La chair comme manifeste : Jenny saville et la réinvention du corps contemporain
Imaginez une toile de trois mètres de haut, où la peinture s’étale en couches épaisses comme de la chair vivante. Une femme nue, le corps marqué par les stigmates du temps, vous fixe avec une intensité presque insoutenable. Ses cuisses, ses hanches, ses seins débordent du cadre, comme si la toile elle-même peinait à les contenir. Ce n’est pas un nu idéalisé, ni une provocation gratuite. C’est une déclaration. Une rébellion silencieuse contre des siècles de représentation féminine façonnée par et pour le regard masculin. Bienvenue dans l’univers de Jenny Saville, où chaque coup de pinceau est un acte politique.
Par Artedusa
••8 min de lecture01L’atelier comme champ de bataille
Oxford, 2002. Dans un ancien entrepôt reconverti en atelier, Jenny Saville travaille sur ce qui deviendra Reverse, une toile monumentale représentant un corps aux quatre seins. Les murs sont couverts d’études au fusain, de photographies médicales et de reproductions de Rubens. Une odeur de térébenthine et d’huile de lin flotte dans l’air. La peintre, vêtue d’un tablier taché de peinture, grimpe sur un échafaudage pour atteindre le haut de la toile. Elle ne peint pas seulement avec des pinceaux – ses doigts s’enfoncent dans la matière, étalent, frottent, comme si elle modelait de la glaise plutôt que de l’huile.
Ce jour-là, elle reçoit la visite d’un collectionneur américain. L’homme, habitué aux nus lisses et photoréalistes, reste interdit devant la toile en cours. "C’est... impressionnant", murmure-t-il, visiblement mal à l’aise. Saville sourit, amusée. "C’est exactement la réaction que je cherche. Si les gens sont à l’aise devant mes tableaux, c’est que j’ai échoué." Cette anecdote révèle l’essence même de son travail : une volonté farouche de bousculer, de provoquer une gêne salutaire, de forcer le spectateur à regarder ce qu’il préfère habituellement ignorer.
02Le corps comme territoire politique
Dans l’histoire de l’art, le nu féminin a toujours été un champ de bataille. Des Vénus de la Renaissance aux odalisques d’Ingres, en passant par les déesses de Boucher, le corps des femmes a été façonné, idéalisé, érotisé – mais rarement représenté dans sa vérité crue. Jenny Saville brise ce consensus avec une violence tranquille. Ses modèles ne posent pas ; elles existent. Elles transpirent, elles ont des vergetures, des cicatrices, des bourrelets. Leurs corps ne sont pas des objets de désir, mais des sujets à part entière.
Prenez Propped (1992), l’une de ses toiles les plus célèbres. Une femme nue, assise sur un tabouret, vous regarde droit dans les yeux. Son corps est massif, presque monumental. Sur sa peau, on distingue les mots "DECORATIVE" et "SUPPORT" gravés comme au couteau. Ces inscriptions ne sont pas anodines. Elles renvoient à la façon dont les femmes sont souvent réduites à des rôles passifs : objets de décoration ou piliers invisibles de la société. Mais ici, la femme regarde en retour. Elle vous défie. Elle refuse d’être réduite à ces étiquettes.
Cette toile, achetée par Charles Saatchi à la sortie de l’école d’art de Saville, a marqué un tournant. Pour la première fois, une artiste femme s’emparait du nu monumental – un format traditionnellement réservé aux hommes – et en faisait une arme politique. Comme le note l’historienne de l’art Linda Nochlin : "Saville ne peint pas des corps. Elle peint des manifestes."
03La peinture comme chair
Ce qui frappe dans les toiles de Saville, c’est leur matérialité. La peinture n’y est pas un simple médium, mais une extension du corps représenté. Les empâtements épais, les traces de doigts, les coulures – tout concourt à créer une illusion de peau vivante, presque palpable. Quand vous regardez Fulcrum (1999), une toile représentant une femme enceinte allongée, vous avez presque l’impression de sentir la pression de son ventre contre le vôtre.
Cette approche doit beaucoup à Lucian Freud, dont Saville a étudié les techniques lors d’un séjour à Florence. Mais là où Freud disséquait ses modèles avec une froideur clinique, Saville injecte une dimension presque charnelle dans son travail. Ses coups de pinceau ne décrivent pas la chair ; ils l’incarnent. Dans Torso 2 (2004), les bleus et les violets des ecchymoses semblent littéralement saigner hors de la toile.
Cette obsession pour la texture s’étend même à ses choix de supports. Saville préfère les toiles de lin aux toiles de coton, pour leur grain plus prononcé qui accroche la lumière différemment. "Une toile lisse, c’est comme une peau sans pores", explique-t-elle. "Or, ce sont justement les imperfections qui rendent un corps réel."
04Le miroir brisé : Saville et l’autoportrait
Jenny Saville est l’une des rares artistes contemporaines à faire de l’autoportrait un élément central de son travail. Mais ses autoportraits n’ont rien de narcissique. Ils sont des exercices de vérité, des confrontations avec son propre corps. Dans la série Closed Contact (1995-1996), réalisée en collaboration avec le photographe Glen Luchford, elle se presse contre une vitre, déformant son visage et son corps jusqu’à l’abstraction. Le résultat est à la fois fascinant et dérangeant : des images qui oscillent entre le figuratif et l’organique, comme si la chair elle-même devenait un paysage.
Ces autoportraits prennent une dimension particulière quand on sait que Saville a été mère à deux reprises. Dans Fulcrum, son corps enceinte devient littéralement le point d’appui (le "fulcrum") de la composition. La toile capture cette étrange alchimie où le corps se transforme, où une nouvelle vie émerge au prix de la sienne propre. "La grossesse, c’est l’expérience la plus extrême de transformation corporelle", confie-t-elle. "Votre corps n’est plus vraiment le vôtre. Il devient un espace partagé."
Cette idée de corps comme espace partagé, comme territoire contesté, est au cœur de son œuvre. Dans Reverse (2002-2003), la figure aux quatre seins évoque à la fois les déesses de la fertilité antiques et les victimes de torture d’Abu Ghraib. Le corps n’est plus seulement personnel ; il devient politique, historique, universel.
05La palette de la vulnérabilité
Les couleurs de Saville sont celles de la chair dans tous ses états : le rose pâle des nouveau-nés, le bleu violacé des ecchymoses, le blanc laiteux des cicatrices, le rouge sang des plaies. Sa palette n’a rien de glamour. Elle est crue, presque clinique. Pourtant, il émane de ses toiles une étrange beauté, comme si la vulnérabilité elle-même devenait une forme de puissance.
Dans Stare (2004-2005), une femme au visage partiellement transparent semble vous regarder à travers une radiographie. Les bleus et les gris dominent, mais ils sont ponctués de touches de rouge vif – comme des éclats de vie dans un corps meurtri. Cette toile, inspirée par des images médicales, joue avec l’idée de transparence. Que voit-on vraiment quand on regarde un corps ? La peau, les os, ou quelque chose de plus profond ?
Saville puise son inspiration dans des sources aussi variées que les dessins anatomiques de Léonard de Vinci, les photographies de guerre, et même les publicités pour la chirurgie esthétique. "Je collectionne les images de corps modifiés", explique-t-elle. "Les avant/après des liftings, les photos de patients brûlés... Tout ce qui montre la chair comme quelque chose de malléable, de transformable." Cette fascination pour la plasticité du corps trouve son apogée dans Passage (2004-2005), où une figure androgyne semble en pleine métamorphose, comme si le genre lui-même était une matière à sculpter.
06L’héritage d’une provocatrice
Quand Propped a été vendu aux enchères en 2018 pour 12,4 millions de dollars, battant le record pour une artiste femme vivante, les médias ont parlé de "consécration". Mais pour Saville, l’argent n’a jamais été le but. "Ce qui m’importe, c’est que mes toiles continuent à déranger, à poser des questions", dit-elle. Et en effet, son œuvre reste plus pertinente que jamais dans un monde obsédé par les filtres Instagram et les standards de beauté inatteignables.
Son influence se ressent bien au-delà des cimaises des musées. Des artistes comme Cecily Brown ou Jenny Morgan reprennent son approche charnelle de la peinture. Des photographes comme Nan Goldin ou Zanele Muholi citent son travail comme une inspiration. Même dans la mode, son empreinte est visible : les défilés d’Alexander McQueen dans les années 1990, avec leurs corps déformés et leurs silhouettes monumentales, doivent beaucoup à son univers.
Pourtant, Saville reste une énigme. Malgré son succès, elle fuit les projecteurs. Elle préfère parler de son travail en termes de processus plutôt que de théorie. "Je ne suis pas une intellectuelle", dit-elle souvent. "Je suis une peintre." Une peintre qui, à coups de pinceau, a redéfini ce que signifie représenter le corps féminin au XXIe siècle.
07Le corps comme dernier tabou
En 2023, alors que les débats sur le genre, la grossophobie et les droits des femmes font rage, l’œuvre de Saville prend une résonance nouvelle. Ses toiles, autrefois considérées comme choquantes, apparaissent aujourd’hui comme prophétiques. Elles anticipent les conversations sur la fluidité du genre (Passage), sur la violence faite aux corps (Reverse), sur la maternité comme expérience à la fois sacrée et terrifiante (Fulcrum).
Mais ce qui rend son travail vraiment subversif, c’est sa façon de célébrer ce que la société cherche à cacher. Les vergetures, les bourrelets, les cicatrices – tous ces "défauts" qu’on nous apprend à dissimuler deviennent, sous son pinceau, des marques de résistance. Dans un monde qui vend des corps lissés, filtrés, photoshopés, Saville offre une alternative radicale : la beauté de l’imperfection.
Peut-être est-ce pour cela que ses toiles continuent de fasciner, des décennies après leur création. Elles ne se contentent pas de représenter des corps. Elles les défendent. Elles les honorent. Et surtout, elles nous rappellent que la chair, dans toute sa complexité et sa vulnérabilité, est bien plus qu’un simple objet de désir. C’est un territoire à conquérir. Un manifeste à peindre. Une révolution en cours.