Les murs qui parlent : L’art secret des affiches lacérées de hains et villeglé
Paris, octobre 1959. Minuit sonne aux cloches de Notre-Dame tandis que deux ombres glissent le long des murs du Quartier Latin. Raymond Hains, une lampe torche à la main, scrute les palissades de la rue de Rennes. Jacques Villeglé, couteau à la ceinture, s’arrête net devant une affiche déchirée : sous les couches de papier, une bouche écarlate de starlette perce à travers un slogan politique à moitié effacé. "Regarde, murmure-t-il, c’est mieux que Picasso." Ils arrachent délicatement le lambeau, comme on prélève un fragment d’âme urbaine. Ce geste, répété des centaines de fois dans l’ombre des réverbères, allait inventer un langage artistique où la ville devenait à la fois muse, atelier et galerie.
Par Artedusa
••10 min de lectureCe que Hains et Villeglé ont accompli entre 1949 et les années 1970 dépasse largement le cadre d’un simple mouvement artistique. Ils ont transformé l’acte de vandalisme en poésie visuelle, fait de la dégradation une esthétique, et révélé que les murs de Paris, couverts de cicatrices publicitaires, racontaient une histoire plus vraie que tous les tableaux des salons officiels. Leur travail, né dans l’effervescence du Nouveau Réalisme, reste aujourd’hui une clé pour comprendre comment l’art contemporain dialogue avec la rue, le hasard et la mémoire collective.
01La nuit des chasseurs d’ombres
Imaginez le Paris des années 1950 : une ville encore marquée par les stigmates de la guerre, où les murs portent les traces superposées de dix ans d’histoire. Les affiches, collées à la va-vite par des ouvriers pressés, se déchirent sous l’effet de la pluie, du vent, ou des mains anonymes. C’est dans ce chaos apparent que Hains et Villeglé voient naître une beauté nouvelle. Leur terrain de chasse favori ? Les palissades des chantiers, les murs des cinémas du boulevard Saint-Michel, les kiosques à journaux de la place de la Contrescarpe.
Leur méthode tient autant de l’archéologie que du braconnage. Armés de couteaux à enduire et de pulvérisateurs d’eau pour ramollir la colle, ils décollent les affiches par plaques entières, révélant parfois jusqu’à dix couches de papier superposées. Chaque prélèvement est une surprise : une affiche de film des années 1940 peut émerger sous une publicité pour les bas Nylon, elle-même recouverte d’un slogan politique de 1958. "Nous ne savions jamais ce que nous allions trouver, racontait Villeglé. C’était comme ouvrir une boîte de Pandore chaque nuit."
Leur atelier, un modeste local de la rue de Vaugirard, ressemble bientôt à une caverne d’Ali Baba de papier. Les murs sont couverts d’affiches en cours de séchage, certaines encore humides et gondolées, d’autres déjà montées sur toile. L’odeur de colle et de papier moisi imprègne l’air. C’est ici que naît ce qu’ils appelleront "l’affiche lacérée", un art où le geste créateur n’est pas celui de l’artiste, mais celui du temps, des intempéries et des passants anonymes.
02Quand la ville devient atelier
Ce qui fascine chez Hains et Villeglé, c’est leur refus catégorique de considérer leur travail comme une simple appropriation. Pour eux, l’artiste n’est pas celui qui crée, mais celui qui révèle. "La rue est mon atelier, disait Hains. Les vrais artistes, ce sont les colleurs d’affiches, les vandales, et même la pluie." Cette conception radicale de la création artistique les place dans la lignée directe de Duchamp, mais avec une différence fondamentale : là où le maître du ready-made choisissait des objets manufacturés, eux sélectionnent des fragments de réalité déjà transformés par l’usage et le hasard.
Leur approche technique est d’une simplicité trompeuse. Après avoir décollé les affiches, ils les montent sur toile ou sur panneau de bois, parfois en les retouchant légèrement pour accentuer certains effets. Mais l’essentiel du travail a déjà été accompli par d’autres mains. "Nous ne sommes que les notaires de ces accidents, expliquait Villeglé. Notre rôle se limite à authentifier et à préserver." Cette modestie affichée cache en réalité un œil d’une acuité rare. Car toutes les affiches déchirées ne deviennent pas des œuvres d’art. Il faut savoir reconnaître, parmi le chaos des lambeaux, ces moments où le hasard crée une composition digne de ce nom.
Prenez par exemple "Rue de Rennes, 14 octobre 1961", l’une de leurs œuvres les plus célèbres. Sous les couches de papier, on distingue les restes d’une affiche pour le film "Les Amants de Teruel", une publicité pour les cigarettes Gauloises, et un fragment de slogan politique. Les déchirures forment une sorte de paysage abstrait où émergent des formes organiques, presque des visages. "C’est comme si la ville nous offrait ses rêves, disait Hains. Nous n’avons qu’à les recueillir."
03Le langage secret des murs
Ce qui rend les affiches lacérées si captivantes, c’est leur capacité à raconter plusieurs histoires à la fois. Chaque œuvre est un palimpseste où se superposent les époques, les messages, les émotions. En les observant de près, on découvre un véritable langage urbain, fait de fragments de mots, de couleurs délavées, de textures accidentelles.
Villeglé a poussé cette analyse jusqu’à créer, en 1961, son "Alphabet socio-politique", une tentative de décoder la grammaire visuelle des affiches déchirées. Il y montre comment les lettres, une fois fragmentées, deviennent des éléments graphiques à part entière. Un "A" peut se transformer en montagne, un "O" en œil, un "S" en serpent. Cette approche préfigure les recherches typographiques des designers contemporains, tout en révélant la poésie cachée dans les slogans publicitaires.
Mais au-delà de l’aspect formel, ces œuvres sont aussi des archives involontaires de l’histoire sociale. Les affiches des années 1950-60 portent les traces des grands bouleversements de l’époque : la guerre d’Algérie, l’essor de la société de consommation, l’émergence de la culture pop. En 2015, une analyse aux infrarouges d’une œuvre de 1959 a révélé, sous les couches visibles, un slogan du FLN (Front de Libération Nationale algérien) partiellement effacé. Preuve que ces lambeaux de papier étaient bien plus que de simples compositions abstraites : des témoins silencieux des conflits de leur temps.
04L’esthétique de l’accident
L’une des grandes forces des affiches lacérées réside dans leur capacité à transformer la dégradation en beauté. Là où la plupart des gens ne voient que du vandalisme, Hains et Villeglé perçoivent une forme d’art brut, né de la rencontre entre l’intention humaine et les forces naturelles.
Cette approche rejoint les recherches des surréalistes sur le hasard objectif, mais avec une différence majeure : là où Breton et ses amis provoquaient des rencontres fortuites en laboratoire (cadavres exquis, frottages), Hains et Villeglé trouvent les leurs dans la rue, déjà réalisées par d’autres. Leur génie consiste à reconnaître, dans ces accidents, une intention esthétique.
Prenez les couleurs. Les affiches lacérées offrent une palette unique, née de la superposition des couches et de leur dégradation progressive. Les rouges des publicités pour le cinéma se mélangent aux ocres des affiches politiques, tandis que les bleus des réclames pour les lessives s’estompent en nuances de gris. Le résultat évoque les ciels tourmentés de Turner, mais avec une touche de modernité urbaine.
Les textures, elles aussi, jouent un rôle crucial. La colle séchée forme des croûtes qui rappellent les empâtements des peintres expressionnistes. Les déchirures créent des effets de profondeur, comme si l’on regardait à travers des strates géologiques. Et puis il y a ces détails qui n’appartiennent qu’à cet art : les traces de doigts des colleurs d’affiches, les graffitis ajoutés par des passants, les taches de pluie qui ont traversé les couches successives.
05Le procès de l’art
L’histoire des affiches lacérées est aussi celle d’un long malentendu. À leurs débuts, Hains et Villeglé ont dû affronter l’incompréhension, voire l’hostilité. En 1958, leur première exposition à la galerie Colette Allendy fait scandale. Certains critiques parlent de "charognards de la rue", d’autres de "vandales qui s’ignorent". Un journaliste du Figaro écrit : "Ces messieurs volent des affiches pour en faire des tableaux. La prochaine étape sera-t-elle de vendre des poubelles comme sculptures ?"
Même au sein du Nouveau Réalisme, leur approche divise. Yves Klein, avec ses monochromes bleus, incarne une forme de spiritualité artistique qui semble aux antipodes de leur matérialisme urbain. Arman, qui accumule des objets dans des boîtes en plexiglas, voit dans leurs affiches une forme de paresse. "Eux au moins, ils créent quelque chose, dit-il un jour à Restany. Hains et Villeglé se contentent de ramasser."
Pourtant, c’est précisément cette apparente facilité qui fait la force de leur démarche. En refusant de signer leurs œuvres, en laissant le hasard jouer un rôle central, ils posent une question fondamentale : qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art ? Est-ce le geste de l’artiste, ou la capacité de l’œuvre à toucher le spectateur ? Leurs affiches lacérées, nées de la rencontre entre l’intention humaine et les forces anonymes de la ville, brouillent les frontières entre création et découverte.
06L’héritage des chasseurs de papier
Plus d’un demi-siècle après leurs premières expéditions nocturnes, l’influence de Hains et Villeglé se fait sentir bien au-delà des cercles de l’art contemporain. Leur approche a ouvert la voie à toute une génération d’artistes qui voient dans la ville une source inépuisable d’inspiration.
Les street artists, bien sûr, leur doivent beaucoup. Banksy, avec ses pochoirs politiques, ou Invader, qui transforme les murs en pixels géants, perpétuent cette tradition de l’intervention urbaine. Mais l’héritage le plus surprenant se trouve peut-être dans le monde numérique. Les glitch artists, qui créent des images à partir de bugs informatiques, ou les designers qui travaillent avec des algorithmes génératifs, reprennent à leur compte cette idée que la beauté peut naître du hasard et de la dégradation.
Même dans le domaine de la mode, on retrouve l’influence des affiches lacérées. Les designers de Yohji Yamamoto ou de Rick Owens, avec leurs vêtements déchirés et superposés, semblent avoir retenu la leçon : la beauté réside souvent dans ce qui est imparfait, usé, transformé par le temps.
Pourtant, malgré cette postérité, quelque chose d’essentiel semble avoir disparu. Les affiches lacérées de Hains et Villeglé étaient des objets uniques, porteurs d’une histoire locale. Aujourd’hui, dans un monde où les images circulent à la vitesse de la lumière, où les murs sont recouverts de publicités numériques qui changent toutes les cinq secondes, cette forme d’art semble appartenir à une époque révolue. Les affiches papier, déjà en voie de disparition dans les années 1970, sont aujourd’hui une espèce en danger.
07Les derniers gardiens de la mémoire urbaine
Jacques Villeglé, aujourd’hui âgé de 98 ans, continue de travailler dans son atelier parisien. Bien que ses expéditions nocturnes appartiennent au passé, il n’a jamais cessé de s’intéresser aux traces que laisse le temps sur les murs. "La ville est un livre ouvert, dit-il. Il suffit de savoir lire."
Ses dernières œuvres intègrent des éléments plus contemporains : des fragments de panneaux publicitaires numériques, des impressions 3D, des codes QR à moitié effacés. Mais l’esprit reste le même : révéler la beauté cachée dans les accidents de la vie urbaine.
Quant à Raymond Hains, disparu en 2005, il laisse derrière lui une œuvre qui continue de fasciner. Ses dernières années furent marquées par une exploration des nouvelles technologies, comme s’il pressentait que le combat pour l’art urbain allait se déplacer vers le numérique. Il avait même commencé à travailler avec des images de synthèse, créant des affiches virtuelles qu’il faisait ensuite "déchirer" par des algorithmes.
Aujourd’hui, alors que les villes deviennent de plus en plus aseptisées, que les murs sont nettoyés en permanence pour effacer toute trace de vie, les affiches lacérées de Hains et Villeglé prennent une dimension nouvelle. Elles sont devenues des archives d’un Paris disparu, des témoignages d’une époque où la ville respirait encore, où les murs racontaient des histoires.
Peut-être est-ce là leur plus grande leçon : dans un monde obsédé par le neuf, le propre, le parfait, ils nous rappellent que la beauté se niche souvent dans ce qui est usé, abîmé, transformé par le temps. Leurs affiches lacérées ne sont pas seulement des œuvres d’art. Ce sont des manifestes en faveur d’une esthétique de l’imperfection, des preuves que la poésie peut naître là où on ne l’attend pas. Il suffit, comme ils l’ont fait pendant plus de cinquante ans, de savoir regarder.