La révolte en tubes de peinture : Quand jean dubuffet a déclaré la guerre à la culture
Paris, 1944. Dans l’arrière-salle enfumée de la galerie René Drouin, une odeur âcre de peinture fraîche et de ciment flotte entre les toiles. Les visiteurs s’arrêtent, perplexes, devant des visages difformes aux yeux exorbités, des corps boursouflés comme des sacs de pommes de terre, des paysages qui semblent tracés par des doigts d’enfant dans la boue. Un homme aux sourcils broussailleux, vêtu d’un costume froissé, observe la scène avec un sourire en coin. Jean Dubuffet vient de lancer sa première exposition personnelle, et le monde de l’art parisien, encore sous le choc de l’Occupation, ne sait pas s’il doit rire, s’indigner ou prendre ses jambes à son cou.
Par Artedusa
••9 min de lectureCe qui se joue ici n’est pas une simple provocation d’artiste en mal de reconnaissance. C’est une déclaration de guerre. Une guerre contre l’idée même de culture, contre les académies, contre les musées, contre cette notion insupportable que l’art serait l’apanage d’une élite éduquée. Dubuffet, à 43 ans, après une carrière avortée dans le commerce du vin, vient de trouver sa mission : célébrer ce qu’il appelle l’Art Brut, cette création sauvage, non domestiquée, qui jaillit des asiles psychiatriques, des prisons, des cahiers d’écoliers. Et pour cela, il est prêt à tout – même à peindre comme un enfant de cinq ans, ou pire, comme un fou.
01L’homme qui voulait brûler les musées
Pour comprendre la radicalité de Dubuffet, il faut d’abord saisir l’ampleur de sa trahison. Né en 1901 dans une famille bourgeoise du Havre, il a tout pour réussir dans le système qu’il va plus tard mépriser. Son père est négociant en vins, sa mère meurt alors qu’il n’a que treize ans, laissant en lui une mélancolie tenace. À dix-sept ans, il monte à Paris pour étudier à l’Académie Julian, temple de l’art académique. Il y reste six mois avant de claquer la porte, écœuré. "Une usine à fabriquer des idiots", dira-t-il plus tard.
Pendant près de vingt ans, il erre. Il peint par intermittence, gère l’entreprise familiale, se marie, divorce, voyage en Italie et en Algérie. Ce n’est qu’en 1942, à quarante et un ans, qu’il décide de se consacrer entièrement à l’art. Mais pas n’importe quel art. Un art qui n’en soit pas un. Un art qui viendrait des tripes, pas des manuels. Un art qui ferait hurler les critiques.
Son manifeste ? Une série de textes cinglants où il pourfend "l’art culturel", cette production aseptisée qui, selon lui, étouffe la véritable créativité. "La culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale", écrit-il dans Asphyxiante Culture (1968). Pour Dubuffet, les musées sont des cimetières, les écoles d’art des usines à conformisme, et les critiques des gardiens de prison. Sa solution ? Se tourner vers ceux que la société a exclus : les fous, les marginaux, les autodidactes.
02La révélation des asiles : quand la folie devient génie
L’année 1945 marque un tournant. Dubuffet se rend en Suisse, où il visite plusieurs hôpitaux psychiatriques. Ce qu’il y découvre le bouleverse. Dans les dessins d’Adolf Wölfli, un patient schizophrène qui a couvert 25 000 pages de motifs obsessionnels, il voit une liberté qu’aucun artiste "cultivé" ne peut égaler. Dans les broderies d’Aloïse Corbaz, une ancienne gouvernante internée pour érotomanie, il perçoit une puissance expressive qui dépasse de loin les natures mortes académiques.
Il commence alors à collectionner ces œuvres avec une ferveur quasi religieuse. Il les appelle Art Brut – un terme qu’il forge en opposition à art culturel. Pour lui, ces créations ne sont pas des symptômes de maladie, mais des manifestations pures de l’esprit humain, libérées des contraintes sociales. "L’art ne naît pas dans les ateliers, mais dans les asiles, les prisons, les cahiers d’écoliers", écrit-il.
Cette fascination pour la marge n’est pas nouvelle. Les surréalistes, avant lui, s’étaient intéressés à l’art des fous. Mais là où André Breton voyait dans la folie une source d’inspiration poétique, Dubuffet y voit une forme d’art supérieure, parce que non corrompue par la culture. En 1948, il fonde même la Compagnie de l’Art Brut, une association dédiée à la collecte et à la promotion de ces œuvres. Parmi ses membres, on trouve des figures comme André Breton (avant leur rupture) et Jean Paulhan, qui deviendra l’un de ses plus fervents défenseurs.
03La peinture comme acte de sabotage
Mais Dubuffet ne se contente pas de collectionner. Il veut créer à son tour, avec la même liberté que ces artistes marginaux. Et pour cela, il va délibérément mal peindre.
Ses toiles des années 1940 et 1950 sont un défi lancé à la technique. Il utilise des matériaux improbables : sable, gravier, ciment, ailes de papillon, morceaux de verre. Il étale la peinture au couteau, à la main, parfois même avec ses doigts. Ses figures sont volontairement maladroites, ses perspectives inexistantes, ses couleurs souvent criardes. Dans La Métromanie (1944), les visages ressemblent à des masques africains déformés par un cauchemar. Dans Corps de Dames (1950), les corps féminins sont réduits à des amas de chair grotesques, comme vus à travers une loupe déformante.
Pourquoi cette violence ? Parce que Dubuffet veut choquer, bien sûr. Mais aussi parce qu’il croit sincèrement que la beauté académique est une imposture. "L’art doit troubler, pas rassurer", écrit-il. Ses toiles sont des actes de sabotage contre l’idée même de "bon goût". En peignant comme un enfant ou un fou, il cherche à retrouver cette spontanéité perdue, cette capacité à créer sans se soucier des règles.
Ses techniques sont tout aussi subversives. Il invente la haute pâte, un mélange de peinture à l’huile, de sable et de ciment qui donne à ses toiles une texture rugueuse, presque sculpturale. Il expérimente la décalcomanie (presser une feuille de papier sur de la peinture fraîche pour créer des motifs aléatoires) et le frottage (frotter un crayon sur une feuille posée sur une surface texturée). Chaque œuvre est une exploration tactile, une invitation à toucher, à gratter, à sentir sous les doigts la matière vivante.
04Le scandale de la vache : quand l’art devient une provocation
En 1954, Dubuffet peint La Vache au nez subtil. L’œuvre représente une vache aux yeux exorbités, au museau démesuré, tracée avec une simplicité qui frise le ridicule. Les couleurs sont violentes : rouge sang, noir profond, blanc sale. La toile est exposée à la galerie René Drouin, puis au Carnegie International de Pittsburgh. Les réactions sont immédiates et violentes.
"C’est une insulte à la peinture !", s’exclame un critique du New York Times. "On dirait un dessin d’enfant de cinq ans", renchérit un autre. Le Carnegie International refuse même de l’exposer, la jugeant "trop laide". Pourtant, Nelson Rockefeller, milliardaire et collectionneur, l’achète sur-le-champ. "C’est le tableau le plus important du XXe siècle", déclare-t-il.
Cette vache, avec son nez "subtil" (un jeu de mots sur "subtile" et "nez"), devient le symbole de la révolte de Dubuffet. Elle incarne tout ce qu’il déteste dans l’art traditionnel : le réalisme, la beauté lisse, le respect des proportions. Et tout ce qu’il défend : l’expressivité brute, l’humour absurde, le refus des conventions.
Pourtant, derrière la provocation se cache une réflexion profonde. Cette vache difforme, c’est aussi une métaphore de la société d’après-guerre. Une société qui a perdu ses repères, où les valeurs traditionnelles ont été piétinées, où l’humanité elle-même semble grotesque. En choisissant un sujet aussi banal qu’une vache, Dubuffet force le spectateur à regarder le monde avec des yeux neufs – ou plutôt, avec les yeux d’un enfant, ou d’un fou.
05L’Hourloupe : quand le gribouillis devient univers
À partir des années 1960, Dubuffet change de direction. Il abandonne les figures grotesques pour se lancer dans une série qu’il appelle l’Hourloupe. Ce nom, inventé de toutes pièces, évoque à la fois le "hurlement" et le "loup", mais aussi une sorte de jeu de mots avec "l’heure" et "la loupe".
Ces œuvres, réalisées en noir et blanc ou en rouge et bleu, ressemblent à des gribouillis géants. Des formes sinueuses, des lignes entrelacées, des motifs qui évoquent à la fois des circuits imprimés, des graffitis et des dessins d’enfant. Dubuffet les crée en partie en téléphonant : il griffonne machinalement sur des feuilles pendant ses conversations, puis transforme ces gribouillis en peintures monumentales.
L’Hourloupe marque un tournant dans son travail. Moins figurative, plus abstraite, cette série explore la frontière entre le dessin et la sculpture. Dubuffet commence à créer des installations en trois dimensions, comme Le Labyrinthe de l’Hourloupe (1971), une structure géante où les visiteurs peuvent déambuler parmi des murs couverts de motifs sinueux.
Pourquoi ce changement ? Peut-être parce que Dubuffet, après avoir passé vingt ans à célébrer l’Art Brut, sent le besoin de créer quelque chose de plus personnel. L’Hourloupe, c’est son langage secret, une écriture automatique qui lui est propre. C’est aussi une façon de montrer que l’art peut naître de n’importe quoi – même d’un coup de téléphone ennuyeux.
06Le collectionneur qui volait des œuvres d’art
Derrière l’artiste provocateur se cache un collectionneur obsessionnel. Dubuffet a passé des décennies à traquer les œuvres d’Art Brut, souvent dans des conditions rocambolesques.
Il fréquente les hôpitaux psychiatriques, les prisons, les ateliers d’artistes autodidactes. Il achète, échange, parfois même "emprunte" des œuvres sans toujours demander la permission. En 1947, il se rend en Algérie et découvre l’art berbère. Fasciné par les motifs géométriques des tapis et des poteries, il en rapporte des centaines d’exemples, qu’il intègre plus tard dans sa propre pratique.
Son plus grand coup ? La "découverte" d’Adolf Wölfli, un patient schizophrène de l’hôpital psychiatrique de Waldau, en Suisse. Wölfli a passé trente-cinq ans à couvrir des milliers de pages de dessins, de partitions musicales et de textes délirants. Dubuffet est subjugué. Il achète une partie de son œuvre et la fait connaître au monde entier. Aujourd’hui, Wölfli est considéré comme l’un des plus grands artistes d’Art Brut.
Mais cette passion a aussi son côté sombre. Certains critiques accusent Dubuffet d’exploiter les artistes marginaux, de les transformer en curiosités de foire. Lui se défend : "Je ne vole pas leurs œuvres, je les sauve de l’oubli." En 1973, il fait don de sa collection d’Art Brut à la ville de Lausanne, qui crée la Collection de l’Art Brut, un musée dédié à ces créations marginales.
07L’héritage : quand la marge devient le centre
Aujourd’hui, plus de trente ans après sa mort, l’influence de Dubuffet est partout. Dans les graffitis de Banksy, qui rejettent comme lui les institutions artistiques. Dans les peintures de Jean-Michel Basquiat, dont les figures enfantines et les textes griffonnés doivent beaucoup à l’Art Brut. Dans les installations de Thomas Hirschhorn, qui, comme Dubuffet, utilise des matériaux pauvres pour créer des œuvres politiques.
Mais son héritage le plus durable est peut-être d’avoir changé notre regard sur la folie. Avant Dubuffet, les dessins des patients psychiatriques étaient considérés comme des symptômes, des curiosités médicales. Grâce à lui, ils sont devenus des œuvres d’art à part entière. Aujourd’hui, des musées comme la Collection de l’Art Brut à Lausanne ou le LaM à Villeneuve-d’Ascq exposent ces créations comme des chefs-d’œuvre.
Pourtant, Dubuffet lui-même aurait sans doute détesté cette institutionnalisation. Il voulait que l’art reste sauvage, imprévisible, inclassable. "L’art doit être comme un coup de poing", disait-il. Et c’est peut-être là sa plus grande leçon : dans un monde où tout est lissé, formaté, optimisé, l’art doit rester une rébellion. Une vache au nez subtil, un gribouillis géant, une toile couverte de sable – peu importe. L’essentiel, c’est qu’il nous secoue, nous dérange, nous rappelle que la beauté n’est pas toujours là où on l’attend.
Alors la prochaine fois que vous verrez une œuvre d’Art Brut dans un musée, ou un graffiti sur un mur, souvenez-vous de Dubuffet. Souvenez-vous de cet homme qui a passé sa vie à chercher la poésie là où personne ne la cherchait. Et demandez-vous : et si la vraie culture, c’était justement ce que la société appelle "barbare" ?