Le sourire volé : Comment un larcin a transformé la joconde en légende universelle
Imaginez Paris, un matin d’août 1911. La ville s’éveille dans la chaleur étouffante de l’été, les cafés alignent leurs chaises en terrasse, et les premiers visiteurs du Louvre franchissent ses portes monumentales. Parmi eux, un homme en blouse grise de travailleur se glisse discrètement vers le Salon Carré. Il n’a pas l’allure d’un amateur d’art – ses mains calleuses trahissent un ouvrier, peut-être un menuisier. Ce matin-là, personne ne prête attention à lui. Pourtant, avant midi, il aura accompli l’impensable : dérober la Joconde.
Par Artedusa
••10 min de lectureCe n’est pas le tableau qui manque, posé là depuis des décennies parmi des centaines d’autres toiles, dans cette salle encombrée où les peintures s’entassent du sol au plafond. Non, ce qui frappe, c’est l’audace du geste. Et surtout, ce qui va suivre : deux ans de mystère, une chasse internationale, des milliers d’articles, des chansons, des pièces de théâtre, et surtout, la naissance d’un mythe. Car ce vol, plus qu’aucun autre événement, va propulser la Joconde au rang d’icône absolue, bien au-delà du monde de l’art.
Mais comment une œuvre déjà admirée des connaisseurs est-elle devenue la Joconde, celle que des millions de personnes viennent voir chaque année, comme on se rend en pèlerinage ? Comment ce sourire énigmatique, peint il y a plus de cinq siècles, est-il passé du statut de portrait de commande à celui de symbole universel ? La réponse tient en partie à ce matin d’août 1911, mais aussi à tout ce qui a précédé – et à tout ce qui a suivi.
01Le Louvre en 1911 : un musée endormi où l’on pouvait encore toucher les chefs-d’œuvre
Si vous aviez visité le Louvre en ce début de XXe siècle, vous auriez eu du mal à reconnaître le temple de l’art que nous connaissons aujourd’hui. Le musée n’était pas encore ce lieu sacré où les visiteurs chuchotent devant des œuvres protégées par des vitrines blindées. Non, en 1911, le Louvre ressemblait davantage à un immense entrepôt de trésors royaux, où la sécurité était si relâchée qu’un employé pouvait, sans trop de difficulté, décrocher un tableau et l’emporter sous son bras.
Les salles étaient mal éclairées, les œuvres souvent mal accrochées, et les gardiens – quand il y en avait – plus préoccupés par les pickpockets que par les voleurs d’art. La Joconde elle-même était exposée dans le Salon Carré, une pièce si encombrée que les visiteurs devaient jouer des coudes pour apercevoir les toiles. Elle n’était pas encore protégée par une vitrine, ni même par un cordon – on pouvait s’en approcher à quelques centimètres, la toucher, si l’envie vous en prenait.
Et c’est précisément ce qu’a fait Vincenzo Peruggia, ce matin-là. Ancien employé du Louvre, il connaissait les lieux comme sa poche. Il savait que les gardiens faisaient leur ronde à heures fixes, que les salles étaient souvent désertes en début de matinée, et surtout, que personne ne s’attendrait à ce qu’un tableau aussi célèbre soit volé. Son plan était d’une simplicité désarmante : il s’est caché dans un placard à balais la veille au soir, a attendu que le musée ferme, puis a décroché la Joconde de son cadre. Le tableau sous le bras, il est sorti tranquillement par une porte de service, comme s’il partait en pause déjeuner.
Ce qui est fascinant, c’est que personne ne s’est rendu compte de la disparition du tableau avant le lendemain. Les gardiens, habitués à voir la Joconde à sa place, n’ont pas remarqué son absence. Les visiteurs, eux, ont cru qu’elle avait été déplacée pour restauration ou pour une exposition temporaire. Ce n’est que lorsque le peintre Louis Béroud, venu faire une esquisse de la toile, a demandé où elle se trouvait que l’alerte a été donnée.
02Avant le vol : une œuvre respectée, mais loin d’être une star
Si la Joconde était déjà considérée comme un chef-d’œuvre avant 1911, elle n’avait pas encore acquis ce statut d’icône intouchable qui est le sien aujourd’hui. Dans les cercles artistiques, on admirait son sfumato, cette technique révolutionnaire qui permettait à Leonardo de fondre les ombres et les lumières sans laisser apparaître le moindre coup de pinceau. On louait la composition, la finesse des détails, l’expression énigmatique de son modèle. Mais elle n’était qu’une œuvre parmi d’autres, dans un musée qui regorgeait de trésors.
À l’époque, les visiteurs du Louvre venaient surtout pour admirer la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace, ou encore le Radeau de la Méduse de Géricault. La Joconde, elle, attirait surtout les connaisseurs, les amateurs d’art qui savaient reconnaître le génie de Leonardo. Elle n’était pas encore cette toile devant laquelle on fait la queue pendant des heures, ni ce visage que l’on retrouve sur des millions de cartes postales, de tasses à café ou de posters.
Pourtant, elle avait déjà commencé à acquérir une certaine notoriété. Au XIXe siècle, les écrivains romantiques s’étaient emparés d’elle, transformant son sourire en symbole de mystère et d’éternité. Théophile Gautier, dans un texte publié en 1855, avait décrit son regard comme "une énigme que l’on ne peut résoudre". Walter Pater, quelques années plus tard, avait écrit ces lignes célèbres : "Elle est plus vieille que les rochers parmi lesquels elle est assise ; comme le vampire, elle a été morte bien des fois, et a appris les secrets de la tombe."
Ces textes avaient contribué à forger la légende de la Joconde, mais ils restaient cantonnés à un public lettré. Ce qui allait vraiment la propulser sur le devant de la scène, c’était le vol de 1911 – et surtout, la manière dont les médias allaient s’emparer de l’affaire.
03Le vol qui a fait la une des journaux du monde entier
Quand la nouvelle du vol s’est répandue, ce n’est pas seulement la France qui a été secouée – c’est le monde entier. Les journaux se sont emparés de l’affaire avec une frénésie qui rappelle les grands scandales médiatiques d’aujourd’hui. Pendant des semaines, la disparition de la Joconde a fait la une des quotidiens, des États-Unis à l’Australie, en passant par l’Europe et l’Amérique latine.
Les théories les plus folles ont circulé. Certains ont accusé les Allemands, soupçonnant un complot pour affaiblir la France à la veille de la Première Guerre mondiale. D’autres ont pointé du doigt des collectionneurs excentriques, prêts à tout pour posséder la toile. On a même évoqué l’implication de la mafia italienne, ou celle d’un mystérieux "gang des antiquaires" qui aurait volé plusieurs œuvres du Louvre.
La police, elle, a interrogé des centaines de personnes, dont Pablo Picasso et Guillaume Apollinaire. Le poète, qui avait acheté des statues ibériques volées au Louvre quelques années plus tôt, a été brièvement soupçonné. Mais les enquêteurs ont rapidement compris qu’il n’avait rien à voir avec le vol de la Joconde.
Pendant ce temps, la presse s’en donnait à cœur joie. Les journaux publiaient des dessins humoristiques représentant la Joconde en train de rire du monde entier, ou de se cacher dans un grenier. Des chansons ont été écrites sur le vol, des pièces de théâtre ont été montées. En quelques semaines, la Joconde était devenue bien plus qu’un tableau : elle était devenue une célébrité, un personnage à part entière, dont tout le monde parlait sans l’avoir jamais vue.
Et puis, après deux ans de mystère, l’affaire a été résolue de la manière la plus inattendue qui soit.
04La Joconde retrouvée : un voleur patriote et un retour triomphal
En décembre 1913, un antiquaire florentin du nom d’Alfredo Geri reçoit une lettre d’un certain "Leonardo Vincenzo", qui lui propose de lui vendre la Joconde. Intrigué, Geri accepte de rencontrer l’homme, qui se révèle être Vincenzo Peruggia, l’ancien employé du Louvre.
Peruggia explique qu’il a volé le tableau pour "le rendre à l’Italie", persuadé que la Joconde avait été volée par Napoléon et qu’elle appartenait de droit à son pays d’origine. En réalité, la toile avait été achetée légalement par François Ier après la mort de Leonardo, et elle faisait partie des collections royales françaises depuis des siècles. Mais Peruggia, nationaliste convaincu, était persuadé d’agir pour la bonne cause.
Quand la police italienne a arrêté Peruggia, ce dernier est devenu une sorte de héros dans son pays. Les journaux italiens ont salué son "patriotisme", et certains ont même suggéré qu’il devrait être décoré pour son geste. En France, en revanche, l’affaire a provoqué un tollé. Comment un simple ouvrier avait-il pu voler un trésor national et le cacher pendant deux ans sans se faire prendre ?
Pourtant, malgré les tensions diplomatiques, la Joconde a été rendue à la France. Et c’est là que quelque chose d’extraordinaire s’est produit : son retour a été célébré comme un événement national, voire international. Pendant plusieurs mois, le tableau a été exposé dans les plus grandes villes italiennes – Florence, Rome, Milan – avant de regagner le Louvre. Des millions de personnes sont venues la voir, transformant ce qui aurait pu être un simple retour en un triomphe sans précédent.
Ce voyage en Italie a marqué un tournant dans l’histoire de la Joconde. Pour la première fois, elle n’était plus seulement une œuvre d’art parmi d’autres : elle était devenue une star, un phénomène de masse, dont tout le monde voulait voir le sourire énigmatique.
05Le sourire qui a conquis le monde : de l’œuvre d’art à l’icône pop
Après son retour en France, la Joconde n’a plus jamais été la même. Le vol de 1911 avait transformé une œuvre respectée en un mythe, et son voyage en Italie avait fait d’elle une célébrité mondiale. Mais ce n’est qu’au milieu du XXe siècle qu’elle est devenue la Joconde, celle que nous connaissons aujourd’hui – un symbole universel, une icône pop, un visage que l’on retrouve partout, des musées aux publicités en passant par les memes internet.
Dans les années 1960, le Louvre a accepté de prêter la Joconde aux États-Unis pour une exposition exceptionnelle. Ce voyage a été un triomphe : plus d’un million et demi de personnes ont fait la queue pendant des heures pour apercevoir son sourire. Des files d’attente interminables se sont formées devant le Metropolitan Museum de New York et la National Gallery de Washington, transformant la toile en une véritable rock star.
Depuis, la Joconde a continué à fasciner, inspirant des artistes, des écrivains, des cinéastes et même des publicitaires. Marcel Duchamp a dessiné une moustache sur son visage dans son œuvre L.H.O.O.Q., Salvador Dalí l’a réinterprétée dans un autoportrait, et Andy Warhol en a fait une série de sérigraphies, transformant son image en un symbole de la culture pop.
Aujourd’hui, elle est bien plus qu’un tableau : elle est un phénomène culturel, un sujet de débats, une source d’inspiration infinie. Et pourtant, malgré sa célébrité, elle reste entourée de mystère. Qui était vraiment la femme qui a posé pour Leonardo ? Que signifie son sourire ? Et surtout, pourquoi continue-t-elle à nous fasciner, plus de cinq siècles après sa création ?
06Le mystère qui ne sera jamais résolu
Peut-être est-ce justement ce mystère qui fait de la Joconde une œuvre si unique. Contrairement à d’autres chefs-d’œuvre de la Renaissance, elle ne raconte pas une histoire claire, elle ne représente pas un moment précis de l’Histoire ou de la mythologie. Elle est, avant tout, une énigme – un visage dont l’expression change selon l’angle sous lequel on la regarde, un sourire qui semble à la fois triste et moqueur, énigmatique et profondément humain.
Les scientifiques ont passé des décennies à étudier la toile, utilisant les technologies les plus avancées pour percer ses secrets. Ils ont découvert que Leonardo avait modifié plusieurs fois la composition, qu’il avait d’abord peint des sourcils et des cils avant de les effacer, et qu’il avait utilisé des dizaines de couches de glacis pour créer cet effet de sfumato si caractéristique. Mais malgré toutes ces analyses, personne n’a jamais pu expliquer pleinement ce qui fait de la Joconde une œuvre aussi fascinante.
Est-ce son sourire, qui semble changer selon l’humeur de celui qui la regarde ? Est-ce son regard, qui semble suivre le spectateur dans la pièce ? Ou est-ce simplement le fait qu’elle incarne, mieux que toute autre œuvre, l’idée même de l’art – ce mélange de technique, d’émotion et de mystère qui nous pousse à nous interroger, à rêver, à imaginer ?
Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : la Joconde n’a pas fini de nous surprendre. Et tant qu’il restera un peu de mystère dans son sourire, elle continuera à fasciner, à intriguer, à inspirer. Car au fond, c’est peut-être cela, le secret de son immortalité : elle n’est pas seulement un tableau, elle est une invitation à regarder le monde différemment, à voir la beauté là où les autres ne voient que l’ordinaire.
Et c’est pour cela, plus que pour toute autre raison, qu’elle restera à jamais la Joconde.