Le faussaire qui piégea göring : L’incroyable histoire de han van meegeren
Imaginez Amsterdam en mai 1945. Les Alliés viennent de libérer les Pays-Bas, et parmi les caisses de bois empilées dans un entrepôt de la ville, une toile attire l’attention des experts. Le Christ et la femme adultère, attribué à Vermeer, porte l’estampille du Reichsmarschall Hermann Göring. Pourtan
By Artedusa
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Le faussaire qui piégea Göring : l’incroyable histoire de Han van Meegeren
Imaginez Amsterdam en mai 1945. Les Alliés viennent de libérer les Pays-Bas, et parmi les caisses de bois empilées dans un entrepôt de la ville, une toile attire l’attention des experts. Le Christ et la femme adultère, attribué à Vermeer, porte l’estampille du Reichsmarschall Hermann Göring. Pourtant, quelque chose cloche. Les couleurs semblent trop vives, les gestes des personnages trop théâtraux. Quelques semaines plus tard, un homme avoue l’impensable : cette toile, comme six autres prétendues œuvres du maître de Delft, est un faux. Et pas n’importe quel faux. Un faux peint par un artiste raté, un homme qui, pendant des années, a berné les plus grands experts du monde… et humilié le troisième Reich.
Han van Meegeren n’était pas un criminel ordinaire. Ce peintre médiocre, méprisé par la critique, a transformé sa frustration en une vengeance artistique d’une audace inouïe. Avec des pinceaux et de la Bakélite, il a écrit l’une des plus grandes supercheries du XXe siècle, une escroquerie qui allait ébranler les fondements mêmes de l’histoire de l’art. Son histoire est celle d’un homme qui, par dépit, a réussi là où des génies avaient échoué : il a fait croire à l’impossible.
Le peintre maudit devenu génie malgré lui
La première fois que Han van Meegeren expose ses toiles, en 1917, les critiques sont sans pitié. "Un talent médiocre", écrit l’un. "Un pasticheur sans originalité", renchérit un autre. Pourtant, le jeune homme de 28 ans croit en son destin. Né dans une famille bourgeoise de Deventer, il a étudié l’architecture avant de se tourner vers la peinture, influencé par les maîtres hollandais du XVIIe siècle. Mais le monde de l’art des années 1920 n’a que faire de ces nostalgiques du passé. Le modernisme triomphe, et van Meegeren, avec ses portraits conventionnels et ses scènes bibliques, incarne tout ce que les avant-gardes méprisent.
Sa rancœur grandit. En 1923, il s’installe à Roquebrune, sur la Côte d’Azur, où il peint des paysages méditerranéens et des portraits de riches expatriés. C’est là, dans cette villa blanche baignée de soleil, qu’il commence à étudier les techniques des anciens maîtres. Il achète des toiles du XVIIe siècle, les gratte pour réutiliser les supports, mélange ses propres pigments. Un jour, en examinant une vieille peinture, une idée germe dans son esprit : et s’il créait un Vermeer perdu ?
L’idée n’est pas totalement folle. Johannes Vermeer, mort en 1675, n’a laissé qu’une trentaine de toiles authentifiées. Les experts savent qu’il a dû en peindre bien d’autres, disparues dans les méandres de l’histoire. Dans les années 1920 et 1930, plusieurs "nouveaux" Vermeer font surface, suscitant l’enthousiasme des collectionneurs. Van Meegeren observe, étudie, attend son heure. Il sait que le marché est mûr pour une découverte sensationnelle.
Le Souper à Emmaüs : quand le faux devient plus vrai que nature
En 1937, van Meegeren achève sa première grande forgerie : Le Souper à Emmaüs. La toile représente le moment où le Christ, ressuscité, se révèle à deux disciples attablés dans une auberge. La composition s’inspire directement de La Laitière et de La Jeune Fille à la perle, mais avec une touche de dramatisme baroque qui n’appartient qu’à van Meegeren.
Pour donner à sa peinture l’apparence d’un chef-d’œuvre du XVIIe siècle, il utilise des techniques dignes d’un alchimiste. Il mélange ses pigments avec de la Bakélite, une résine synthétique inventée en 1907, puis fait cuire la toile au four pour durcir la peinture et créer un réseau de craquelures artificielles. Il signe le tableau d’un "IV Meer" tremblotant, imitant l’écriture de Vermeer, et vieillit la signature avec du thé. Enfin, il applique une couche de vernis jauni pour donner l’illusion d’un tableau centenaire.
Le résultat est stupéfiant. Quand Le Souper à Emmaüs est présenté au musée Boijmans de Rotterdam, le plus grand expert de Vermeer, Abraham Bredius, s’extasie. Dans un article publié dans The Burlington Magazine, il écrit : "C’est un Vermeer merveilleux, d’une beauté à couper le souffle. Je n’hésite pas à le proclamer le plus grand Vermeer que j’aie jamais vu." La toile est achetée pour la somme astronomique de 520 000 florins – l’équivalent de plusieurs millions d’euros aujourd’hui.
Van Meegeren savoure sa victoire. Non seulement il a trompé les experts, mais il a aussi prouvé que son talent valait bien celui des modernes qu’il exécrait. Pourtant, une question le taraude : et s’il pouvait aller plus loin ? Et s’il pouvait humilier ceux qui l’avaient méprisé ?
L’homme qui vendit des faux aux nazis
Quand les troupes allemandes envahissent les Pays-Bas en mai 1940, van Meegeren voit une opportunité. Les nazis, et en particulier Hermann Göring, sont avides d’art. Le Reichsmarschall, numéro deux du régime, collectionne les chefs-d’œuvre avec une voracité de prédateur. Il a déjà pillé des centaines de toiles à travers l’Europe, et son rêve est d’acquérir un Vermeer.
Van Meegeren, qui a besoin d’argent pour financer son train de vie fastueux, se met au travail. En 1941, il peint Le Christ et la femme adultère, une toile plus sombre, plus dramatique que Le Souper à Emmaüs. Il la vend à un intermédiaire, Alois Miedl, qui la propose à Göring. Le Reichsmarschall, fou de joie, l’acquiert pour 1,6 million de florins – une fortune. Dans les mois qui suivent, van Meegeren lui vendra trois autres "Vermeer" et un "Pieter de Hooch".
Pourtant, derrière cette apparente collaboration, van Meegeren nourrit un secret espoir. Et si, en vendant des faux aux nazis, il pouvait les ridiculiser ? Après la guerre, il affirmera avoir agi par patriotisme, pour empêcher les Allemands de s’emparer de véritables trésors nationaux. Les historiens restent sceptiques. Ce qui est sûr, c’est que Göring, lui, ne se doute de rien. Quand il découvre Le Christ et la femme adultère dans sa collection, il est aux anges. "Enfin un vrai Vermeer !", s’exclame-t-il.
Le procès qui fit trembler le monde de l’art
En mai 1945, quand les Alliés découvrent Le Christ et la femme adultère parmi les œuvres pillées par Göring, van Meegeren est arrêté. Accusé de collaboration avec l’ennemi, il risque la peine de mort. Mais l’artiste a un atout dans sa manche : il avoue tout.
"Ce n’est pas un Vermeer, c’est moi qui l’ai peint", déclare-t-il aux enquêteurs, stupéfaits. Pour prouver ses dires, il propose de peindre un nouveau "Vermeer" sous surveillance. Conduit dans une cellule équipée d’un chevalet, il se met au travail. Pendant deux jours, sous les yeux incrédules des gardes, il peint Jésus parmi les docteurs, une toile qu’il achève en un temps record.
Le procès qui s’ouvre en 1947 est un coup de tonnerre. Pour la première fois, le monde découvre l’ampleur de la supercherie. Les experts, humiliés, doivent admettre qu’ils se sont trompés. Abraham Bredius, qui avait authentifié Le Souper à Emmaüs, refuse de témoigner. Van Meegeren, lui, joue les héros. "J’ai trompé les nazis, j’ai sauvé des œuvres d’art", affirme-t-il. Le public, séduit par ce rebelle qui a osé défier les puissants, prend son parti.
Finalement, il est condamné à un an de prison pour falsification, mais meurt d’une crise cardiaque avant d’avoir purgé sa peine. Il a 58 ans.
La recette d’un faux parfait
Comment van Meegeren a-t-il réussi à tromper les plus grands experts de son temps ? La réponse tient en une combinaison de génie technique et de psychologie.
D’abord, il a choisi le bon artiste. Vermeer, avec son œuvre rare et mystérieuse, était une cible idéale. Ensuite, il a étudié chaque détail : les pigments utilisés par le maître (bleu outremer, jaune de plomb-étain), sa manière de représenter la lumière, ses compositions géométriques. Mais son coup de maître fut d’inventer une technique pour vieillir artificiellement ses toiles.
En mélangeant de la Bakélite à ses peintures, puis en les faisant cuire, il a créé des craquelures impossibles à distinguer de celles d’un tableau ancien. Il a aussi utilisé des toiles du XVIIe siècle, grattées pour effacer les anciennes peintures, et a vieilli ses signatures avec du thé et de la fumée. Enfin, il a joué sur l’ego des experts. En présentant ses faux comme des découvertes révolutionnaires, il a exploité leur désir de croire à l’impossible.
Pourtant, malgré son talent, ses toiles trahissent parfois leur origine. Les couleurs sont souvent trop vives, les gestes des personnages trop théâtraux. Vermeer, lui, peignait des scènes d’une sérénité presque surnaturelle. Van Meegeren, en revanche, ne pouvait s’empêcher d’en faire trop.
Le faux qui devint une œuvre d’art
Aujourd’hui, les faux de van Meegeren sont exposés dans les musées, non plus comme des Vermeer, mais comme des œuvres à part entière. Le Souper à Emmaüs trône au musée Boijmans de Rotterdam, présenté comme un "van Meegeren". Les visiteurs viennent admirer non pas un chef-d’œuvre du XVIIe siècle, mais le travail d’un faussaire de génie.
Cette reconnaissance posthume soulève une question fascinante : un faux peut-il être une œuvre d’art ? Pour certains, van Meegeren était un simple escroc. Pour d’autres, un artiste incompris, dont les toiles, bien que trompeuses, possèdent une beauté propre. Après tout, si ses faux avaient été présentés comme des hommages à Vermeer plutôt que comme des originaux, qui sait ? Peut-être serait-il aujourd’hui considéré comme un maître du pastiche.
Quoi qu’il en soit, son histoire reste un avertissement. Elle rappelle que l’art n’est pas seulement une question de talent, mais aussi de confiance, de désir et, parfois, de mensonge. Van Meegeren a prouvé qu’avec assez d’audace, on pouvait réécrire l’histoire… au moins pendant un temps.
L’héritage d’un escroc génial
Plus de soixante-dix ans après sa mort, Han van Meegeren continue de fasciner. Son histoire a inspiré des livres, des films, des séries télévisées. Elle a aussi changé à jamais la manière dont les experts authentifient les œuvres d’art.
Aujourd’hui, plus aucun musée n’acquiert une toile sans l’avoir soumise à une batterie de tests scientifiques : rayons X, analyse des pigments, datation au carbone 14. Les experts savent que l’œil humain peut se tromper, et que même les plus grands maîtres peuvent être imités.
Pourtant, malgré ces précautions, les faux continuent de circuler. En 2011, le faussaire allemand Wolfgang Beltracchi a été condamné pour avoir vendu des centaines de faux, dont des "Max Ernst" et des "Fernand Léger". Comme van Meegeren, il avait étudié les techniques des anciens maîtres et exploité les failles du marché de l’art.
L’histoire de van Meegeren est donc bien plus qu’un simple fait divers. C’est un miroir tendu au monde de l’art, un monde où la valeur d’une œuvre dépend souvent moins de sa beauté que de son histoire. Et parfois, comme dans le cas de ce faussaire génial, c’est le mensonge qui devient la plus belle des vérités.
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