Le pinceau et la plume : Quand les mots font et défont les carrières des peintres
Imaginez Paris, un soir d’automne 1863. Les réverbères projettent une lueur tremblante sur les pavés mouillés du boulevard des Capucines, tandis qu’une foule compacte se presse devant le Salon des Refusés. Parmi les toiles accrochées à la hâte, une œuvre attire les murmures : Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet. Les rires fusent, les doigts se pointent, les joues s’empourprent. Pourtant, dans l’ombre d’un café voisin, un homme observe la scène avec un sourire en coin. Il s’appelle Émile Zola, et il tient entre ses doigts un article qui va tout changer. Ce soir-là, la critique d’art cesse d’être un simple commentaire pour devenir une arme – ou une baguette magique.
Par Artedusa
••10 min de lectureCar les mots, en art, ont ce pouvoir étrange : ils peuvent enterrer un génie ou le hisser au panthéon. Ils sculptent les réputations comme le ciseau du sculpteur modèle l’argile, parfois avec délicatesse, souvent avec violence. Mais comment un simple texte, publié dans un journal éphémère, peut-il décider du destin d’une œuvre et de son créateur ? Et si la véritable histoire de la peinture ne se trouvait pas seulement sur les toiles, mais aussi entre les lignes des gazettes et des revues ?
01L’Académie et ses gardiens : quand le goût se décrète
Avant que la critique ne devienne un genre à part entière, c’est l’Académie royale de peinture et de sculpture qui règne en maître sur le goût. Fondée au XVIIe siècle, cette institution n’est pas qu’une école : c’est un tribunal esthétique où les genres sont hiérarchisés avec la rigueur d’un code militaire. En haut de la pyramide, la peinture d’histoire, noble et morale, avec ses héros antiques et ses scènes bibliques. En bas, la nature morte et les scènes de genre, considérées comme mineures, presque indignes.
Prenez le cas de Jean Siméon Chardin. Au XVIIIe siècle, ce peintre des humbles – des verres à moitié vides, des poissons luisants, des enfants jouant aux cartes – est d’abord ignoré par les académiciens. Ses toiles, trop éloignées des grands sujets, sont reléguées dans les salons secondaires. Pourtant, un homme va changer la donne : Denis Diderot. Dans ses Salons, publiés dans la Correspondance littéraire, le philosophe décrit avec une telle verve les natures mortes de Chardin que le public commence à les voir autrement. « On n’entend rien à cette magie », écrit-il à propos de La Raie, ce poisson écorché dont les entrailles semblent palpiter sous le pinceau. Grâce à ces mots, Chardin devient le peintre des « choses muettes qui parlent », et son œuvre entre au Louvre.
Mais attention : la critique académique n’est pas toujours bienveillante. En 1824, lorsque Eugène Delacroix présente Les Massacres de Scio, les juges de l’Académie s’indignent. Trop de couleurs, trop de mouvement, trop de passion. « C’est de la peinture faite à coups de balai », écrit un critique. Delacroix, blessé, se tourne vers les écrivains pour trouver des alliés. Stendhal, Baudelaire, et plus tard Théophile Gautier, vont défendre son génie avec une telle éloquence que l’histoire finira par leur donner raison. Pourtant, combien d’artistes, moins chanceux, ont sombré dans l’oubli parce qu’un académicien avait décrété que leur art était « indigne » ?
02Le critique, ce flâneur armé d’une plume
Au XIXe siècle, la critique d’art se professionnalise. Les journaux se multiplient, et avec eux, une nouvelle figure émerge : le critique flâneur, ce promeneur des Salons qui arpente les galeries comme on déambule dans un jardin. Parmi eux, Charles Baudelaire incarne cette posture avec une élégance toute parisienne. Dans Le Salon de 1846, il ne se contente pas de juger les toiles : il les ausculte, les caresse du regard, en extrait l’âme comme un médecin sonderait un corps.
Prenez La Femme au perroquet de Courbet. Pour beaucoup, cette toile n’est qu’une scène érotique de plus, un prétexte à montrer un corps nu. Mais Baudelaire, lui, y voit autre chose : « Cette femme n’est pas une courtisane, c’est une déesse. » En quelques mots, il transforme une peinture réaliste en allégorie moderne. Et quand il écrit, à propos de Delacroix : « Il y a des gens qui peuvent regarder la mer toute leur vie sans comprendre la peinture de Delacroix », il ne fait pas qu’analyser – il crée un mythe.
Pourtant, la critique n’est pas toujours aussi poétique. Certains journalistes, comme Louis Leroy, manient l’ironie avec une cruauté redoutable. En 1874, lors de la première exposition impressionniste, il publie dans Le Charivari un article intitulé « L’Exposition des impressionnistes », où il moque ces peintres qui « croient avoir inventé la lumière ». Le mot « impressionniste » est lancé comme une insulte – et pourtant, il deviendra leur étendard. La critique, même négative, peut parfois servir de tremplin.
03Quand les mots deviennent des armes : le cas Manet
Si un peintre incarne mieux que tout autre le pouvoir des mots sur une carrière, c’est bien Édouard Manet. En 1863, Le Déjeuner sur l’herbe provoque un scandale. Non pas à cause de la nudité de la femme – après tout, les déesses antiques peuplent les Salons depuis des siècles – mais parce que cette nudité est contemporaine. La femme qui regarde le spectateur avec tant d’audace n’est pas une Vénus, c’est une Parisienne. Et cela, le public ne peut le supporter.
Les critiques s’en donnent à cœur joie. « Une femme nue au milieu de deux hommes habillés, c’est une incongruité », écrit un journaliste. Un autre parle de « peinture sale », comme si les couleurs de Manet étaient des taches de boue. Pourtant, dans ce concert de moqueries, une voix s’élève : celle d’Émile Zola. Dans L’Événement, il défend Manet avec une telle fougue que l’artiste lui enverra une lettre de remerciement. « Vous êtes le premier à me comprendre », lui écrit-il.
Zola ne se contente pas de louer Manet : il en fait un symbole. Dans L’Œuvre, roman inspiré de la vie du peintre, il transforme son combat en une allégorie de la modernité. Grâce à lui, Manet n’est plus seulement un artiste controversé : il devient le héros d’une nouvelle esthétique. Et quand, des années plus tard, le public finira par acclamer ses toiles, ce ne sera pas seulement parce que les goûts ont changé, mais parce que les mots de Zola ont préparé le terrain.
04Les oubliés de l’histoire : quand la critique enterre les talents
Mais que se passe-t-il quand la critique ignore un artiste ? Ou pire, quand elle le condamne sans appel ? L’histoire de l’art est peuplée de génies méconnus, de talents étouffés sous le poids des préjugés.
Prenez le cas de Rosa Bonheur, cette peintre animalière du XIXe siècle qui fut pourtant l’une des artistes les plus célèbres de son temps. Ses tableaux de chevaux et de bœufs, d’une précision presque photographique, étaient encensés par la critique… tant qu’elle restait cantonnée à son genre. Mais quand elle osa peindre des scènes plus ambitieuses, comme Le Marché aux chevaux, certains journalistes crièrent au scandale. « Une femme ne devrait pas peindre des sujets aussi virils », écrivit l’un d’eux. Rosa Bonheur, qui portait des pantalons et fumait le cigare, se moqua de ces critiques. Pourtant, après sa mort, son œuvre sombra dans l’oubli, victime d’une histoire de l’art écrite par des hommes pour des hommes.
Autre exemple : celui de Suzanne Valadon, cette ancienne acrobate devenue modèle, puis peintre. Ses nus féminins, d’une franchise déconcertante, choquèrent la critique. « Des corps de femmes peintes par une femme, c’est indécent », pouvait-on lire dans les journaux. Pourtant, aujourd’hui, ses toiles sont exposées au Centre Pompidou, et son fils, Maurice Utrillo, est bien plus connu qu’elle. La critique a le pouvoir d’effacer une carrière aussi sûrement qu’elle peut la construire.
05La revanche des oubliés : quand le temps réécrit l’histoire
Heureusement, l’histoire a parfois le sens de la justice. Certains artistes, méprisés de leur vivant, finissent par être réhabilités par les générations suivantes.
Prenez le cas de Georges Seurat. À sa mort en 1891, à seulement 31 ans, ses toiles pointillistes sont encore largement incomprises. Les critiques parlent de « peinture mécanique », de « mosaïques froides ». Pourtant, quelques décennies plus tard, les surréalistes voient en lui un précurseur. André Breton écrit : « Seurat a libéré la couleur de la forme. » Et aujourd’hui, Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte est l’une des toiles les plus célèbres du monde.
Même destin pour Vincent van Gogh. De son vivant, il ne vendit qu’une seule toile, La Vigne rouge, pour une somme dérisoire. Les critiques de l’époque le traitèrent de « fou », de « peintre raté ». Pourtant, en 1901, une exposition posthume à Paris change la donne. Les fauves, puis les expressionnistes, voient en lui un génie. Aujourd’hui, ses Tournesols sont des icônes, et ses lettres à son frère Théo, des textes sacrés de l’art moderne.
Mais attention : cette réhabilitation n’est pas automatique. Combien d’artistes, tout aussi talentueux, attendent encore leur heure dans les réserves des musées ? La critique, même rétrospective, reste un jeu de pouvoir.
06Le critique contemporain : entre influence et suspicion
Aujourd’hui, la critique d’art a changé de visage. Les journaux traditionnels ont perdu de leur influence, remplacés par les blogs, les réseaux sociaux, et les influenceurs. Pourtant, le pouvoir des mots reste intact.
Prenez le cas de Banksy. Cet artiste anonyme, qui joue avec les codes de la rue et de la provocation, doit une partie de sa célébrité aux critiques qui ont su décrypter son œuvre. Quand il peint Girl with Balloon en 2002, certains y voient une simple image romantique. Mais les commentateurs plus perspicaces comprennent qu’il s’agit d’une réflexion sur la fugacité de l’art et de l’amour. Et quand, en 2018, la toile s’autodétruit après une vente aux enchères, les critiques s’emparent de l’événement pour en faire un symbole. Banksy n’a pas besoin de parler : les mots des autres font son succès.
Pourtant, cette nouvelle critique est aussi plus volatile. Sur Instagram, une œuvre peut devenir virale en quelques heures, portée par des hashtags et des likes. Mais cette célébrité est-elle durable ? Ou n’est-elle qu’un feu de paille, comme ces artistes qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus ?
07L’artiste et son double : quand la critique devient une œuvre
Parfois, la frontière entre l’artiste et le critique s’estompe. Certains peintres deviennent leurs propres commentateurs, comme Salvador Dalí, qui écrivait des textes surréalistes pour expliquer ses toiles. D’autres, comme Marcel Duchamp, jouent avec les mots pour brouiller les pistes. Quand il expose un urinoir sous le titre Fontaine, en 1917, ce n’est pas seulement une provocation : c’est une façon de forcer le public à réfléchir à ce qu’est l’art. Les critiques, bien sûr, s’emparent de l’objet pour en faire un symbole. Mais Duchamp, lui, se contente de sourire.
Plus près de nous, l’artiste contemporain Ai Weiwei utilise les réseaux sociaux comme une extension de son art. Ses posts, à mi-chemin entre le manifeste et la performance, sont commentés, analysés, disséqués. La critique n’est plus un texte extérieur : elle fait partie de l’œuvre.
08Le dernier mot
Alors, qui a vraiment le pouvoir : l’artiste ou le critique ? La réponse, comme souvent, est plus nuancée qu’il n’y paraît. Les mots peuvent détruire, mais ils peuvent aussi sauver. Ils peuvent enfermer une œuvre dans une catégorie, ou au contraire, lui donner des ailes.
Une chose est sûre : sans les critiques, l’histoire de l’art serait bien plus silencieuse. Ils sont les gardiens de la mémoire, les traducteurs des émotions, les passeurs entre l’artiste et le public. Et parfois, quand ils ont du génie, ils deviennent eux-mêmes des artistes.
Alors la prochaine fois que vous admirerez une toile dans un musée, souvenez-vous : derrière chaque chef-d’œuvre, il y a souvent une plume qui a su en révéler la magie. Et derrière chaque artiste oublié, une critique qui n’a pas su voir. Car en art, comme en amour, les mots ont ce pouvoir étrange : ils peuvent faire naître la lumière… ou l’éteindre.