Les ombres qui parlent : Odilon redon et le langage secret des noirs
La nuit du 12 mars 1882, dans un atelier parisien du quartier de Montmartre, une bougie vacille sur une pierre lithographique. Odilon Redon, les doigts tachés d'encre grasse, contemple son dernier dessin : un œil gigantesque, presque humain, qui semble flotter dans le vide comme un ballon captif. Autour de lui, les murs sont couverts d'épreuves noires où se devinent des visages sans corps, des araignées souriantes, des fleurs aux pétales trop expressifs. Ce soir-là, Redon ne sait pas encore qu'il vient d'inventer un nouveau langage visuel - un idiome fait de suie et de mystère qui traversera les siècles.
Par Artedusa
••12 min de lecturePourquoi ces images, nées dans l'obscurité d'un atelier du XIXe siècle, continuent-elles de nous hanter ? Peut-être parce qu'elles ne représentent rien de précis, et pourtant tout à la fois : nos peurs les plus intimes, nos rêves les plus fous, cette partie de nous-mêmes que la lumière du jour refuse de révéler. Les Noirs de Redon ne sont pas de simples lithographies. Ce sont des portes entrouvertes sur l'invisible, des fragments d'un monde parallèle où la logique ordinaire n'a plus cours.
01Quand la pierre devient miroir de l'âme
Imaginez un instant que vous tenez entre vos mains une de ces épreuves originales. Le papier, légèrement jauni par le temps, a cette texture particulière du chine-collé - ce papier de soie asiatique collé sur un support plus épais qui donne aux lithographies de Redon leur qualité presque tactile. Vous approchez l'image de la lumière : les noirs ne sont pas uniformes. Certains sont profonds, veloutés, comme des puits sans fond où l'on pourrait tomber. D'autres sont striés de fines hachures qui créent des effets de modelé presque sculpturaux. Par endroits, le crayon lithographique a été estompé avec un chiffon, laissant des zones floues où les contours se dissolvent dans une brume grise.
C'est cette maîtrise technique qui fascine. Redon ne se contente pas de dessiner sur la pierre - il la travaille comme un alchimiste, jouant avec les propriétés du gras et de l'eau. Il utilise parfois la technique du report : il dessine d'abord sur papier, puis transfère son dessin sur la pierre. Ce procédé lui permet une liberté de trait qu'il n'aurait pas eue en travaillant directement sur la matrice. Les accidents deviennent des effets recherchés : une tache d'encre devient un nuage, une rayure se transforme en filament de toile d'araignée.
Mais ce qui frappe le plus, c'est la façon dont ces images semblent émerger de l'obscurité plutôt que d'y être plongées. Comme si Redon avait capturé des formes qui flottaient déjà dans les ténèbres, attendant simplement qu'un artiste les révèle. "Je me suis enfermé dans le noir", écrivait-il dans ses carnets. "C'est là que j'ai trouvé la lumière."
02Le bestiaire des songes : quand les créatures prennent vie
Parmi les Noirs les plus célèbres, une série de lithographies attire particulièrement l'attention par son étrangeté assumée. Le Sourire de l'araignée (1881) montre une créature à huit pattes dont la tête, presque humaine, arbore une expression à la fois malicieuse et inquiétante. Les yeux sont grands ouverts, les mandibules légèrement écartées comme pour murmurer un secret. Cette araignée n'est pas un monstre - elle est trop expressive, trop "présente" pour cela. Elle semble plutôt une compagne de route, une créature familière des nuits agitées.
Redon avait une fascination particulière pour ces animaux qu'on associe généralement à la peur ou au dégoût. Il possédait même une tarentule qu'il observait longuement dans un bocal. "Elle avait une expression presque humaine", confiait-il à ses amis. Cette observation se retrouve dans plusieurs de ses œuvres où les insectes, les crustacés et même les micro-organismes prennent des allures de personnages.
Dans La Cellule d'or (1887), une créature hybride, mi-homme mi-crustacé, semble prisonnière d'une bulle transparente. Ses yeux exorbités regardent le spectateur avec une intensité presque insupportable. Autour de lui, des formes organiques évoquent à la fois des cellules microscopiques et des paysages cosmiques. L'image est à la frontière entre le scientifique et le fantastique - une caractéristique de beaucoup de Noirs où Redon mêle ses observations naturalistes à une imagination débordante.
Ces créatures ne sont pas de simples inventions. Elles répondent à une logique interne, celle du rêve où les catégories ordinaires (animal/végétal/minéral, vivant/mort) n'ont plus cours. Elles sont les habitants naturels de ce que Redon appelait "le monde des possibles latents" - cet espace mental où tout peut advenir, où une fleur peut avoir un visage et où un œil peut flotter comme un ballon.
03La tentation de saint Antoine : un voyage dans l'hallucination
En 1888, Redon entreprend ce qui deviendra l'un de ses projets les plus ambitieux : une série de lithographies illustrant La Tentation de saint Antoine de Flales grandes plateformes numériquest. Le texte original, publié en 1874, est une œuvre étrange, presque illisible, où le saint ermite est assailli par une succession de visions monstrueuses et érotiques. Pour Redon, c'est l'occasion de donner libre cours à son imagination la plus débridée.
La série compte vingt-quatre lithographies, chacune explorant une vision différente. Dans Le Sphinx (1888), la créature mythique apparaît comme une femme aux ailes de chauve-souris, son corps à moitié humain se fondant dans des formes géométriques abstraites. Ses yeux, grands ouverts, semblent fixer le spectateur avec une intensité hypnotique. Dans La Reine de Saba (1896), la souveraine biblique est représentée comme une femme aux traits androgynes, vêtue d'une robe qui semble faite de plumes ou d'écailles.
Ce qui frappe dans ces images, c'est leur capacité à rendre visible l'invisible. Redon ne se contente pas d'illustrer le texte de Flales grandes plateformes numériquest - il en donne une interprétation visuelle qui va au-delà des mots. Ses visions sont à la fois plus concrètes et plus mystérieuses que celles décrites par l'écrivain. Une lithographie comme La Mort sur un cheval pâle (1896) montre une figure squelettique montée sur un cheval dont le corps semble fait de fumée. La scène est à la fois terrifiante et étrangement belle, comme si la mort elle-même était une apparition poétique.
Cette série marque un tournant dans l'œuvre de Redon. Pour la première fois, il travaille sur un projet de longue haleine, explorant systématiquement un thème à travers une succession d'images. Le résultat est une sorte de voyage initiatique où chaque lithographie ouvre une porte sur un nouveau monde halluciné. On y sent l'influence des gravures de Goya, mais aussi celle des estampes japonaises que Redon collectionnait avec passion.
04Le langage des symboles : ce que les Noirs ne disent pas
Si les Noirs de Redon fascinent autant, c'est peut-être parce qu'ils ne livrent jamais tout à fait leur secret. Chaque image semble contenir un message codé, une énigme visuelle que le spectateur est invité à déchiffrer. Prenez L'Œil, comme un ballon bizarre se dirige vers l'infini (1882) : que signifie cet œil flottant, ce regard qui semble nous observer depuis un autre monde ? Est-ce une métaphore de la conscience ? Une représentation de l'âme ? Ou simplement une image née d'un rêve, sans signification précise ?
Redon lui-même refusait de donner des explications trop précises. "Je laisse au spectateur le soin d'interpréter", disait-il. Pourtant, certains symboles reviennent avec une telle insistance qu'on ne peut s'empêcher de chercher leur signification. L'œil, par exemple, apparaît dans de nombreuses lithographies. Parfois il est ouvert, parfois fermé, parfois flottant dans le vide. Dans la tradition symboliste, l'œil représente souvent la connaissance, la voyance, mais aussi la surveillance - un thème qui prend une résonance particulière à une époque où la psychanalyse commence à s'intéresser aux mécanismes de l'inconscient.
Un autre symbole récurrent est celui de l'araignée. Dans L'Araignée souriante (1881), l'animal semble presque amical, comme s'il voulait établir un contact avec le spectateur. Dans d'autres images, l'araignée tisse sa toile dans des paysages oniriques, créant des structures qui évoquent à la fois des réseaux neuronaux et des constellations. Pour Redon, qui s'intéressait aux théories de Darwin, l'araignée pouvait symboliser à la fois la création et la destruction, la beauté et l'horreur.
Les fleurs occupent aussi une place importante dans son bestiaire symbolique. Dans La Fleur du marais : un visage triste et humain (1885), une plante aquatique se transforme en visage mélancolique. Les pétales deviennent des cheveux, les étamines des yeux. Cette anthropomorphisation de la nature rappelle les travaux des naturalistes de l'époque, mais aussi les mythes anciens où les arbres et les fleurs pouvaient parler. Pour Redon, ces images étaient peut-être une façon d'exprimer l'idée que la nature est un être vivant, doté d'une conscience.
05La technique au service du mystère
Ce qui rend les Noirs de Redon si particuliers, c'est la façon dont la technique lithographique sert le propos artistique. À l'époque, la lithographie était surtout utilisée pour des reproductions commerciales ou des illustrations de presse. Redon en fait un medium à part entière, capable de rivaliser avec la peinture.
Le processus lithographique repose sur un principe simple : le gras repousse l'eau. Redon utilise un crayon gras pour dessiner sur une pierre calcaire. Après avoir traité la pierre avec un acide faible, il humidifie la surface. L'encre, elle aussi grasse, n'adhère qu'aux parties dessinées. Le papier est ensuite pressé contre la pierre, capturant l'image.
Mais Redon ne se contente pas de cette technique de base. Il expérimente sans cesse, jouant avec les textures et les effets. Parfois, il utilise un chiffon pour estomper le crayon, créant des zones floues qui donnent une impression de mouvement. Ailleurs, il gratte la pierre pour obtenir des blancs purs qui contrastent avec les noirs profonds. Dans certaines lithographies, on peut voir des traces de report - ces marques fantomatiques qui apparaissent quand le dessin est transféré du papier à la pierre.
L'un des effets les plus caractéristiques de ses Noirs est cette impression de profondeur sans perspective. Les formes semblent flotter dans un espace indéfini, comme si elles existaient dans une autre dimension. Cette absence de repères spatiaux traditionnels contribue à l'atmosphère onirique des images. On ne sait jamais vraiment où l'on se trouve : dans un rêve ? Dans l'esprit du spectateur ? Dans un monde parallèle ?
Redon maîtrisait aussi parfaitement l'art du contraste. Ses lithographies jouent sur les oppositions entre lumière et obscurité, entre formes précises et zones floues. Dans Le Cyclope (1898), par exemple, l'œil unique du géant est dessiné avec une grande précision, tandis que son corps se dissout dans des hachures sombres. Ce contraste crée une tension visuelle qui attire le regard et captive l'imagination.
06L'héritage des Noirs : quand l'ombre inspire la lumière
À partir des années 1890, Redon commence à abandonner progressivement les Noirs pour se tourner vers la couleur. Ses pastels et ses peintures à l'huile deviennent plus lumineux, plus vibrants. Pourtant, l'influence de ses lithographies monochromes reste perceptible dans toute son œuvre ultérieure. Les thèmes qu'il a explorés - le rêve, l'inconscient, la frontière entre le réel et l'imaginaire - continueront de hanter son art jusqu'à la fin de sa vie.
Mais c'est peut-être dans l'art du XXe siècle que l'héritage des Noirs est le plus visible. Les surréalistes, en particulier, ont vu en Redon un précurseur. André Breton le cite dans son Manifeste du surréalisme comme l'un des artistes qui ont su "donner forme à l'informe". Des peintres comme Max Ernst, Salvador Dalí ou René Magritte ont tous, à leur manière, repris certains éléments de son univers visuel. Les yeux flottants de Redon réapparaissent dans les montres molles de Dalí. Les créatures hybrides de Magritte doivent beaucoup aux inventions de Redon.
Même dans l'art contemporain, on retrouve des échos de ses Noirs. L'artiste américaine Kiki Smith, par exemple, a créé une série de gravures où des figures humaines se mêlent à des éléments organiques, dans un style qui rappelle fortement les lithographies de Redon. Louise Bourgeois, avec ses araignées monumentales, semble dialoguer directement avec L'Araignée souriante.
Pourtant, malgré cette influence durable, les Noirs restent une œuvre unique, impossible à classer. Ils ne sont ni tout à fait symbolistes, ni tout à fait surréalistes avant l'heure. Ils occupent un espace à part dans l'histoire de l'art - un espace où le rêve et la réalité se confondent, où les ombres parlent un langage que nous comprenons sans avoir besoin de mots.
07Les Noirs aujourd'hui : pourquoi ces images nous parlent encore
Plus d'un siècle après leur création, les lithographies de Redon continuent de fasciner. Dans un monde saturé d'images, où tout semble avoir été montré et remémoré, ces œuvres gardent leur pouvoir d'émerveillement et d'inquiétude. Peut-être parce qu'elles ne cherchent pas à plaire ou à séduire. Peut-être parce qu'elles osent explorer ces zones grises de l'expérience humaine que nous préférons souvent ignorer.
Aujourd'hui, on peut voir les Noirs dans plusieurs musées à travers le monde. Le Musée d'Orsay à Paris possède la plus grande collection, avec des épreuves d'une qualité exceptionnelle. Le MoMA à New York expose L'Œil, comme un ballon bizarre se dirige vers l'infini, tandis que l'Art Institute of Chicago conserve La Fleur du marais. Ces institutions organisent régulièrement des expositions dédiées à Redon, attirant des visiteurs du monde entier.
Mais au-delà des musées, les Noirs ont trouvé une seconde vie dans la culture populaire. On les retrouve dans des films, des pochettes de disques, des romans graphiques. Le réalisateur Guillermo del Toro, grand admirateur de Redon, a souvent cité son influence sur des films comme Pan's Labyrinth ou The Shape of Water. Le musicien Nick Cave possède une lithographie originale de Redon et a déclaré que son œuvre était "la bande-son visuelle de l'inconscient".
Cette persistance dans l'imaginaire collectif s'explique peut-être par la nature même des Noirs. Ces images ne sont pas des représentations du monde tel qu'il est, mais du monde tel qu'il pourrait être - ou tel qu'il est dans nos rêves. Elles nous rappellent que la réalité n'est qu'une des nombreuses couches de l'expérience humaine, et que l'art a le pouvoir de nous faire entrevoir les autres.
Dans un monde où tout semble de plus en plus contrôlé, calculé, optimisé, les Noirs de Redon nous offrent une bouffée d'air frais. Ils nous rappellent que l'ambiguïté peut être une force, que le mystère a sa place dans l'art, et que parfois, les ombres ont plus à nous dire que la lumière. Peut-être est-ce pour cela que, lorsque vous regardez une de ces lithographies, vous avez l'impression étrange qu'elle vous regarde en retour. Comme si, après toutes ces années, les Noirs avaient encore des secrets à révéler.