Guernica de Picasso : quand l'horreur devient chef-d'œuvre
Il y a des tableaux qui vous giflent. Guernica de Pablo Picasso est de ceux-là.
By Artedusa
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Guernica de Picasso : quand l'horreur devient chef-d'œuvre
Il y a des tableaux qui vous giflent. Guernica de Pablo Picasso est de ceux-là. Cette toile monumentale de 3,50 mètres sur 7,80 mètres ne vous laisse pas tranquille. Elle vous hurle dessus en noir et blanc. Des corps disloqués, un cheval qui agonise, une mère hurlant son enfant mort dans les bras, un taureau impassible, une ampoule qui irradie comme un œil de Dieu indifférent. Peint en 1937 dans un atelier parisien, ce cri de rage contre la guerre est devenu l'une des œuvres les plus célèbres du XXe siècle. Mais derrière cette image iconique se cache une histoire aussi bouleversante que le tableau lui-même.
26 avril 1937 : le jour où une ville a brûlé
Pour comprendre Guernica, il faut remonter à un après-midi d'horreur en Espagne. Nous sommes le 26 avril 1937. La guerre civile espagnole fait rage depuis presque un an. D'un côté, le gouvernement républicain élu démocratiquement. De l'autre, les forces nationalistes du général Franco, soutenues par Hitler et Mussolini.
Guernica est une petite ville du Pays basque espagnol, d'environ 7000 habitants. Un lundi ordinaire. C'est jour de marché. Les rues sont pleines de monde : paysans venus vendre leurs produits, familles faisant leurs courses, enfants jouant sur la place. À 16h30, les cloches sonnent l'alerte. Dans le ciel, des avions allemands de la Légion Condor apparaissent. Ils viennent "tester" leurs nouvelles techniques de bombardement.
Pendant plus de trois heures, les Heinkel He 111 et les Junkers Ju 52 pilonnent méthodiquement la ville. Bombes explosives d'abord, pour détruire les bâtiments. Puis bombes incendiaires pour mettre le feu aux décombres. Enfin, mitraillage des civils qui tentent de fuir. C'est l'une des premières fois dans l'histoire qu'une aviation bombarde systématiquement une population civile sans objectif militaire. Une répétition générale pour ce qui se passera à Varsovie, Rotterdam, Coventry, Dresde, Hiroshima.
Quand les avions repartent, Guernica est un enfer. Les flammes s'élèvent à plusieurs centaines de mètres. La ville brûle pendant trois jours. Le bilan officiel : environ 200 morts, 300 blessés. Mais certains historiens parlent de plus de 1600 victimes. Les corps sont tellement carbonisés qu'on ne peut pas tous les identifier.
La nouvelle fait le tour du monde. Les journaux publient des photos terrifiantes : des immeubles éventrés, des cadavres dans les rues, des survivants hagards. L'opinion internationale est choquée. C'est l'horreur absolue. Et c'est exactement ce que Franco et ses alliés nazis voulaient : terroriser les populations républicaines pour les briser.
Picasso à Paris : "Il faut que je peigne ça"
À Paris, Pablo Picasso lit les journaux. Il a 55 ans. C'est déjà un géant de l'art moderne, inventeur du cubisme avec Braque, provocateur, scandaleux, génial. Depuis des mois, le gouvernement républicain espagnol lui a commandé une grande toile pour le pavillon espagnol de l'Exposition universelle de Paris qui ouvre en juin. Picasso traîne. Il ne sait pas quoi peindre. Il fait des esquisses sans conviction.
Et puis il voit les photos de Guernica. L'horreur le frappe comme un coup de poing. Lui, l'Espagnol exilé à Paris depuis des décennies, qui n'a jamais vraiment fait de peinture politique, qui préfère ses nus, ses natures mortes, ses portraits de maîtresses, sent quelque chose se briser en lui. Il faut qu'il réagisse. Il faut qu'il peigne ça.
Le 1er mai 1937, cinq jours après le bombardement, il commence. Il a deux mois. C'est ridiculement court pour une toile aussi monumentale. Mais il est possédé. Il travaille comme un fou, jour et nuit, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins, un immense espace glacial au septième étage.
Sa compagne, Dora Maar, photographe talentueuse, documente le processus. Nous avons donc une trace incroyable de la création de Guernica, étape par étape. On voit Picasso qui cherche, qui efface, qui recommence. Les compositions changent radicalement d'un jour à l'autre. Des personnages apparaissent, disparaissent, se transforment.
Au début, il y a de la couleur. Puis Picasso décide : ce sera en noir et blanc. Comme les photos de journal. Comme la mort. Pas de lyrisme chromatique. Juste le contraste brutal entre la lumière et l'ombre, entre le cri et le silence.
Une composition qui hurle
Regardez Guernica. Vraiment regardez-la. C'est un chaos organisé, une cacophonie visuelle qui pourtant obéit à une structure implacable. Le tableau se lit comme une scène de théâtre antique, une tragédie grecque peinte en noir et blanc.
Au centre, un cheval transpercé hennit d'agonie, la langue sortie comme une lame. À gauche, un taureau majestueux et impassible, symbole ambigu qui peut représenter la brutalité, l'Espagne, ou l'indifférence face à l'horreur. En dessous, une mère hurle, tenant dans ses bras son enfant mort, pietà moderne et désespérée.
À droite, une femme tombe, enflammée, bras levés vers le ciel dans un geste de supplication. Une autre femme se précipite, tenant une lampe à huile comme pour éclairer le massacre, comme si la lumière pouvait encore servir à quelque chose. En haut, une ampoule électrique brille, œil cyclopéen qui voit tout et ne fait rien.
Au sol, un guerrier gisant, démembré, une main encore serrée sur une épée brisée et une fleur fragile. Un symbole d'espoir au milieu du carnage ? Ou l'ironie cruelle de la vie qui continue quand même ?
Les corps sont disloqués, fragmentés dans le style cubiste de Picasso. Mais ici, ce n'est plus un jeu formel. La fragmentation devient la métaphore parfaite de la destruction des corps et des âmes. Les visages sont déformés par la douleur dans des expressions qui rappellent Les Demoiselles d'Avignon, mais en bien plus terrifiantes. Les yeux sont des trous noirs ou des amandes vides. Les bouches sont béantes dans des hurlements sans fin.
Tout est mouvement, chaos, désintégration. Et pourtant, la composition tient par une architecture géométrique invisible : un triangle central, des verticales et des horizontales qui structurent le désordre. Picasso le cubiste reste maître de son art, même quand il peint l'apocalypse.
Le noir et blanc de l'horreur
Pourquoi le noir et blanc ? Picasso aurait pu peindre le rouge du sang, l'orange des flammes, le bleu du ciel basque. Il choisit de ne pas le faire. Ce choix est génial.
Le noir et blanc transforme Guernica en document, presque en reportage photographique. C'est l'esthétique du journal, du témoignage brut. Pas de beauté rassurante, pas d'harmonie chromatique qui adoucirait l'horreur. Juste le contraste violent entre le blanc aveuglant de la lumière et le noir de la mort.
Ce noir et blanc rend aussi l'œuvre universelle. Ce n'est plus juste le bombardement d'une petite ville basque. C'est toutes les guerres, tous les massacres, toute la violence aveugle de l'humanité contre elle-même. Guernica devient un symbole qui transcende son contexte historique. On peut y voir Varsovie, Dresde, Hiroshima, le Vietnam, l'Irak, la Syrie. L'horreur n'a pas de couleur particulière. Elle est toujours la même : noire et blanche, absolue.
L'Exposition de 1937 : un choc
Le 12 juillet 1937, Guernica est installé dans le pavillon espagnol de l'Exposition universelle. La toile monumentale occupe tout un mur. L'effet est saisissant, écrasant même. Les visiteurs s'arrêtent, sidérés. Certains pleurent. D'autres détournent le regard, dégoûtés.
Les réactions sont violentes. La presse conservatrice hurle au scandale. On accuse Picasso de faire de la propagande communiste (il n'adhérera au parti communiste qu'en 1944), de trahir l'art pour la politique, de peindre comme un enfant. Un critique nazi traite Guernica de "barbouillage dégénéré".
Mais d'autres comprennent immédiatement. Les républicains espagnols voient dans cette toile un cri de ralliement. Les intellectuels antifascistes saluent le courage de Picasso. Le tableau devient un manifeste politique sans avoir besoin de slogan, de drapeau ou de portrait de leader.
L'ironie cruelle : à quelques centaines de mètres du pavillon espagnol, le pavillon allemand d'Albert Speer et le pavillon soviétique de Boris Iofan se font face, tous deux monuments à la gloire des totalitarismes. Entre ces deux géants du mal, la petite Espagne républicaine et son Guernica en noir et blanc crient une vérité dérangeante : la guerre moderne massacre les innocents.
L'exil de Guernica : un tableau qui voyage
Après l'Exposition, Guernica commence une vie errante. Picasso refuse qu'il retourne en Espagne tant que Franco sera au pouvoir. Le tableau devient nomade, ambassadeur de la cause républicaine.
Il voyage à travers l'Europe : Londres, Oslo, Copenhague. Partout, les foules se pressent. En 1939, quand la guerre civile se termine par la victoire de Franco, Guernica traverse l'Atlantique. Direction : les États-Unis.
Le tableau est confié au Museum of Modern Art (MoMA) de New York. Picasso signe un contrat : Guernica restera là "en dépôt" jusqu'à ce que l'Espagne retrouve la démocratie. Il ne sait pas que ça prendra 44 ans.
Pendant toutes ces décennies, Guernica devient une icône planétaire. Les reproductions se multiplient. Le tableau est imprimé sur des affiches, des tracts, des bannières. Il accompagne toutes les manifestations pacifistes : contre la guerre du Vietnam, contre la bombe atomique, contre toutes les guerres.
En 1974, un artiste activiste attaque le tableau à la peinture rouge au MoMA, en protestation contre la guerre du Vietnam. L'œuvre est restaurée, mais l'incident montre à quel point Guernica est devenu un symbole vivant, un terrain de bataille symbolique.
Le retour en Espagne : 1981
Franco meurt en 1975. L'Espagne entame sa transition démocratique. Picasso est mort en 1973, sans avoir revu son tableau dans son pays natal. Mais il a laissé des instructions claires : Guernica doit rentrer quand la démocratie sera rétablie.
En septembre 1981, le tableau est rapatrié. C'est un événement national. Des milliers d'Espagnols se massent pour voir arriver la toile, comme si c'était le retour d'un héros de guerre. Guernica est d'abord exposé au musée du Prado, dans une salle spécialement aménagée, protégé par une vitre blindée (héritage des attaques).
Pour les Espagnols, c'est profondément symbolique. Guernica représente la mémoire républicaine, les idéaux écrasés par quarante ans de dictature. Le tableau devient un lieu de pèlerinage. Les survivants de la guerre civile viennent pleurer devant. Les jeunes générations découvrent une histoire qu'on leur avait cachée.
En 1992, Guernica est transféré au musée Reina Sofía à Madrid, où il se trouve toujours. Une salle entière lui est consacrée. Vous pouvez y passer des heures, et des gens le font. Ils restent là, assis sur les bancs, à contempler cette image d'horreur qui ne vieillit jamais.
Guernica au XXIe siècle : toujours d'actualité
Ce qui est terrible, c'est que Guernica n'a rien perdu de son actualité. À chaque nouveau conflit, à chaque bombardement de civils, le tableau ressurgit dans les médias. On l'a vu après le 11 septembre. Après les bombes sur Bagdad. Après les massacres en Syrie.
En 2003, l'incident le plus emblématique : au siège de l'ONU à New York, une tapisserie reproduisant Guernica orne le mur derrière la salle où les diplomates donnent leurs conférences de presse. Le 5 février 2003, Colin Powell, secrétaire d'État américain, vient justifier l'invasion de l'Irak devant le monde entier. L'ONU décide de cacher la tapisserie derrière un rideau bleu. L'image était trop ironique : un responsable américain expliquant pourquoi il faut bombarder l'Irak, devant un tableau qui dénonce justement les bombardements de civils.
L'incident fait scandale. Il montre à quel point Guernica dérange encore, parce qu'il dit une vérité intemporelle que tous les pouvoirs préféreraient oublier : la guerre tue des innocents, et il n'y a aucune gloire là-dedans, juste de l'horreur.
Picasso et l'engagement : "Je ne peins pas pour décorer des appartements"
Guernica marque un tournant dans la vie de Picasso. Avant, il était l'artiste avant-gardiste, le génie capricieux, le séducteur scandaleux. Après, il devient aussi un symbole politique. Il adhère au Parti communiste en 1944, participe au mouvement pour la paix, dessine sa célèbre colombe.
Il dira plus tard : "La peinture n'est pas faite pour décorer des appartements. C'est un instrument de guerre offensive et défensive contre l'ennemi." Pour lui, Guernica est une arme. Une arme qui ne tue pas, mais qui témoigne, qui accuse, qui refuse l'oubli.
Jusqu'à sa mort en 1973, il refuse obstinément toutes les offres d'achat de Guernica. Le tableau n'appartient pas au marché de l'art. Il appartient à l'histoire, à la mémoire, à tous ceux qui luttent contre la barbarie.
La ville de Guernica aujourd'hui
Et Guernica, la vraie ville ? Elle a été reconstruite. Aujourd'hui, c'est une petite cité tranquille d'environ 17 000 habitants. Il reste peu de traces du bombardement. Quelques immeubles d'avant-guerre qui ont survécu. Un musée de la paix qui raconte l'histoire.
Mais le nom de Guernica résonne partout dans le monde, non pas grâce à son histoire millénaire de capitale symbolique du Pays basque, mais grâce à trois heures d'horreur en 1937 et à un tableau peint en deux mois à Paris.
Les habitants ont un rapport complexe avec cette célébrité tragique. Certains sont fiers que leur ville soit devenue un symbole de résistance à la barbarie. D'autres aimeraient que Guernica soit connue pour autre chose que le massacre. Tous savent que sans Picasso, le bombardement de leur ville aurait peut-être été oublié, noyé dans le flot des atrocités du XXe siècle.
Guernica et nous : que voyons-nous vraiment ?
Quand vous regardez Guernica aujourd'hui, que voyez-vous ? Un document historique sur la guerre civile espagnole ? Un chef-d'œuvre du cubisme ? Un manifeste politique ? Une icône pop reproduite à l'infini ?
Peut-être tout ça à la fois. C'est la force et le mystère de ce tableau : il fonctionne à tous les niveaux. Formellement, c'est une démonstration de génie pictural. Politiquement, c'est un cri de rage intemporel. Émotionnellement, c'est un coup de poing dans le ventre.
Le noir et blanc nous parle toujours. Le cheval agonisant nous touche encore. La mère au bébé mort nous bouleverse. Parce que l'horreur que Picasso a peinte n'a pas disparu. Elle continue, encore et encore, sous d'autres cieux, avec d'autres armes, mais toujours avec les mêmes victimes : des innocents.
Guernica nous regarde. Et nous demande : qu'est-ce que vous allez faire ?
Conclusion : le cri qui ne s'arrête jamais
Guernica n'est pas un beau tableau. Ce n'est pas fait pour être beau. C'est fait pour être insupportable, nécessaire, inoubliable. Picasso a réussi quelque chose d'incroyable : transformer l'horreur en art sans l'embellir, témoigner sans illustrer, accuser sans haranguer.
Plus de 85 ans après sa création, cette toile monumentale en noir et blanc continue de hurler. Elle hurle pour les 200 ou 1600 morts de Guernica en 1937. Elle hurle pour toutes les victimes de tous les bombardements qui ont suivi. Elle hurle pour nous rappeler que la barbarie existe, qu'elle se répète, et qu'il faut toujours, encore et encore, la nommer et la dénoncer.
Picasso disait : "Un tableau ne vit que par celui qui le regarde." Guernica vit parce que des millions de personnes continuent de le regarder, de le sentir vibrer en eux, de le laisser les bouleverser. Ce n'est pas une œuvre morte accrochée dans un musée. C'est un cri vivant qui traverse les décennies.
Et tant qu'il y aura des guerres, tant qu'on bombardera des villes, tant qu'on massacrera des innocents, Guernica continuera de hurler. Pour eux. Pour nous. Pour que jamais on n'oublie.
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