme des icônes. Vincent veut impressionner Paul, lui montrer qu'il n'est pas qu'un peintre raté de trente-cinq ans qui vit aux crochets de son frère. Il veut être son égal, son ami, peut-être plus.
Mais Gauguin n'est pas venu à Arles par amitié. Il est venu parce que Theo van Gogh lui a promis de vendre ses tableaux. Gauguin est un calculateur, un ambitieux. Il trouve Vincent épuisant, ses sautes d'humeur insupportables, ses idées artistiques confuses. Les deux hommes peignent ensemble pendant quelques semaines. Ils visitent les mêmes lieux, le même café de nuit, les mêmes jardins. Mais là où Van Gogh voit de la lumière, du drame, de l'émotion, Gauguin voit des formes, des symboles, de la théorie.
Les disputes commencent. Sur l'art, sur la vie, sur tout. Van Gogh s'accroche. Il ne peut pas supporter l'idée que Gauguin parte. Ce serait un échec de plus, une preuve supplémentaire qu'il est irrécupérable, qu'on ne peut pas l'aimer. La tension monte. Vincent boit de plus en plus d'absinthe. Il dort mal. Il entend des voix.
Le 23 décembre 1888, après une dispute violente, Gauguin sort se promener. Quand il rentre, Vincent n'est plus le même. Il a un rasoir à la main. Il a l'air hagard. Gauguin s'enfuit, va dormir à l'hôtel. Dans la nuit, Vincent se tranche une partie de l'oreille gauche. Pas le lobe, comme on le croit souvent. Un morceau de cartilage, une bouchée de chair qu'il enveloppe dans du papier journal et qu'il va offrir à une prostituée de la maison close locale, une certaine Rachel.
Quand on le retrouve le lendemain matin, il baigne dans son sang, inconscient. On l'emmène à l'hôpital. Gauguin repart pour Paris immédiatement, définitivement. Il ne reverra jamais Van Gogh.
Et les tournesols ? Ils restent accrochés dans la Maison Jaune, témoins muets de cette amitié ratée, de ce rêve brisé. Vincent ne retournera jamais vraiment vivre dans cette maison. Quelques mois plus tard, les habitants d'Arles pétitionnent pour qu'on l'enferme. Le fou roux qui parle aux tournesols les effraie.
Les tournesols après Van Gogh : l'obsession continue
En janvier 1889, à peine remis, Van Gogh repeint des tournesols. Trois nouvelles versions, presque identiques aux premières. Pourquoi ? Peut-être pour tenter de retrouver ce moment d'août où il était encore plein d'espoir, où il croyait encore que Gauguin et lui créeraient ensemble quelque chose de grand. Ou peut-être simplement parce qu'il n'arrive pas à lâcher cette image, ce jaune, ces fleurs qui continuent de le hanter.
Ces nouvelles versions sont différentes. Moins éclatantes. Le jaune est plus sombre, plus sourd. Les fleurs semblent plus lourdes, plus tristes. Van Gogh y met tout son désespoir. Il sait maintenant que personne ne viendra. Que la Maison Jaune ne sera jamais cette communauté d'artistes dont il rêvait. Qu'il est condamné à la solitude.
En mai 1889, il entre volontairement à l'asile de Saint-Rémy-de-Provence. Un an plus tard, en juillet 1890, il se tire une balle dans la poitrine dans un champ de blé à Auvers-sur-Oise. Il met deux jours à mourir. Ses derniers mots à Theo : "La tristesse durera toujours."
Il avait trente-sept ans. Il avait peint pendant dix ans seulement. Neuf cents tableaux, mille cent dessins. De son vivant, il n'en avait vendu qu'un seul : "La Vigne rouge", pour quatre cents francs.
1987 : le tableau le plus cher du monde
Avance rapide. Un siècle après sa mort, les tournesols de Van Gogh valent des dizaines de millions. En 1987, une version est mise aux enchères chez Christie's à Londres. C'est l'époque des grandes ventes folles, de la bulle de l'art contemporain, des Japonais qui achètent tout. La salle est bondée. Les enchères montent. 10 millions de livres sterling. 20. 30. Finalement, la toile est adjugée à 24,75 millions de livres (environ 40 millions de dollars de l'époque), un record absolu. L'acheteur : l'assureur japonais Yasuda Fire & Marine Insurance.
Le tableau est exposé au siège de la compagnie à Tokyo, dans un musée spécialement construit. Des millions de visiteurs viennent le voir. Ces tournesols qu'un homme seul avait peints pour décorer la chambre d'un ami qui l'a abandonné sont devenus une icône mondiale, un symbole de l'art lui-même.
L'ironie est cruelle. Van Gogh qui mendait de l'argent à son frère pour acheter des tubes de peinture, qui mangeait une fois par jour pour économiser, qui ne pouvait même pas se payer des modèles et devait se peindre lui-même dans des miroirs fêlés. Ses tournesols valent maintenant plus que le PIB de certains pays.
Pourquoi ces fleurs nous obsèdent-elles encore ?
Qu'est-ce qui rend les Tournesols de Van Gogh si puissants ? Ce n'est pas juste la technique, même si elle est extraordinaire. Cette façon qu'a Van Gogh de poser la couleur en couches épaisses, presque sculptées. Ces coups de pinceau nerveux, rapides, qui donnent l'impression que la toile vibre. Cette capacité à faire exister un volume, une texture, une présence avec quelques touches de jaune et de vert.
Ce n'est pas non plus le sujet. Des tournesols, après tout, ce ne sont que des fleurs. Banales. Communes. Pas aussi nobles que les roses, pas aussi délicates que les orchidées.
Non, ce qui nous touche, c'est autre chose. C'est l'émotion brute qui transpire de ces toiles. On sent la main qui tremblait en les peignant. On sent l'urgence, le désespoir, l'espoir aussi, ténu mais obstiné. Van Gogh a mis dans ces fleurs tout ce qu'il ne savait pas dire autrement. Sa solitude. Son besoin d'être aimé. Sa terreur de la folie qui l'envahissait. Sa conviction absolue que l'art pouvait sauver, même quand tout le reste s'effondrait.
Regardez vraiment les tournesols. Pas en reproduction, pas sur un écran. En vrai, si vous en avez l'occasion. Devant la toile, à la National Gallery de Londres ou au Van Gogh Museum d'Amsterdam, vous verrez que le jaune n'est pas uniforme. Il y a des dizaines de nuances. Des jaunes qui tirent vers l'orange, vers le vert, vers le blanc. Des jaunes qui semblent brûler, d'autres qui s'éteignent. Van Gogh ne peignait pas juste des fleurs. Il peignait la lumière elle-même, capturée, emprisonnée dans la matière.
Et puis il y a ces détails qui vous saisissent. Un pétale qui se détache. Un grain de pollen qui tombe. Le cœur noir des fleurs, si dense qu'on dirait un trou dans la toile, un vide qui aspire le regard. Van Gogh peignait vite, mais il voyait tout. Chaque imperfection, chaque signe de déclin, chaque trace de vie qui s'accroche encore.
Les sept versions : un même sujet, sept visions
Van Gogh a peint sept versions des Tournesols dans un vase. Quatre à Arles en août 1888, trois à Saint-Rémy en janvier 1889. Elles se ressemblent, mais elles sont toutes différentes. Le nombre de fleurs varie (douze, quatorze, quinze). Les fonds aussi : jaune vif, bleu turquoise, vert pâle. Certaines versions sont plus lumineuses, d'autres plus sombres.
La plus célèbre est probablement celle de la National Gallery de Londres : quinze tournesols sur fond jaune, éclatante de vie malgré les fleurs fanées. C'est celle que tout le monde reconnaît, celle qui a été reproduite des millions de fois sur des posters, des calendriers, des puzzles.
Celle du Van Gogh Museum d'Amsterdam est plus douce, presque apaisée. Le fond est turquoise, ce qui fait ressortir le jaune des fleurs d'une manière différente, moins agressive, plus harmonieuse.
Celle de Philadelphie (Philadelphia Museum of Art) est plus petite, plus intime. On dirait un bouquet qu'on aurait posé sur une table de cuisine, une nature morte domestique qui contraste avec le côté monumental des autres versions.
Celle qui a été vendue au Japon en 1987 était autrefois à Arles même, comme un retour aux sources. Elle a disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, on l'a crue détruite, puis elle a refait surface dans les années 1980. Son histoire tumultueuse en fait presque un personnage à part entière.
La cinquième, celle qui était accrochée dans la chambre de Gauguin, a été détruite dans un incendie en 1945 au Japon. Il n'en reste que des photographies en noir et blanc, fantômes d'un jaune qu'on ne verra plus jamais.
Les deux dernières sont des répétitions peintes à Saint-Rémy. Van Gogh les a faites de mémoire, sans modèle, enfermé dans sa cellule d'asile. Elles sont plus figées, moins vivantes. Comme si les fleurs s'étaient transformées en souvenir, en obsession pure.
La technique : comment Van Gogh a réinventé la nature morte
Techniquement, les Tournesols sont une prouesse. Van Gogh utilise ce qu'on appelle l'empâtement : il applique la peinture si épaisse qu'elle crée un relief, presque une sculpture. Quand vous regardez la toile de biais, vous voyez les ombres que projette la matière elle-même. Les pétales des tournesols deviennent tridimensionnels. On pourrait presque passer la main dessus et sentir les crêtes de peinture séchée.
Cette technique demande un contrôle fou. Trop épaisse, la peinture craque en séchant. Pas assez, elle perd son impact. Van Gogh maîtrisait ce point d'équilibre. Il mélangeait parfois de la cire avec ses couleurs pour les rendre plus malléables, plus brillantes.
Il peignait vite aussi. Très vite. Une toile de tournesols pouvait être finie en une journée. Cette rapidité, on la sent dans les coups de pinceau. Ils ne sont pas léchés, pas précis. Ils sont brutaux, directs, expressifs. Van Gogh ne dessinait pas les contours avant de peindre. Il attaquait directement la toile avec la couleur. Cette spontanéité donne aux tournesols une énergie incroyable. On dirait qu'ils vont se mettre à bouger, à respirer.
Le choix du fond est crucial aussi. Quand Van Gogh peint ses tournesols sur fond jaune, il fait quelque chose de révolutionnaire : il annule la profondeur. Plus de perspective, plus d'espace. Juste du jaune sur du jaune, des nuances qui vibrent les unes contre les autres. C'est presque abstrait. Quarante ans avant que l'abstraction devienne un mouvement officiel, Van Gogh en explore déjà les limites.
Van Gogh et le Japon : une histoire d'amour à sens unique
Il y a un lien bizarre entre Van Gogh et le Japon. Vincent adorait l'art japonais. Il collectionnait les estampes ukiyo-e, ces gravures sur bois aux couleurs vives et aux compositions audacieuses. Il en possédait des centaines. Il les étudiait, les copiait, s'en inspirait. Dans sa tête, la Provence ressemblait au Japon. Ce n'était pas vrai, évidemment. Mais il voulait y croire.
Quand il peignait ses tournesols, il pensait aux fleurs de cerisier des estampes japonaises. Cette façon de simplifier les formes, de les réduire à l'essentiel. Cette utilisation audacieuse de la couleur pure, sans mélange. Van Gogh rêvait de créer un art occidental qui aurait la même force, la même clarté que l'art japonais.
L'ironie, c'est qu'un siècle plus tard, le Japon lui rendra cet hommage d'une manière que Vincent n'aurait jamais pu imaginer. Les Japonais vénèrent Van Gogh. Ses tournesols sont peut-être plus célèbres à Tokyo qu'à Paris. Quand la version vendue en 1987 est arrivée au Japon, des millions de personnes ont fait la queue pour la voir. Certains pleuraient devant. Van Gogh, le raté, le fou, l'incompris, était devenu au Japon un dieu.
Les tournesols aujourd'hui : entre adoration et saturation
Le problème avec la célébrité, c'est qu'elle tue l'œuvre. Les Tournesols de Van Gogh sont si reproduits, si présents partout (cartes postales, mugs, parapluies, chaussettes), qu'on ne les voit plus vraiment. Ils sont devenus un cliché, un symbole vide de son sens original.
C'est le paradoxe de l'art populaire. Plus une œuvre est aimée, plus elle est banalisée. Van Gogh voulait que son art soit accessible, qu'il touche tout le monde. Mission accomplie. Mais à quel prix ? Est-ce qu'on peut encore vraiment voir les tournesols, ou est-ce qu'on ne voit plus que l'image d'une image, une copie de copie ?
Pourtant, quand vous vous retrouvez face à l'original, quelque chose se passe. Le choc est là, intact. Le jaune vous aveugle. La matière vous hypnotise. Vous réalisez que toutes les reproductions, aussi fidèles soient-elles, ne peuvent pas capturer la présence physique de la toile. La texture de la peinture. La manière dont la lumière accroche les reliefs. Cette espèce d'aura que dégagent les vrais Van Gogh.
C'est peut-être ça, le miracle des tournesols. Malgré la surexposition, malgré le merchandising, malgré les millions de visiteurs qui défilent devant en cinq secondes pour prendre une photo floue avec leur téléphone, l'œuvre résiste. Elle continue de vibrer. Elle continue de hurler sa beauté désespérée.
Ce que Van Gogh nous dit encore
Van Gogh est mort en se pensant raté. Il n'a jamais su que ses tournesols deviendraient iconiques. Il n'a jamais su qu'on le considérerait comme l'un des plus grands peintres de tous les temps. Il est mort seul, pauvre, fou, en se croyant inutile.
C'est insupportable, non ? Toute cette beauté qu'il a créée, toute cette lumière qu'il a capturée, et lui n'en a rien vu. Il peignait pour survivre, pour ne pas sombrer complètement dans la folie. Il peignait parce qu'il ne savait rien faire d'autre. Et le monde s'en fichait.
Mais les tournesols sont restés. Ils ont survécu à leur créateur. Ils ont traversé les guerres, les modes, les siècles. Ils continuent de nous parler. De nous dire qu'on peut créer de la beauté même dans le désespoir. Qu'on peut transformer la douleur en lumière. Qu'on peut planter des fleurs dans les ruines de sa vie et les faire briller si fort qu'elles éclaireront encore des gens qui ne sont même pas encore nés.
Van Gogh peignait pour Gauguin, pour Theo, pour lui-même. Mais en réalité, il peignait pour nous. Pour tous ceux qui, un siècle plus tard, s'arrêteraient devant ses tournesols et sentiraient quelque chose bouger en eux. Cette reconnaissance obscure. Ce jaune qui brûle. Cette fleur qui meurt mais qui reste belle. Cette voix qui traverse le temps et qui dit : je suis passé ici, j'ai souffert, j'ai aimé, j'ai vu la lumière, et je vous la donne.
Les tournesols de Van Gogh ne sont pas juste des fleurs dans un vase. Ce sont des preuves. La preuve qu'on peut créer quelque chose d'éternel avec des moyens dérisoires. La preuve que la beauté existe même quand tout le reste s'effondre. La preuve qu'un homme seul, pauvre, fou, rejeté, peut changer le monde avec un pinceau et quelques tubes de peinture.
Le jaune vous aveugle. Et après, vous ne voyez plus jamais la lumière de la même façon.
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