L’obsession qui sauva le monde : Yayoi kusama et l’art comme exorcisme
La première fois que Yayoi Kusama vit le monde se couvrir de points, elle n’avait que dix ans. Assise dans le champ de fleurs de sa famille, près de Matsumoto, elle fixait les pétales des violettes quand soudain, les motifs se mirent à danser. Les taches colorées se détachèrent des corolles, flottèrent dans l’air, puis se collèrent à tout ce qui l’entourait – les arbres, les murs de la maison, même le visage de sa mère. Terrifiée, elle courut se cacher dans la grange, où elle griffonna frénétiquement sur des feuilles de papier, tentant de reproduire ces points qui l’assaillaient. Soixante-dix ans plus tard, ces mêmes points ont envahi le monde entier, transformant des millions de visiteurs en particules d’un univers infini. Mais pour Kusama, ils n’ont jamais cessé d’être une question de survie.
Par Artedusa
••8 min de lectureCe qui fascine chez cette artiste japonaise, aujourd’hui âgée de 94 ans et toujours active dans son studio de l’hôpital psychiatrique où elle vit depuis 1977, c’est cette alchimie rare entre souffrance et création. Son œuvre n’est pas née d’une théorie esthétique, mais d’une nécessité vitale : couvrir le monde de motifs pour le rendre supportable. Ses Infinity Mirror Rooms, ces espaces où les reflets se multiplient à l’infini, ne sont pas de simples attractions pour selfies – ce sont des machines à dissoudre l’angoisse. Ses Accumulation Sculptures, ces fauteuils et canapés hérissés de phallus en tissu, ne relèvent pas seulement du Pop Art, mais d’une tentative désespérée de domestiquer l’horreur. Et ses performances des années 1960, où des corps nus se couvraient de points devant des foules médusées, n’étaient pas de simples happenings – c’étaient des rituels d’exorcisme collectif.
Plonger dans l’univers de Kusama, c’est comprendre comment l’art peut devenir une arme contre la folie. Mais c’est aussi découvrir une artiste qui, malgré les hallucinations, la pauvreté et le mépris des institutions, a réussi à transformer ses démons en une esthétique révolutionnaire. Une esthétique qui, aujourd’hui, fait d’elle l’artiste vivante la plus populaire au monde – et peut-être la seule dont les œuvres soient à la fois des chefs-d’œuvre conceptuels et des phénomènes viraux.
01Le jour où New York découvrit l’infini
En 1957, une jeune femme japonaise débarque à New York avec une valise remplie de dessins et cinquante dollars en poche. Elle s’appelle Yayoi Kusama, a 28 ans, et vient de quitter un Japon où son art, jugé trop étrange, n’a aucune place. Dans son petit appartement de la 14e Rue, elle se met au travail avec une frénésie qui frise l’obsession. Pendant des mois, elle peint des toiles immenses, recouvertes de milliers de petits arcs blancs qui semblent vibrer à la surface du tableau. Ces Infinity Nets, comme elle les appellera plus tard, ne sont pas des compositions abstraites – ce sont des tentatives de reproduire les hallucinations qui la hantent depuis l’enfance.
Un soir de 1959, elle invite quelques amis artistes à découvrir sa dernière création. Parmi eux, Donald Judd, alors critique d’art pour Arts Magazine, et un jeune homme nommé Andy Warhol. Ce qu’ils découvrent les laisse sans voix : une pièce entièrement tapissée de miroirs, au centre de laquelle trône un amas de formes molles et phalliques. Kusama a transformé son atelier en un espace où le spectateur se retrouve cerné par son propre reflet, multiplié à l’infini. Infinity Mirror Room – Phalli’s Field est née. Judd, impressionné, écrira plus tard que ces toiles sont "les meilleures peintures de la décennie". Warhol, lui, repartira avec une idée qui fera son succès : et si l’art devenait une expérience immersive ?
Pourtant, derrière cette reconnaissance se cache une réalité plus sombre. Kusama travaille seize heures par jour, souvent sans manger, dans un appartement sans chauffage. Ses mains gèlent en hiver, mais elle continue à peindre, comme si sa vie en dépendait. Parce que pour elle, c’est le cas. Chaque toile est une bataille contre les voix qui lui ordonnent de se tuer. Chaque motif répété est une façon de reprendre le contrôle. Et chaque exposition est une victoire contre l’oubli.
02Les phallus qui voulaient étouffer le monde
Dans les années 1960, Kusama se lance dans une série qui va choquer New York : les Accumulation Sculptures. Des fauteuils, des canapés, des chaussures, des valises – tous recouverts de centaines de protubérances molles et phalliques, cousues à la main dans du tissu rose ou jaune. À première vue, on pourrait y voir une parodie des sculptures molles de Claes Oldenburg, ou une variation sur le Pop Art naissant. Mais pour Kusama, ces œuvres ont une signification bien plus personnelle.
Enfant, sa mère l’envoyait espionner son père lors de ses infidélités. Ce qu’elle voyait alors – ces corps entrelacés, ces formes obscènes – la traumatisa à jamais. Les phallus de ses sculptures ne sont pas des symboles sexuels, mais des manifestations de sa terreur. En les multipliant, en les rendant ridicules, elle tente de les désamorcer. "Je voulais couvrir le monde de pénis pour ne plus en avoir peur", dira-t-elle plus tard. Une thérapie par l’absurde, où l’horreur devient grotesque, et le grotesque, libérateur.
Ces œuvres, aujourd’hui exposées au MoMA et à la Tate Modern, furent d’abord accueillies avec mépris. Les critiques masculins y voyaient de simples "décorations féminines", quand ils ne les qualifiaient pas de "hystériques". Pourtant, Kusama persévéra. En 1962, elle organisa une exposition où elle invita le public à s’asseoir sur ses fauteuils phalliques. Certains visiteurs riaient, d’autres étaient mal à l’aise. Personne ne restait indifférent. Et c’est précisément ce qu’elle cherchait : forcer le monde à regarder en face ce qui la terrorisait.
03Quand les points deviennent une religion
Si les Accumulation Sculptures furent sa façon de combattre la peur, les polka dots devinrent sa philosophie. Pour Kusama, ces points ne sont pas de simples motifs décoratifs – ce sont des "graines de l’univers", des particules élémentaires qui composent toute chose. En recouvrant des objets, des corps, voire des bâtiments entiers de points, elle ne fait pas que créer des œuvres d’art : elle pratique une forme de rituel cosmique.
Cette obsession trouve son apogée dans The Obliteration Room, une installation interactive où les visiteurs sont invités à coller des points colorés sur les murs, le sol et les meubles d’une pièce entièrement blanche. Au fil des jours, l’espace se transforme en une explosion de couleurs, comme si la réalité elle-même était peu à peu recouverte par une nouvelle couche de sens. Ce qui commence comme une performance artistique devient une métaphore de la création : chacun participe à l’œuvre, et l’œuvre, à son tour, transforme ceux qui la touchent.
Mais derrière cette apparente légèreté se cache une vision plus sombre. Pour Kusama, les points sont aussi une façon de disparaître. "Je me noie dans l’océan des points", écrit-elle dans son autobiographie. "Je deviens une partie de l’art." Cette idée de self-obliteration – l’effacement de soi dans l’œuvre – est au cœur de sa démarche. Dans un monde qui lui semble hostile, l’art devient un refuge, mais aussi une façon de se dissoudre pour renaître.
04La femme qui vendit des miroirs à l’infini
En 1966, Kusama se rend à Venise pour la Biennale. Officiellement, elle n’y est pas invitée. Mais cela ne l’empêche pas d’installer, dans les jardins de l’exposition, une œuvre qui va marquer l’histoire de l’art : Narcissus Garden. Mille cinq cents boules en plastique miroir, disposées sur l’herbe comme un champ de fleurs artificielles. Les visiteurs se penchent, se voient reflétés à l’infini, et soudain, l’œuvre prend vie. Kusama, vêtue d’un kimono doré, se met à vendre les boules deux dollars pièce. "Votre narcissisme à vendre", proclame-t-elle.
Les organisateurs, furieux, lui ordonnent de tout retirer. Elle refuse. Pendant trois jours, elle continue à vendre ses miroirs, transformant la Biennale en une performance subversive. Ce geste, à la fois artistique et commercial, résume toute sa carrière : Kusama est une artiste qui défie les institutions, mais aussi une femme d’affaires avisée. Aujourd’hui, ses Infinity Mirror Rooms attirent des millions de visiteurs, et ses collaborations avec Louis Vuitton ont fait d’elle une icône de la mode. Pourtant, elle n’a jamais renié son côté rebelle.
Cette dualité est au cœur de son génie. D’un côté, elle crée des œuvres d’une beauté hypnotique, qui parlent à l’inconscient collectif. De l’autre, elle transforme ces œuvres en expériences accessibles, presque populaires. Ses Infinity Mirror Rooms ne sont pas réservées à une élite : elles sont conçues pour que chacun puisse s’y perdre, ne serait-ce que quelques secondes. Et c’est peut-être là le secret de son succès : Kusama ne fait pas de l’art pour les musées. Elle fait de l’art pour sauver des vies.
05La folle qui devint une légende
En 1973, après quinze ans de lutte à New York, Kusama rentre au Japon. Épuisée, déprimée, elle tente de se suicider. Puis, en 1977, elle prend une décision radicale : elle s’installe volontairement dans un hôpital psychiatrique. "Je choisis de vivre ici parce que c’est l’endroit où je me sens le plus en sécurité", explique-t-elle. Pendant des années, le monde de l’art l’oublie. Mais elle, elle continue à travailler. Chaque matin, elle se rend dans son studio, situé dans l’enceinte de l’hôpital, et peint jusqu’au soir.
C’est là, dans cette chambre blanche aux murs nus, qu’elle va créer certaines de ses œuvres les plus célèbres. Les Infinity Mirror Rooms des années 2000, avec leurs lumières LED et leurs miroirs parfaits, sont nées dans ce lieu où la folie et la création ne font qu’un. Et c’est aussi là qu’elle écrit ses romans et ses poèmes, explorant les mêmes thèmes que dans ses toiles : l’obsession, la peur, la dissolution de soi.
Aujourd’hui, Kusama est une légende. Ses expositions battent des records de fréquentation, ses œuvres se vendent des millions de dollars, et des célébrités comme Lady Gaga ou Björk s’inspirent de son style. Pourtant, elle reste cette femme fragile, assise dans son studio d’hôpital, entourée de ses pinceaux et de ses hallucinations. "Si ce n’était pas pour l’art, je me serais tuée il y a longtemps", confie-t-elle. Et c’est peut-être là la plus grande leçon de son œuvre : dans un monde qui cherche désespérément des réponses, l’art n’est pas un luxe. C’est une question de survie.