Marie-madeleine, ou l’éternel recommencement du regard
La lumière rasante d’un après-midi d’automne filtre à travers les vitraux de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay. Sur le portail central, sculptée dans la pierre blonde du XIIe siècle, une femme aux cheveux dénoués tend les mains vers le ciel. Ses traits sont usés par les siècles, mais so
By Artedusa
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Marie-Madeleine, ou l’éternel recommencement du regard
La lumière rasante d’un après-midi d’automne filtre à travers les vitraux de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay. Sur le portail central, sculptée dans la pierre blonde du XIIe siècle, une femme aux cheveux dénoués tend les mains vers le ciel. Ses traits sont usés par les siècles, mais son geste reste d’une intensité saisissante. Qui est-elle ? Une pécheresse repentante ? Une sainte en extase ? Une apôtre méconnue ? Les guides touristiques murmurent son nom comme une évidence : Marie-Madeleine. Pourtant, ce visage de pierre raconte bien plus qu’une simple légende dorée. Il incarne deux mille ans de métamorphoses, où une femme biblique est devenue le miroir des peurs, des désirs et des espoirs de l’Occident.
Imaginez un instant que cette figure, l’une des plus représentées de l’histoire de l’art, n’ait jamais été une prostituée. Que les Évangiles, ces textes fondateurs, ne mentionnent nulle part son passé de courtisane. Et que ce soit un pape du VIe siècle, Grégoire le Grand, qui ait scellé son destin iconographique en fusionnant trois femmes en une seule : Marie de Magdala, la disciple fidèle ; Marie de Béthanie, la sœur de Marthe ; et la pécheresse anonyme qui oignit les pieds du Christ. Ce coup de force théologique allait transformer une témoin de la Résurrection en archétype de la femme déchue, puis rachetée. Et les artistes, de Giotto à Caravaggio, de Titien à Tracey Emin, allaient se saisir de ce personnage hybride pour explorer les frontières entre le sacré et le profane, la chair et l’esprit, la honte et la rédemption.
Aujourd’hui encore, quand vous pénétrez dans une église baroque ou que vous feuilletez un catalogue d’art contemporain, vous croisez son regard. Tantôt languide sous les pinceaux de Titien, tantôt halluciné dans les toiles de Georges de La Tour, tantôt déconstruit par les installations de Kiki Smith. Marie-Madeleine n’est pas une sainte comme les autres. Elle est une énigme vivante, une surface de projection où chaque époque a gravé ses obsessions. Et si son histoire artistique était, avant tout, celle d’un malentendu fécond ?
Le péché originel : quand l’Église invente une sainte
Au commencement, il y a les Évangiles. Quatre récits, quatre portraits fragmentaires. Dans celui de Luc, une femme « pécheresse » – le texte ne précise pas son identité – lave les pieds de Jésus avec ses larmes et les essuie avec ses cheveux. Dans celui de Jean, Marie de Magdala, une disciple parmi d’autres, découvre le tombeau vide et rencontre le Christ ressuscité. Rien, absolument rien, ne permet d’établir un lien entre ces deux scènes. Pourtant, en 591, le pape Grégoire le Grand prononce une homélie qui va tout changer : « Cette femme que Luc appelle pécheresse, et que Jean nomme Marie, nous croyons que c’est Marie de qui Marc dit que sept démons furent chassés. » En une phrase, le pontife crée un personnage composite, une sainte à trois visages dont la légende va se répandre comme une traînée de poudre.
Pourquoi un tel amalgame ? Les historiens y voient une stratégie pastorale. À une époque où l’Église cherche à affermir son autorité, Marie-Madeleine devient un outil de propagande idéal. En faisant d’elle une ancienne prostituée, les clercs offrent aux fidèles un modèle de rédemption accessible. La chute, puis la grâce : un récit simple, efficace, qui parle aux masses. Les artistes médiévaux s’emparent immédiatement de cette figure. Dans les enluminures des Heures de la Vierge, elle apparaît agenouillée aux pieds du Christ, ses longs cheveux dénoués couvrant pudiquement son corps. Le message est clair : même la pire des pécheresses peut être sauvée. Mais cette image, si puissante soit-elle, est une construction. Une fiction théologique qui va hanter l’art occidental pendant des siècles.
Prenez le portail de Vézelay. Daté du XIIe siècle, il représente Marie-Madeleine non pas en pénitente, mais en prédicatrice. Vêtue d’une robe sobre, un livre à la main, elle semble haranguer une foule invisible. Cette iconographie, rare à l’époque, s’inspire d’une légende locale selon laquelle la sainte aurait évangélisé la Provence après la mort du Christ. Ici, point de jarre d’onguents ni de larmes de repentir. Juste une femme en mission, une apôtre parmi les apôtres. Pourtant, cette version « alternative » sera rapidement éclipsée par le récit grégorien. Au XIIIe siècle, la Légende dorée de Jacques de Voragine consacre définitivement l’image de la pécheresse repentie. Et les artistes, de plus en plus nombreux à représenter la sainte, vont se plier à ce nouveau canon.
La chair et l’esprit : le corps de Marie-Madeleine comme champ de bataille
Si Marie-Madeleine fascine les artistes, c’est d’abord parce qu’elle incarne une tension fondamentale : celle du corps et de l’âme. Comment représenter une femme à la fois sensuelle et sainte ? Comment concilier la chair, symbole de péché, et l’esprit, voie du salut ? Les réponses varient selon les époques, mais une constante demeure : son corps est un territoire disputé.
Au Moyen Âge, les représentations sont codifiées, presque austères. Dans les manuscrits enluminés, elle porte une robe sobre, ses cheveux longs – attribut traditionnel de la féminité et de la séduction – couvrant pudiquement son corps. Le message est moralisateur : la beauté est un piège, la repentance une nécessité. Pourtant, dès la Renaissance, les artistes commencent à explorer une autre facette de la sainte. Titien, dans sa Madeleine pénitente de 1533, en fait une créature d’une sensualité troublante. Vêtue d’un simple voile transparent, les seins à peine dissimulés, elle lève les yeux vers le ciel dans un geste d’abandon extatique. Le tableau, commandé par un noble vénitien, est un chef-d’œuvre de duplicité. Officiellement, il s’agit d’une œuvre religieuse. Mais les contemporains y voient aussi une célébration de la beauté féminine, presque païenne.
Cette ambiguïté atteint son paroxysme avec Caravaggio. Dans sa Madeleine pénitente de 1594, la sainte n’a plus rien d’idéalisé. Assise sur une chaise basse, les cheveux emmêlés, les pieds sales, elle semble tout droit sortie d’une taverne romaine. Le réalisme est si cru que certains commanditaires refusent le tableau, le jugeant indigne d’une sainte. Pourtant, c’est précisément cette crudité qui fait la force de l’œuvre. Caravaggio ne représente pas une icône, mais une femme en train de se transformer. Le miroir posé à ses pieds, symbole de vanité, reflète une fenêtre ouverte – une invitation à tourner son regard vers la lumière divine. Le message est subtil : la rédemption passe par l’acceptation de sa propre humanité, avec ses faiblesses et ses imperfections.
Au XVIIe siècle, Georges de La Tour pousse l’exploration encore plus loin. Dans ses Madeleine pénitentes, la sainte est plongée dans une obscurité presque totale, éclairée seulement par la lueur tremblotante d’une bougie. Le crâne posé sur ses genoux, la main effleurant la flamme, elle incarne une méditation sur la fragilité de la vie. Mais ce qui frappe, c’est le traitement de la lumière. Chez La Tour, elle ne vient pas du ciel, mais d’une source terrestre, presque intime. Comme si la grâce divine ne pouvait se révéler qu’à travers les objets les plus humbles : une bougie, un miroir, un crâne. Une révolution dans l’art sacré, où le spirituel se niche dans le quotidien.
Le miroir brisé : quand les artistes réinventent la légende
Si Marie-Madeleine a traversé les siècles, c’est aussi parce que son histoire, malléable à l’infini, se prête à toutes les réinterprétations. Chaque époque y projette ses fantasmes, ses peurs, ses espoirs. Et les artistes, plus que quiconque, ont su exploiter cette plasticité.
Au XIXe siècle, les Romantiques en font une héroïne tragique, une femme déchirée entre passion et devoir. Dans Marie-Madeleine au pied de la croix de Ary Scheffer, elle s’accroche au bois du Calvaire comme une naufragée, les cheveux défaits, le visage baigné de larmes. Le tableau, exposé au Salon de 1859, suscite l’émoi. Certains y voient une allégorie de la souffrance féminine ; d’autres, une célébration de la foi inconditionnelle. Mais une chose est sûre : Scheffer ne peint pas une sainte, mais une femme en proie à une douleur presque charnelle. La frontière entre le sacré et le profane s’estompe.
Cette ambiguïté culmine avec les Préraphaélites. Dante Gabriel Rossetti, dans Marie-Madeleine à la porte de Simon le Pharisien, en fait une figure presque païenne. Vêtue d’une robe rouge sang, les cheveux dénoués sur les épaules, elle fixe le spectateur avec une intensité troublante. Le tableau, peint en 1858, est une provocation. Rossetti ne représente pas la pécheresse repentante, mais une femme sûre d’elle, presque provocante. Les fleurs qui jonchent le sol – roses rouges, lys blancs – ne sont pas des symboles religieux, mais des allusions érotiques. Pour la première fois, Marie-Madeleine n’est plus un objet de dévotion, mais un sujet à part entière.
Au XXe siècle, les artistes vont plus loin encore, déconstruisant le mythe pour en révéler les mécanismes. En 1994, Kiki Smith crée Mary Magdalene, une sculpture en bronze représentant la sainte sous les traits d’une femme squelettique, couverte de cicatrices. Le corps, à la fois vulnérable et puissant, incarne une réappropriation féministe du récit biblique. Plus récemment, l’artiste britannique Tracey Emin a exploré la figure de Marie-Madeleine à travers des installations comme My Bed (1998), où le désordre d’une chambre devient une métaphore de la chute et de la rédemption. Dans ces œuvres, la sainte n’est plus une icône, mais une femme ordinaire, avec ses doutes, ses faiblesses, ses forces.
Pourtant, malgré ces réinterprétations audacieuses, une question persiste : pourquoi Marie-Madeleine continue-t-elle de hanter l’imaginaire occidental ? Peut-être parce qu’elle incarne, mieux que quiconque, le paradoxe de la condition féminine. Pécheresse ou sainte, séductrice ou mystique, elle est à la fois l’objet et le sujet de son propre récit. Et c’est cette dualité, cette tension jamais résolue, qui en fait une muse intarissable.
La Provence et les légendes : quand l’histoire se mêle au mythe
Si Marie-Madeleine est devenue une figure majeure de l’art occidental, c’est aussi grâce à un récit qui, bien que largement fictif, a marqué les esprits : celui de son exil en Provence. Selon la légende, après la mort du Christ, elle aurait embarqué avec Marthe, Lazare et d’autres disciples sur un bateau sans voile ni gouvernail, miraculeusement conduit jusqu’aux côtes de la Gaule. Là, elle aurait vécu trente ans dans une grotte du massif de la Sainte-Baume, se nourrissant uniquement de la parole divine, avant de mourir à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, où son corps aurait été inhumé.
Cette histoire, popularisée au Moyen Âge, est une pure invention. Aucune source historique ne la corrobore. Pourtant, elle a donné naissance à l’un des cultes les plus durables de la chrétienté. Dès le XIIe siècle, des pèlerins affluent vers la Provence pour vénérer ses reliques. Les rois de France, de Louis IX à Louis XIV, se rendent en procession à la Sainte-Baume. Et les artistes, bien sûr, s’emparent de ce récit pour créer des œuvres d’une intensité rare.
Prenez La Madeleine en extase de José de Ribera, peinte en 1636. La sainte, vêtue d’une simple robe de bure, lève les yeux vers le ciel dans un geste d’abandon total. Son visage, baigné d’une lumière surnaturelle, exprime une joie presque douloureuse. Ribera, maître du clair-obscur, joue avec les contrastes pour créer une atmosphère à la fois mystique et charnelle. La grotte où elle se trouve, sombre et humide, contraste avec la lumière céleste qui l’inonde. Comme si la nature elle-même participait à sa transfiguration.
Cette légende provençale a aussi inspiré des œuvres plus discrètes, mais tout aussi puissantes. Dans les églises de la région, on trouve des statues de Marie-Madeleine vêtue d’une robe rouge – couleur du martyre et de la passion – et coiffée d’une longue chevelure blonde. Certaines représentations la montrent avec un livre à la main, symbole de sa prédication. D’autres, plus rares, la figurent en ermite, le corps couvert de ses seuls cheveux, comme dans les récits médiévaux. Ces images, souvent méconnues, rappellent que Marie-Madeleine n’a pas toujours été la pécheresse repentante. Elle a aussi été, dans l’imaginaire provençal, une évangélisatrice, une prophétesse, une femme libre.
Aujourd’hui encore, la grotte de la Sainte-Baume attire des milliers de visiteurs chaque année. Certains viennent en pèlerins, d’autres en simples touristes. Mais tous sont frappés par l’atmosphère du lieu. La lumière y est particulière, filtrée par les pins centenaires. L’air est chargé d’humidité et de résine. Et sur les parois de la grotte, des graffitis anciens témoignent des siècles de dévotion. « Ici, Marie-Madeleine a prié », peut-on lire. Une phrase simple, mais qui résume à elle seule le pouvoir de la légende : transformer un lieu ordinaire en espace sacré.
Le crâne et la jarre : décrypter les symboles d’une icône
Si Marie-Madeleine est devenue une figure incontournable de l’art, c’est aussi grâce à un langage symbolique d’une richesse inépuisable. Chaque objet qui l’accompagne – le crâne, la jarre d’onguents, le miroir, la bougie – est une clé pour comprendre son histoire et ses métamorphoses.
Le crâne, d’abord, est sans doute l’attribut le plus célèbre. Dans les représentations médiévales et baroques, il incarne le memento mori, cette méditation sur la fugacité de la vie. Chez Georges de La Tour, il est souvent posé sur les genoux de la sainte, comme un rappel de sa propre mortalité. Mais il a aussi une autre signification, plus subtile. Dans certaines traditions, le crâne est celui d’Adam, symbole du péché originel que le Christ est venu racheter. Marie-Madeleine, en tant que première témoin de la Résurrection, devient ainsi une figure de rédemption universelle.
La jarre d’onguents, elle, renvoie à l’épisode de l’onction des pieds du Christ. Dans les Évangiles, cette scène est un moment de grâce, où une femme anonyme – peut-être Marie-Madeleine, peut-être une autre – verse un parfum précieux sur les pieds de Jésus. Pour les artistes, cet objet est une aubaine. Il permet de jouer sur les textures, les reflets, les matières. Chez Titien, la jarre est en albâtre, translucide, presque vivante. Chez Caravaggio, elle est en terre cuite, brute, réaliste. Dans les deux cas, elle symbolise à la fois la dévotion et la sensualité. Car l’onguent, ce parfum capiteux, est aussi une métaphore de la séduction.
Le miroir, enfin, est l’un des symboles les plus ambivalents. Dans les représentations médiévales, il incarne la vanité, ce péché capital que Marie-Madeleine a su surmonter. Mais à partir de la Renaissance, il prend une autre dimension. Chez Caravaggio, il reflète une fenêtre ouverte, symbole d’espoir. Chez La Tour, il est souvent brisé, comme pour signifier la rupture avec le passé. Et dans certaines œuvres contemporaines, il devient un outil de réflexion sur l’identité féminine. En 1989, Cindy Sherman a ainsi créé une série de History Portraits où elle se met en scène en Marie-Madeleine, le miroir à la main. Mais au lieu de refléter son visage, il révèle une image déformée, presque monstrueuse. Une façon de questionner les stéréotypes qui pèsent sur les femmes, saintes ou non.
Ces objets, bien plus que de simples accessoires, sont les véritables héros des représentations de Marie-Madeleine. Ils racontent son histoire, bien sûr, mais aussi celle des artistes qui les ont peints. Et si vous regardez attentivement une toile de La Tour ou de Titien, vous remarquerez que ces symboles ne sont jamais statiques. Ils vivent, ils respirent, ils dialoguent avec le spectateur. Comme si, à travers eux, Marie-Madeleine continuait de nous parler, de siècle en siècle.
L’héritage : quand une sainte devient une icône féministe
Au XXIe siècle, Marie-Madeleine n’appartient plus seulement à l’Église ou aux musées. Elle est devenue une figure de la culture populaire, un symbole de résistance, une icône féministe. Et cette transformation, aussi surprenante soit-elle, s’inscrit dans une longue histoire de réappropriations.
Tout commence dans les années 1970, avec les premières recherches féministes sur les textes bibliques. Des historiennes comme Elaine Pagels ou Karen King exhument des évangiles apocryphes, comme celui de Marie ou celui de Philippe, où Marie-Madeleine apparaît non pas comme une pécheresse, mais comme une disciple privilégiée, une compagne du Christ, voire une apôtre parmi les apôtres. Ces découvertes, bien que contestées par les autorités religieuses, ouvrent la voie à une relecture radicale de son histoire. En 1983, l’historienne Margaret Starbird publie The Woman with the Alabaster Jar, un livre qui fait scandale en suggérant que Marie-Madeleine aurait été l’épouse de Jésus. Vingt ans plus tard, Dan Brown en fait l’héroïne de Da Vinci Code, un roman qui se vend à des millions d’exemplaires et relance le débat.
Mais au-delà de ces polémiques, c’est dans l’art contemporain que la réappropriation de Marie-Madeleine prend toute sa dimension. En 1994, l’artiste Kiki Smith crée Mary Magdalene, une sculpture en bronze représentant la sainte sous les traits d’une femme squelettique, couverte de cicatrices. Le corps, à la fois vulnérable et puissant, incarne une vision féministe de la rédemption : une femme qui se reconstruit après avoir été brisée. Plus récemment, l’artiste sud-africaine Zanele Muholi a photographié des femmes noires dans des poses inspirées des représentations traditionnelles de Marie-Madeleine. Le résultat est saisissant : ces portraits, à la fois sacrés et profanes, questionnent les normes de beauté et de sainteté imposées par l’Occident.
Même le cinéma s’est emparé de cette réinterprétation. En 2018, le film Mary Magdalene de Garth Davis, avec Rooney Mara dans le rôle-titre, propose une vision radicalement nouvelle de la sainte. Ici, pas de pécheresse repentante, mais une femme libre, une disciple engagée, une figure de résistance face à un monde patriarcal. Le film, bien que critiqué pour son manque de fidélité historique, a le mérite de poser une question essentielle : et si Marie-Madeleine n’avait jamais été une victime, mais une femme qui avait choisi son destin ?
Cette question, les artistes contemporains continuent de la poser, chacun à leur manière. En 2020, l’artiste française ORLAN a créé La Sainte Marie-Madeleine, une performance où elle se met en scène en sainte, vêtue d’une robe transparente et couverte de bijoux. Le message est clair : la sainteté n’est pas une question de pureté, mais de choix. Et Marie-Madeleine, plus que jamais, incarne cette liberté.
Épilogue : le regard qui nous regarde
Il est une heure avancée de la nuit, dans les salles silencieuses du Louvre. Les gardiens ont éteint les lumières, et seule une veilleuse éclaire faiblement La Madeleine pénitente de Georges de La Tour. La sainte, plongée dans l’obscurité, semble veiller sur le musée endormi. Son visage, à moitié dissimulé par l’ombre, est d’une beauté presque insoutenable. On dirait qu’elle nous observe, qu’elle attend quelque chose.
Peut-être attend-elle que nous comprenions enfin son histoire. Pas celle que l’Église a écrite pour nous, mais celle qu’elle a vécue : une histoire de foi, de doute, de passion et de liberté. Une histoire où une femme, à travers les siècles, n’a cessé de se réinventer.
Car Marie-Madeleine, plus qu’une sainte, est un miroir. Un miroir tendu vers nous, où se reflètent nos peurs, nos désirs, nos contradictions. Et si, aujourd’hui encore, elle continue de nous fasciner, c’est parce qu’elle nous rappelle une vérité simple : le sacré et le profane ne sont pas deux mondes opposés, mais deux facettes d’une même réalité. Une réalité où la chair peut être spirituelle, où la chute peut mener à la grâce, où une pécheresse peut devenir une sainte.
Alors la prochaine fois que vous croiserez son regard dans un musée ou une église, souvenez-vous : Marie-Madeleine n’est pas un personnage figé dans le temps. Elle est une femme en mouvement, une énigme vivante, une histoire qui n’a pas fini de s’écrire. Et peut-être, en la regardant, comprendrez-vous enfin que la rédemption n’est pas une fin, mais un commencement.
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