Les nabis ou l’art de faire parler les murs
Imaginez un appartement parisien en 1895. Les murs ne sont plus de simples cloisons, mais des toiles vivantes où se déploient des motifs hypnotiques – des fleurs stylisées qui semblent danser, des figures humaines absorbées dans leurs pensées, des jeux d’ombres et de lumières qui transforment l’espace en un théâtre intime. Ici, une femme en robe à motifs joue du piano, son profil se fondant presque dans le papier peint à rayures ; là, une autre se déshabille devant une psyché, son corps devenant une silhouette parmi les motifs floraux. Bienvenue dans l’univers des Nabis, ces "prophètes" de l’art moderne qui ont fait de l’intimité domestique une révolution esthétique.
Par Artedusa
••9 min de lectureParmi eux, deux figures se détachent : Pierre Bonnard, le peintre des instants volés et des couleurs enivrantes, et Édouard Vuillard, le maître des intérieurs étouffants où chaque motif raconte une histoire. Leur génie ? Avoir transformé le quotidien en un langage visuel où les murs murmurent, les tissus chuchotent, et les objets deviennent les complices silencieux de nos vies secrètes. Mais comment ces artistes, souvent relégués au rang de "décorateurs" par leurs contemporains, ont-ils réussi à faire de la banalité du foyer une œuvre d’art ? Et pourquoi leurs toiles, plus d’un siècle plus tard, continuent-elles de nous parler avec une telle intensité ?
01Le petit tableau qui a tout changé
Tout commence en 1888, dans une ales grandes plateformes numériquesge de Pont-Aven. Un jeune peintre, Paul Sérusier, se promène dans les bois avec Paul Gauguin. Ce dernier, alors au sommet de son influence, lui lance un défi : "Comment voyez-vous cet arbre ? Il est vert ? Mettez du vert, le plus beau vert de votre palette. Et cette ombre ? Plutôt bleue ? N’hésitez pas à la rendre aussi bleue que possible." Sérusier s’exécute et peint sur un couvercle de boîte à cigares un paysage miniature aux couleurs pures et arbitraires. De retour à Paris, il montre fièrement son œuvre à ses amis de l’Académie Julian. Parmi eux, Maurice Denis, Pierre Bonnard et Édouard Vuillard. Ce petit tableau, qu’ils baptiseront Le Talisman, devient leur manifeste.
Ce qui frappe dans Le Talisman, ce n’est pas seulement son audace chromatique – un arbre rouge, un ciel vert émeraude – mais sa radicalité. Pour la première fois, un groupe d’artistes affirme que la peinture n’a pas à imiter la réalité, mais à la transcender. Que les couleurs ne sont pas des copies, mais des émotions. Que l’art doit quitter les musées pour investir les maisons, les théâtres, les objets du quotidien. Les Nabis (du mot hébreu signifiant "prophète") viennent de naître, et avec eux, une nouvelle façon de voir le monde – et de le décorer.
02Quand les murs deviennent des personnages
Si les Nabis ont marqué l’histoire de l’art, c’est parce qu’ils ont fait des intérieurs bien plus que des décors : des personnages à part entière. Chez Vuillard, les murs ne sont jamais neutres. Dans Le Suitor (1893), une scène de séduction bourgeoise se joue dans un salon étouffant où le papier peint à motifs cache presque les protagonistes. Les rayures verticales de la tapisserie semblent emprisonner les personnages, tandis que les fleurs stylisées du canapé ajoutent une touche de sensualité discrète. Tout ici respire la tension – celle d’un amour naissant, mais aussi celle d’une société où les sentiments doivent rester policés.
Bonnard, lui, pousse l’idée encore plus loin. Dans La Salle à manger à la campagne (1913), les murs ne sont plus des limites, mais des membranes poreuses entre l’intérieur et l’extérieur. La lumière dorée du jardin traverse les vitres et se reflète sur la nappe, tandis que les motifs de la robe de la femme assise semblent se fondre dans ceux des rideaux. L’espace devient fluide, presque liquide, comme si la maison respirait au rythme des saisons. Ce qui fascine chez Bonnard, c’est cette capacité à capturer l’éphémère – un rayon de soleil qui glisse sur une table, une main qui effleure un verre, un chat qui s’étire paresseusement. Ses intérieurs ne sont pas des instantanés, mais des souvenirs en train de s’écrire.
03La couleur comme langage secret
Chez les Nabis, la couleur n’est jamais anodine. Elle est un code, une émotion, parfois même un personnage. Prenez Misia à son piano (1895) de Vuillard. Misia Natanson, muse et mécène du groupe, est représentée en robe blanche, mais ce qui frappe, c’est le fond – un mur tapissé de motifs rouges et noirs qui semblent vibrer autour d’elle. Ces couleurs ne sont pas réalistes, mais symboliques. Le rouge, couleur de la passion et du pouvoir, reflète le caractère volcanique de Misia, tandis que le noir évoque le mystère qui l’entoure. Vuillard ne peint pas une femme jouant du piano ; il peint une femme qui est la musique, absorbée dans un monde où les notes se mêlent aux motifs du papier peint.
Bonnard, lui, utilise la couleur comme une drogue. Ses toiles sont des explosions de roses, de jaunes, de verts acides qui semblent défier la logique. Dans La Toilette (1908), une femme se coiffe devant un miroir, mais ce qui attire l’œil, c’est la robe orange vif qui contraste avec les bleus et les verts de la pièce. Ces couleurs ne sont pas là pour décrire, mais pour enivrer. Bonnard disait souvent : "La couleur est une question de goût, pas de vérité." Et c’est précisément ce qui rend ses toiles si modernes – elles ne cherchent pas à représenter le monde, mais à le réinventer à travers le prisme de la sensation.
04Le théâtre de l’intime
Les Nabis n’étaient pas seulement des peintres ; ils étaient aussi des metteurs en scène. Et personne ne l’a mieux compris qu’Édouard Vuillard, qui a passé une partie de sa carrière à concevoir des décors pour le Théâtre de l’Œuvre de Lugné-Poe. Ses toiles, comme ses décors, sont des scènes où se jouent des drames silencieux. Dans L’Album (1895), une femme feuillette un livre tandis qu’un homme, assis en retrait, l’observe. Le cadre est serré, presque étouffant, et les motifs du papier peint semblent se refermer sur eux comme les murs d’une prison. On devine une histoire – une liaison secrète, un amour non partagé, une trahison ? – mais Vuillard ne donne jamais toutes les clés. Ses tableaux sont des énigmes, des fragments de vie où chaque détail compte.
Bonnard, lui, préfère les scènes de genre, mais avec une touche de voyeurisme. Dans Le Bain (1925), une femme nue se savonne dans une baignoire, mais son visage est flou, presque absent. Ce qui intéresse Bonnard, ce n’est pas le corps en tant que tel, mais l’instant – la lumière qui danse sur l’eau, la vapeur qui monte, le reflet dans le miroir. Ses nus ne sont pas érotiques ; ils sont domestiques, presque banals. Et c’est précisément ce qui les rend si troublants. En peignant Marthe, sa compagne, des centaines de fois dans des poses intimes, Bonnard a transformé le quotidien en une œuvre d’art. Mais il a aussi créé une forme de dépendance visuelle – comme si, sans Marthe, son art perdait son âme.
05L’héritage invisible des Nabis
Aujourd’hui, quand vous entrez dans un appartement parisien aux murs tapissés de motifs géométriques, quand vous admirez une robe à fleurs qui semble sortir d’un tableau de Vuillard, ou quand vous vous asseyez dans un café aux couleurs chaudes et saturées, vous êtes, sans le savoir, dans l’héritage des Nabis. Leur influence est partout, mais elle est si diffuse qu’on ne la remarque plus.
Pourtant, leur révolution est toujours là. Avant eux, l’art décoratif était considéré comme mineur – un artisanat, pas un art. Les Nabis ont changé la donne en montrant que les murs, les tissus, les objets pouvaient être des supports d’expression à part entière. Ils ont aussi ouvert la voie à l’art moderne en refusant les règles académiques. Sans eux, pas de Matisse et ses couleurs pures, pas de Klimt et ses motifs dorés, pas de Hockney et ses piscines turquoise.
Mais leur plus grand legs, peut-être, est cette idée que l’art ne doit pas être réservé aux musées. Qu’il peut – et doit – habiter nos vies, nos maisons, nos routines. Que la beauté n’est pas dans les grands gestes, mais dans les petits riens : un rayon de soleil sur une table, une robe qui se confond avec le papier peint, un chat endormi sur un canapé. Les Nabis nous ont appris à voir le monde différemment – non pas comme un décor, mais comme une toile vivante où chaque détail raconte une histoire.
06Pourquoi leurs toiles nous parlent encore
Il y a quelque chose d’étrangement familier dans les intérieurs de Bonnard et Vuillard. Peut-être parce qu’ils capturent cette vérité universelle : nos maisons sont des extensions de nous-mêmes. Les murs que nous choisissons, les objets que nous accumulons, les couleurs que nous aimons en disent long sur qui nous sommes. Et c’est précisément ce qui rend leurs toiles si intemporelles.
Prenez La Chambre à coucher (1899) de Vuillard. Une femme, probablement sa mère, est assise dans une pièce encombrée de tissus, de livres et de bibelots. Le cadre est serré, presque claustrophobe, et pourtant, il y a une douceur dans cette accumulation d’objets. Comme si chaque chose – le vase sur la table, la couverture sur le lit, le motif du tapis – était une partie d’elle. Cette toile ne montre pas une chambre ; elle montre une vie.
Chez Bonnard, c’est l’inverse. Ses intérieurs sont aérés, baignés de lumière, comme si l’espace respirait. Dans La Terrasse à Vernon (1920-1939), le jardin semble entrer dans la maison, brouillant les frontières entre l’intérieur et l’extérieur. Les couleurs sont vives, presque trop vives, comme si Bonnard avait voulu capturer non pas la réalité, mais la façon dont la mémoire la transforme. Ses toiles sont des souvenirs en train de s’écrire – et c’est peut-être pour cela qu’elles nous touchent autant.
07Le dernier mot : l’art de vivre
Les Nabis n’étaient pas seulement des peintres ; ils étaient des philosophes de l’intime. Ils nous ont appris que l’art ne se limite pas aux musées, mais qu’il peut – et doit – habiter nos vies. Que la beauté n’est pas dans les grands gestes, mais dans les petits riens. Qu’un mur tapissé, une nappe à motifs, un rayon de soleil sur une table peuvent être des œuvres d’art à part entière.
Aujourd’hui, alors que nous passons plus de temps que jamais dans nos intérieurs, leur message résonne avec une force nouvelle. Peut-être est-ce le moment de redécouvrir Bonnard et Vuillard – non pas comme des peintres du passé, mais comme des guides pour le présent. Des artistes qui nous rappellent que la vraie décoration, ce n’est pas seulement choisir les bons meubles ou les bonnes couleurs, mais créer un espace qui nous ressemble, qui nous raconte, qui nous fait rêver.
Alors la prochaine fois que vous choisirez un papier peint ou que vous disposerez un vase sur une table, demandez-vous : et si vous faisiez de votre intérieur une toile de Nabi ? Et si, comme eux, vous transformiez le quotidien en art ?