Le Retable d'Issenheim : quand le Christ attrape la peste
Le Christ est couvert de pustules. Grünewald peint la maladie et la souffrance pour les pestiférés.
By Artedusa
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Le Retable d'Issenheim : quand le Christ attrape la peste
Le Christ est couvert de pustules. Son corps verdâtre, cadavérique, est criblé d'échardes. Ses doigts sont déformés, tordus par la gangrène. Ses lèvres sont bleues. Sa peau est noire par endroits, comme pourrie de l'intérieur. Ce n'est pas le Christ idéalisé de la Renaissance italienne, musclé et beau même dans la mort. C'est un cadavre. Un pestiféré. Un corps détruit par la maladie.
, peint par Matthias Grünewald entre 1512 et 1516, n'est pas fait pour être beau. Il est fait pour les malades. Pour les mourants. Pour ceux qui agonisent de la peste, de l'ergotisme, de la syphilis dans un hôpital-monastère isolé en Alsace. Il leur dit : regardez. Le Christ aussi a souffert comme vous. Ses plaies ressemblent aux vôtres. Sa chair pourrit comme la vôtre. Vous n'êtes pas seuls dans votre agonie.
Le Retable d'Issenheim
C'est l'œuvre d'art la plus terrifiante du XVIe siècle. Et aussi la plus compatissante. Grünewald peint l'horreur de la souffrance sans la détourner, sans l'embellir, sans mentir. Il la regarde en face. Et il la transforme en salut.
Issenheim, 1512 : L'hôpital des damnés
Le monastère-hôpital des Antonins à Issenheim, en Alsace, est spécialisé dans le traitement de deux maladies incurables : l'ergotisme (appelé « feu de saint Antoine ») et la peste.
L'ergotisme est une intoxication causée par l'ergot de seigle, champignon parasite qui infecte les céréales. Quand on mange du pain contaminé, on développe des symptômes atroces : hallucinations, convulsions, gangrène des extrémités. Les doigts et les orteils noircissent, pourrissent, tombent. La peau se couvre de pustules. On meurt lentement, dans des souffrances indicibles.
La peste, elle, revient par vagues épidémiques depuis le XIVe siècle. Bubons purulents. Fièvre délirante. Crachats de sang. Mort en quelques jours. Les médecins ne peuvent rien. L'Église dit que c'est une punition divine. Les malades sont isolés, rejetés, condamnés.
Les Antonins accueillent ces condamnés. Ils les soignent — ou plutôt, ils accompagnent leur agonie. Ils leur donnent un lit. Du pain (non contaminé). Des prières. Et ils leur montrent le retable.
Le retable est installé dans la chapelle de l'hôpital. C'est un polyptyque monumental — plusieurs panneaux articulés qu'on peut ouvrir et fermer selon les fêtes liturgiques. Fermé, il montre la Crucifixion. Ouvert une première fois, il révèle l'Annonciation, la Nativité, la Résurrection. Ouvert complètement, il dévoile des saints ermites et des scènes de la vie de saint Antoine.
Mais c'est la Crucifixion que les malades voient en permanence. Parce que c'est elle qui leur parle. C'est elle qui leur dit : je sais ce que vous endurez.
La Crucifixion : Anatomie de l'agonie
Le panneau central de la Crucifixion est immense (2,69 × 3,07 mètres). Le Christ en croix domine, démesurément grand par rapport aux autres figures. Ce n'est pas une question de perspective. C'est symbolique. Le Christ est géant parce que sa souffrance est géante.
Son corps est tordu. Les bras tirés à l'extrême par le poids, les épaules disloquées. Les doigts écartés, crispés dans un spasme d'agonie. Les pieds cloués l'un sur l'autre, le poids du corps reposant sur le clou qui traverse les os.
Mais ce qui frappe, c'est la peau. Elle est verdâtre. Grisâtre. Comme un cadavre qui commence à se décomposer. Elle est criblée de petites marques noires — les traces de la flagellation, mais aussi, peut-être, les pustules de la peste, les échardes de l'ergot. Le Christ porte les symptômes des malades qui le regardent.
Ses lèvres sont bleues. Cyanose. Manque d'oxygène. Il suffoque. La crucifixion tue par asphyxie progressive. Le crucifié ne peut plus respirer, les bras tirés empêchent les poumons de se dilater. Il meurt lentement, étouffé.
Ses mains sont déformées. Les doigts tordus, arqués vers le ciel comme des griffes. Ce n'est pas naturel. C'est la gangrène. L'ergotisme. Les extrémités qui meurent avant le corps.
Le sang coule. Noir. Épais. Pas rouge vif comme dans les Crucifixions italiennes. Noir comme du sang mort. Comme du sang pourri.
Grünewald ne cherche pas la beauté. Il cherche la vérité médicale. Il peint un cadavre. Un vrai. Avec les symptômes réels de la mort par crucifixion, compliqués par les maladies que soignent les Antonins. Le Christ devient pestiféré. Devient ergotique. Pour que les malades puissent s'identifier.
À gauche de la croix, Marie s'effondre dans les bras de saint Jean l'Évangéliste. Elle ne pleure pas dignement. Elle s'évanouit. Son corps devient mou, blanc, exsangue. Elle meurt symboliquement avec son fils.
Marie-Madeleine, agenouillée au pied de la croix, tord ses mains en une prière désespérée. Ses doigts entrelacés ressemblent étrangement aux doigts crispés du Christ. Elle partage sa douleur physiquement.
À droite, Jean le Baptiste (qui est mort avant la Crucifixion, donc sa présence est symbolique) pointe un doigt démesurément long vers le Christ. Un doigt immense, disproportionné, impossible. Il dit : regardez. Ecce Homo. Voilà l'homme. Voilà Dieu fait chair. Voilà la souffrance absolue.
À ses pieds, un agneau tient une croix. De sa poitrine jaillit du sang qui coule dans un calice. Symbole eucharistique. Le sang du Christ qui devient pain et vin. La souffrance qui devient sacrement.
Le fond noir : Le néant
Derrière la scène, le néant. Un fond noir absolu. Pas de paysage. Pas de ciel. Juste l'obscurité totale. Le Golgotha n'est nulle part et partout. C'est un espace symbolique. Un lieu mental. Le lieu de la souffrance pure.
Ce fond noir rappelle Le Caravage, mais Grünewald peint un siècle avant le maître italien. Le ténébrisme existait déjà dans l'art gothique allemand. Cette capacité à faire surgir les corps de l'obscurité comme des apparitions.
Le noir dit : il n'y a rien d'autre. Pas de consolation. Pas de décor rassurant. Juste la souffrance et le vide. C'est ce que ressentent les malades. Leur monde s'est réduit à la douleur et à l'attente de la mort.
Mais le noir dit aussi : concentrez-vous sur le Christ. Ne regardez rien d'autre. Sa souffrance est la seule chose qui compte. Elle contient toutes les souffrances. Elle les rachète.
La Résurrection : Explosion de lumière
Quand on ouvre le retable, la Crucifixion disparaît. On découvre d'autres panneaux. À droite, la Résurrection.
Le contraste est violent. Brutal. Salvateur.
Le Christ ressuscité explose hors du tombeau dans une déflagration de lumière dorée. Son corps n'est plus verdâtre et putréfié. Il est lumineux, translucide, presque immatériel. Ses plaies brillent comme des joyaux. Il ne porte plus les symptômes de la maladie. Il est guéri. Transfiguré. Glorifié.
Autour de lui, les soldats romains tombent, aveuglés par la lumière. Ils ne peuvent pas la supporter. Elle est trop violente, trop pure, trop éclatante.
Le linceul du Christ flotte derrière lui comme des ailes. Ou comme une aurore boréale. Des stries de couleur — vert, rouge, orange, bleu — traversent le ciel nocturne. C'est presque abstrait. Presque moderne. Un Turner du XVIe siècle.
Le message aux malades est clair : la souffrance n'est pas la fin. Après la Crucifixion vient la Résurrection. Après la maladie vient la guérison. Pas forcément ici-bas. Peut-être dans l'au-delà. Mais elle vient.
Le Christ a connu la pire souffrance. Et il en est sorti. Transformé. Glorifié. Vous aussi, vous en sortirez.
C'est une promesse. Pas une consolation bon marché. Une promesse fondée sur l'expérience partagée. Le Christ sait ce que c'est de souffrir. Il est passé par là. Il vous attend de l'autre côté.
Grünewald l'inconnu : Le maître oublié
On ne sait presque rien de Matthias Grünewald. C'est le grand maître oublié de la Renaissance allemande, éclipsé par son contemporain Albrecht Dürer.
Grünewald n'est même pas son vrai nom. Il s'appelait probablement Mathis Gothart Nithart. « Grünewald » est une erreur d'attribution du XVIIe siècle qui est restée. On l'appelle par un faux nom.
Il est né vers 1470-1480. Il est mort en 1528, probablement à Halle. Entre les deux, presque rien. Quelques documents d'archives. Quelques commandes. Quelques peintures — une dizaine à peine qui lui sont attribuées avec certitude.
Il travaille pour l'archevêque de Mayence. Il peint des retables. Il conçoit des fontaines. Il fabrique des savons — oui, des savons, il était aussi artisan-chimiste. Puis il disparaît des archives. Probablement mort de la peste qu'il avait si bien peinte.
Son œuvre tombe dans l'oubli. Pendant trois siècles, personne ne parle de Grünewald. Le Retable d'Issenheim reste dans sa chapelle alsacienne. Quelques pèlerins le voient. Quelques malades meurent devant lui. Mais le monde de l'art l'ignore.
Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec le romantisme allemand et la redécouverte de l'art gothique, que Grünewald est réhabilité. Les écrivains romantiques le découvrent. Ils voient en lui un génie visionnaire, un mystique, un peintre de l'âme allemande.
Au XXe siècle, Grünewald devient une figure culte. Les expressionnistes allemands — Otto Dix, Max Beckmann — reconnaissent en lui un ancêtre. Il a peint l'horreur et la souffrance sans filtre, sans embellissement. Il a refusé la beauté classique pour la vérité crue. C'est exactement ce que font les expressionnistes après la Première Guerre mondiale.
Le compositeur Paul Hindemith écrit un opéra sur lui : Mathis le Peintre (1938). Un opéra sur un peintre dont on ne sait presque rien. Un opéra sur l'artiste face à la violence du monde.
La couleur de la souffrance
Grünewald est un coloriste de génie. Mais il n'utilise pas la couleur comme les Italiens. Pas d'harmonie. Pas de dégradés subtils. Il utilise des couleurs violentes, criardes, dissonantes.
Dans la Crucifixion, le corps verdâtre du Christ contraste avec le rouge intense du manteau de Jean, le blanc cadavérique de Marie, le vert acide du paysage au loin. Rien ne se marie. Tout hurle.
Dans la Résurrection, c'est une explosion chromatique. Jaune doré. Orange brûlant. Rouge sang. Bleu nuit. Vert émeraude. Les couleurs ne se mélangent pas. Elles coexistent violemment, comme dans un vitrail.
Grünewald peint comme un peintre de vitraux transposerait sa technique sur panneau de bois. Des aplats de couleur pure. Des contrastes brutaux. Une luminosité irréelle.
Il utilise aussi des pigments rares et coûteux. Du lapis-lazuli pour les bleus. De la malachite pour les verts. De la cochenille pour les rouges. Des ors et des argents. Le retable est un objet précieux. Un trésor. Pas seulement artistique. Matériel aussi.
Les malades qui regardaient ce retable voyaient quelque chose qu'ils ne verraient jamais ailleurs dans leur vie misérable. De la beauté. De la richesse. De la couleur pure. Le monde leur refusait tout. L'Église leur offrait ça. Cette explosion de lumière et de pigments rares.
Le Christ pesteux : Compassion médicale
Pourquoi peindre le Christ avec les symptômes des malades ? C'est une question théologique profonde.
L'Incarnation — Dieu qui se fait homme — signifie que Dieu accepte toutes les faiblesses de la chair. La faim. La soif. La fatigue. La douleur. Et donc, la maladie.
En peignant le Christ avec des pustules, Grünewald dit : Dieu a connu votre maladie. Il l'a portée. Il l'a endurée. Vous n'êtes pas abandonnés. Vous n'êtes pas punis. Vous êtes comme le Christ.
C'est profondément subversif. L'Église officielle dit que la maladie est une punition du péché. Que les malades doivent se repentir. Que leur souffrance est méritée.
Grünewald dit le contraire. Il dit : le Christ aussi était malade. Et il n'avait pas péché. La maladie n'est pas une faute. C'est une épreuve. Et Dieu la partage.
Cette compassion médicale — presque clinique — est révolutionnaire. Grünewald peint un Christ qui ressemble vraiment aux malades. Pas symboliquement. Vraiment. Anatomiquement. Dermatologiquement.
C'est une forme de réalisme médical au service de la théologie. Le Christ devient diagnostic. Devient symptôme. Devient corps médical autant que corps mystique.
Les Antonins utilisaient ce retable comme outil thérapeutique. Pas au sens moderne — ils ne pensaient pas que regarder une image guérisse physiquement. Mais ils savaient que ça guérit psychologiquement. Spirituellement.
Mourir seul dans la peur et le rejet, c'est l'enfer. Mourir accompagné, reconnu, identifié au Christ qui a souffert comme vous, c'est supportable. C'est presque un privilège. Vous imitez le Christ. Votre agonie a un sens.
Colmar, 1794 : Le retable survit
La Révolution française arrive en Alsace. Les monastères sont fermés. Les biens de l'Église sont saisis. Le monastère d'Issenheim est dissout en 1792.
Le retable est démonté. Ses panneaux sont séparés. Ils auraient pu être détruits, vendus, dispersés. Mais un administrateur révolutionnaire, lui-même malade, décide de les sauver. Il les fait transporter à Colmar, à la bibliothèque municipale.
Puis au musée Unterlinden, ancien couvent dominicain transformé en musée. C'est là que le retable se trouve encore aujourd'hui. Les panneaux ont été remontés — pas exactement comme à l'origine, mais de façon à pouvoir les voir tous.
Des millions de visiteurs viennent chaque année. Pas pour voir un chef-d'œuvre de la Renaissance. Pour voir ce Christ pesteux. Ce cadavre verdâtre. Cette souffrance peinte avec une honnêteté implacable.
Beaucoup ressortent bouleversés. Certains pleurent. D'autres sont révulsés. Personne n'est indifférent.
Ce que le Christ pustuleux dit encore
Cinq cents ans après sa création, le Retable d'Issenheim parle toujours aux malades. Pas de la peste ou de l'ergotisme. Du cancer. Du sida. De la douleur chronique. De toutes les maladies qui détruisent le corps et isolent socialement.
Grünewald a peint la dignité dans la décrépitude. Il a refusé de détourner le regard. Il a regardé la maladie en face et l'a peinte sans mentir.
Le Christ verdâtre dit : votre corps qui pourrit n'est pas une honte. Votre souffrance n'est pas une punition. Vous n'êtes pas seuls. Vous n'êtes pas abandonnés.
C'est un message d'une radicalité folle. Dans un monde qui valorise la jeunesse, la beauté, la santé, Grünewald célèbre le corps malade. Il le sacralise. Il dit : ce corps détruit est saint. Parce que le Christ l'a habité.
La Résurrection qui suit promet la guérison. Pas forcément ici. Pas forcément maintenant. Mais elle promet que la souffrance n'est pas la fin.
Le retable reste à Colmar. Les malades continuent à venir. Pas tous croyants. Pas tous chrétiens. Mais tous à la recherche de quelque chose. Une reconnaissance, peut-être. Une validation. Quelqu'un qui a regardé la souffrance en face et l'a peinte sans mentir.
Grünewald est mort il y a cinq cents ans. Probablement de la peste qu'il avait peinte. Son corps a pourri comme le corps du Christ qu'il avait représenté.
Mais le retable reste. Le Christ pustuleux reste. Il regarde les malades. Il leur dit : je sais.
Et c'est suffisant.
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