Saturne dévorant son fils : quand la folie peint l'horreur
Un géant nu dévore un corps humain. Goya a peint ça sur le mur de sa salle à manger.
By Artedusa
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Saturne dévorant son fils : quand la folie peint l'horreur
Un géant nu, les yeux exorbités, dévore un corps humain. Ses mains agrippent le cadavre. Sa bouche ouverte mord dans la chair. Du sang partout. La tête et le bras droit de la victime ont déjà été arrachés, engloutis. Ce qui reste du corps pend, inerte, dans les mains du monstre.
Ce n'est pas un tableau. C'est une fresque peinte directement sur le mur d'une maison. La maison de Francisco de Goya. Sa maison. Pas pour vendre, pas pour exposer, pas pour être vue par quiconque. Goya a peint cette vision d'horreur sur le mur de sa salle à manger. Il vivait avec ça. Il mangeait face à ça.
Saturne dévorant son fils, peint entre 1819 et 1823, fait partie des quatorze Peintures noires, fresques murales que Goya a créées dans sa maison de campagne près de Madrid, la Quinta del Sordo (la Maison du Sourd). Il avait soixante-treize ans. Il était sourd depuis vingt ans. Il avait survécu à deux guerres, une maladie mortelle, l'Inquisition. Il était amer, furieux, désespéré. Et il a transformé les murs de sa maison en galerie de cauchemars.
Les Peintures noires ne devaient jamais être vues. Goya ne les a jamais exposées. Ne les a jamais vendues. Ne les a même jamais mentionnées dans sa correspondance. Après sa mort en 1828, elles sont restées sur les murs de la Quinta del Sordo pendant cinquante ans. Quand un nouveau propriétaire a décidé de les transférer sur toile en 1874 pour les préserver, le monde a découvert l'horreur.
Saturne est la plus célèbre. La plus violente. La plus insoutenable. C'est l'image même de la folie cannibale, de la destruction de soi, du temps qui dévore ses enfants.
Madrid, 1819 : Le sourd qui voit trop
Francisco de Goya a soixante-treize ans. Il est sourd depuis 1792, victime d'une maladie mystérieuse qui a failli le tuer. Peut-être le saturnisme (empoisonnement au plomb des peintures). Peut-être la syphilis. Personne ne sait. Mais depuis, il vit dans le silence total. Coupé du monde. Enfermé dans sa tête.
Il a été le peintre de cour de Charles IV. Le portraitiste des rois, des aristocrates, des beautés madrilènes. Il a peint des scènes joyeuses, des fêtes champêtres, des cartons pour tapisseries. Puis il a peint la guerre.
Entre 1808 et 1814, l'Espagne subit l'occupation napoléonienne. C'est une guerre atroce. Massacres. Viols. Exécutions sommaires. Famine. Le peuple espagnol résiste, se soulève, est écrasé. Goya voit tout. Il grave tout dans sa série Les Désastres de la guerre : 82 gravures montrant la réalité crue du conflit. Pas de héros. Pas de gloire. Juste l'horreur. Des cadavres démembrés. Des femmes violées. Des pendus. Des fusillés. La guerre telle qu'elle est vraiment.
En 1814, Napoléon est vaincu. Mais le roi Ferdinand VII qui revient est pire que l'occupant. Il restaure l'absolutisme, réactive l'Inquisition, persécute les libéraux. Goya, qui avait soutenu les idées des Lumières, est suspect. Il se tait. Il peint pour lui-même.
En 1819, il achète la Quinta del Sordo, maison de campagne isolée sur les rives du Manzanares. Il s'y retire avec sa compagne, Leocadia Weiss, et la fille de celle-ci. Et il commence à peindre sur les murs.
Quatorze fresques. Sombres. Violentes. Cauchemardesques. Des sorcières. Des foules hurlantes. Des vieillards décrépits. Des processions macabres. Et Saturne, le titan qui dévore ses enfants par peur qu'ils ne le détrônent.
Le mythe : Quand le temps mange ses enfants
Saturne (Cronos en grec) est le titan du temps. Il a détrôné son père Ouranos (le Ciel) en le castrant. Puis, sachant qu'un oracle a prédit qu'il serait à son tour détrôné par l'un de ses enfants, il les dévore un par un à mesure qu'ils naissent.
Sa femme Rhéa réussit à sauver Zeus en le cachant et en donnant à Saturne une pierre emmaillotée qu'il avale sans se rendre compte de la substitution. Zeus, devenu adulte, force Saturne à régurgiter ses frères et sœurs et prend le pouvoir.
C'est une métaphore du temps qui détruit ce qu'il crée. Du père qui refuse de laisser place à ses enfants. De la révolution qui dévore ses propres révolutionnaires. Du pouvoir qui se perpétue en éliminant toute succession.
Goya a peint ce mythe plusieurs fois. En 1797, pour la maison du duc d'Osuna, il peint un Saturne encore relativement classique, inspiré de Rubens. Le titan est puissant, musclé, mais c'est une représentation mythologique conventionnelle.
Vingt-deux ans plus tard, dans sa propre maison, il peint une autre version. Celle-ci n'a plus rien de classique. C'est un monstre. Un fou. Un cauchemar fait chair.
La folie : Un monstre qui n'est pas un dieu
Le Saturne de Goya n'est pas un titan majestueux. C'est un vieillard fou, décharné, aux yeux de dément. Ses cheveux hirsutes. Sa bouche béante. Ses mains griffues qui agrippent le cadavre. Il n'est pas divin. Il est pathétique. Terrifiant et pathétique à la fois.
Regardez ses yeux. Ils regardent dans le vide. Ou vers nous. Il sait qu'on le voit. Il sait ce qu'il fait. Et il continue. Il ne peut pas s'arrêter. C'est une compulsion. Une folie qui le dépasse.
Le corps de la victime n'est pas celui d'un enfant. C'est un adulte. Peut-être même une femme — certains historiens de l'art pensent voir des seins. Goya change le mythe. Saturne ne dévore plus des nouveau-nés qu'il pourrait avaler d'un coup. Il déchiquète méthodiquement un corps adulte. C'est plus long. Plus conscient. Plus sadique.
Il n'y a pas de décor. Pas de contexte. Juste le fond noir. Saturne émerge des ténèbres. Il pourrait être n'importe où. Dans une grotte. Dans un cachot. Dans notre chambre. L'horreur n'a pas besoin de lieu. Elle est partout.
Goya peint avec une technique brutale. Des coups de pinceau rageurs. Des empâtements épais. Du sang qui n'est même pas vraiment rouge — plutôt brun, noir, comme du sang séché, pourri. Les chairs ne sont pas roses et douces. Elles sont grises, verdâtres, cadavériques.
Ce n'est pas de la peinture académique. C'est de la peinture-cri. De la peinture-hurlement. Goya jette sa rage sur le mur. Il ne cherche pas la beauté. Il cherche la vérité. La vérité de l'horreur. La vérité de ce que l'homme est capable de faire.
Les Peintures noires : Galerie de l'apocalypse
Saturne n'est pas seul. Les murs de la Quinta del Sordo portent treize autres visions d'horreur.
Judith et Holopherne : une femme brandit un couteau sanglant au-dessus d'un cadavre décapité.
Deux Vieillards mangeant de la soupe : deux visages grotesques, des gargouilles humaines, se nourrissent comme des animaux.
Les Parques (ou Atropos) : trois vieilles femmes, dont l'une brandit des ciseaux pour couper le fil de la vie.
Le Sabbat des sorcières : un bouc démon préside une assemblée de sorcières difformes.
Duel au gourdin : deux hommes s'affrontent à coups de bâton, enfoncés jusqu'aux genoux dans le sol, condamnés à se battre éternellement.
Le Pèlerinage à San Isidro : une foule de visages grotesques, bouches ouvertes comme pour hurler, avance dans un paysage désolé.
Chien : peut-être la plus troublante. Un petit chien, juste sa tête, émerge d'un espace vide immense. Il regarde vers le haut. Vers quoi ? Rien. Le vide. L'absence.
Quatorze visions d'un monde sans espoir. Sans beauté. Sans rédemption. Un monde où les hommes sont des monstres, où le temps dévore, où la foule hurle, où la mort coupe le fil, où le chien regarde le néant.
Pourquoi Goya a-t-il peint ça ? Sur les murs de sa propre maison ? Pour vivre avec ces images ?
Peut-être parce qu'il ne pouvait plus faire autrement. Parce que c'était ça qu'il voyait quand il fermait les yeux. Parce que soixante-treize ans de vie en Espagne — guerres, famines, Inquisition, répression — avaient rempli sa tête de cauchemars qu'il devait expulser.
Ou peut-être qu'il s'en fichait. Qu'il peignait pour lui, pas pour nous. Que ces fresques étaient son journal intime visuel. Ses pensées les plus noires matérialisées sur le mur.
1874 : Quand on arrache les cauchemars
Goya meurt en 1828 à Bordeaux, en exil volontaire. La Quinta del Sordo change plusieurs fois de propriétaire. Les fresques restent sur les murs, prenant la poussière, s'écaillant lentement.
En 1874, un baron français, Frédéric Émile d'Erlanger, achète la maison. Il découvre les peintures. Et décide de les sauver. Il embauche Salvador Martínez Cubells, restaurateur du Musée du Prado, pour transférer les fresques sur toile.
C'est une opération délicate, dangereuse. On applique une toile sur la fresque. On laisse sécher. On arrache. Une partie de la peinture reste sur le mur, perdue à jamais. Mais l'essentiel est sauvé.
Les quatorze toiles sont exposées à l'Exposition Universelle de Paris en 1878. Le public est choqué. Quelle horreur ! Quel mauvais goût ! Goya est déjà célèbre, mais ces tableaux-là ne correspondent à rien de ce qu'on attend d'un maître ancien. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre classiques. Ce sont des cris de dément.
Les toiles ne se vendent pas. D'Erlanger les offre à l'État espagnol en 1881. Elles entrent au Musée du Prado. Et là, lentement, elles commencent à être reconnues.
Au XXe siècle, les expressionnistes, les surréalistes, les artistes modernes découvrent Goya. Ils voient en lui un précurseur. Picasso s'inspire de lui pour Guernica. Francis Bacon pour ses Papes hurlants. Les Peintures noires deviennent des icônes de l'art moderne.
Saturne est la plus célèbre. La plus reproduite. La plus parodiée aussi. Vous l'avez vue mille fois. Sur des t-shirts. Dans des mèmes. Détournée, citée, copiée. Elle est devenue le symbole universel de la dévoration, de la destruction, du cannibalisme métaphorique.
Ce que Saturne dévore encore
Deux cents ans après sa création, Saturne dévorant son fils reste d'une violence insoutenable. Parce qu'elle montre quelque chose que nous refusons de voir : notre propre capacité à détruire ce que nous créons.
Le temps dévore ses enfants. Chaque génération est remplacée par la suivante. Les pères meurent. Les enfants prennent leur place. C'est l'ordre naturel. Mais certains pères refusent. Ils s'accrochent. Ils étouffent leurs enfants. Ils les empêchent de grandir, de les dépasser, de les remplacer.
Saturne est le père toxique absolu. Celui qui préfère tuer plutôt que de laisser vivre. Qui préfère détruire plutôt que de transmettre.
Mais Saturne est aussi le révolutionnaire qui dévore sa propre révolution. La Révolution française a guillotiné Robespierre. Staline a liquidé les vieux bolcheviks. Le pouvoir révolutionnaire, par peur d'être renversé, élimine ceux qui pourraient le contester.
Saturne est aussi le Temps lui-même. Chronos. Qui détruit inexorablement tout ce qui existe. Qui transforme les enfants en adultes, les adultes en vieillards, les vieillards en cadavres. Qui fait pourrir les corps, effondrer les empires, oublier les noms. Rien n'échappe à Saturne. Il dévore tout.
Goya a peint ça en 1819. Il avait soixante-treize ans. Il se sentait vieux. Il voyait le monde autour de lui sombrer dans la réaction, la répression, l'obscurantisme. Les Lumières qu'il avait espérées étaient vaincues. L'Inquisition était de retour. La liberté était morte.
Peut-être qu'il a peint Saturne comme autoportrait. Le vieil homme qui a vu trop de choses. Qui a survécu à trop de catastrophes. Qui dévore ses propres espoirs, ses propres illusions, ses propres rêves. Qui se consume de l'intérieur.
Ou peut-être qu'il a peint l'Espagne. Son pays. La nation qui dévore ses propres enfants. Qui tue ses génies. Qui refuse le progrès. Qui s'enfonce dans la violence et l'ignorance.
Ou peut-être qu'il a juste peint un cauchemar. Une vision qui le hantait. Une image qui devait sortir de sa tête pour qu'il puisse continuer à vivre.
Le chien et le vide
Il y a une autre fresque dans la Quinta del Sordo. Moins célèbre que Saturne mais peut-être plus troublante encore. Chien.
Un petit chien. Juste sa tête. Elle émerge du bas du tableau. Au-dessus, rien. Un immense espace vide. Ocre. Vaguement doré. Le chien lève la tête. Il regarde vers le haut. Vers quoi ? Il n'y a rien. Juste le vide.
C'est peut-être la peinture la plus moderne que Goya ait jamais faite. Presque abstraite. Presque minimaliste. Un siècle avant Rothko et les expressionnistes abstraits, Goya peint le vide. L'absence. Le néant que le chien fixe, espérant peut-être que quelque chose apparaîtra.
Cette image est le contrepoint de Saturne. Là où Saturne est violence, action, dévoration, le Chien est attente, solitude, silence. Saturne hurle. Le chien attend. Saturne détruit. Le chien espère.
Peut-être que Goya s'est aussi reconnu dans ce chien. Sourd. Isolé. Regardant vers un ciel vide. Attendant quelque chose qui ne viendra jamais. La rédemption. La justice. La paix. Le sens.
Les Peintures noires sont le testament de Goya. Ce qu'il lègue au monde. Pas de la beauté. Pas de la consolation. Juste la vérité. La vérité nue, brutale, insoutenable.
Saturne dévore. Le chien attend. Et nous, nous regardons ces images deux cents ans plus tard, et nous y reconnaissons notre propre monde. Nos propres peurs. Nos propres cauchemars.
Goya n'a pas peint l'Espagne de 1819. Il a peint l'humanité éternelle. Celle qui dévore ses enfants et attend dans le vide. Celle qui détruit et espère. Celle qui hurle et se tait.
Les fresques ont quitté les murs de la Quinta del Sordo. Elles sont au Prado maintenant, derrière des vitres, sous des éclairages savants. Des millions de personnes les voient chaque année.
Mais elles gardent leur pouvoir d'origine. Celui de nous hanter. De nous déranger. De nous montrer ce que nous préférerions ne pas voir.
Saturne dévore toujours. Et nous continuons de regarder, fascinés et horrifiés, incapables de détourner les yeux.
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