L’éveil des sens : Quand le Baroque peignait l’invisible
Imaginez une après-midi d’automne à Anvers, en 1618. Dans l’atelier de Jan Brueghel, une lumière dorée filtre à travers les vitraux, caressant les surfaces lisses de cinq panneaux de cuivre posés sur le chevalet. Chacun d’eux semble respirer : des pétales de roses déployés comme des lèvres entrouvertes, des instruments de musique aux cordes tendues prêtes à vibrer, des miroirs reflétant des visages qui n’existent pas encore. Brueghel, penché sur son œuvre, trempe son pinceau dans une mixture d’huile de lin et de pigments broyés à la main – cinabre pour le rouge des lèvres, lapis-lazuli pour le bleu des yeux célestes. À ses côtés, Rubens observe, un sourire en coin : « Tu as oublié le sixième sens, Jan. Celui qui fait battre les cœurs avant même qu’on ne les touche. » Brueghel rit, secoue la tête. « La peinture, mon ami, c’est justement ça : donner à voir ce qui ne se voit pas. »
Par Artedusa
••10 min de lectureC’est cette alchimie mystérieuse que les maîtres du Baroque ont tenté de capturer dans leurs allégories des cinq sens. Bien plus qu’une simple représentation anatomique, ces œuvres étaient des portes ouvertes sur un monde où la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher devenaient les instruments d’une symphonie divine – ou diabolique. Car dans l’Europe du XVIIe siècle, déchirée entre la Contre-Réforme et la révolution scientifique, les sens n’étaient pas de simples fonctions physiologiques. Ils étaient le champ de bataille où se jouait le destin de l’âme.
01Quand les dieux descendaient dans les natures mortes
Pour comprendre l’obsession baroque pour les cinq sens, il faut d’abord se plonger dans les cabinets de curiosités des princes et des collectionneurs. Ces pièces secrètes, où s’entassaient coquillages exotiques, automates mécaniques et tableaux miniatures, étaient les ancêtres de nos musées. Et parmi les objets les plus prisés figuraient les séries allégoriques des sens, commandées par des mécènes qui voulaient à la fois éblouir leurs invités et afficher leur érudition.
Jan Brueghel l’Ancien, surnommé « Velvet Brueghel » pour la douceur de son pinceau, fut le maître incontesté de ce genre. Sa série des Cinq Sens, peinte en collaboration avec Rubens entre 1617 et 1618, est un chef-d’œuvre de précision encyclopédique. Chaque panneau est une fête pour les yeux : dans L’Odorat, des chiens reniflent des gants de cuir tandis qu’un vase de fleurs exhale un parfum invisible ; dans L’Ouïe, des anges jouent de la musique devant un orgue monumental, comme si les notes pouvaient s’échapper du tableau. Mais ce qui frappe, c’est la façon dont Brueghel transforme des objets banals en symboles puissants. Un simple miroir dans La Vue devient une méditation sur la vanité ; une coupe de fruits dans Le Goût évoque à la fois l’abondance et la pourriture, rappelant que les plaisirs terrestres sont éphémères.
Ce qui rend ces œuvres si fascinantes, c’est leur double langage. À première vue, ce sont des natures mortes somptueuses, dignes d’orner les murs d’un palais. Mais en y regardant de plus près, on découvre un réseau de significations cachées. Les fleurs de L’Odorat, par exemple, ne sont pas choisies au hasard : la rose symbolise l’amour divin, le jasmin la pureté, mais aussi la tentation. Et ce chien qui flaire un gant ? Dans l’iconographie baroque, il représente la fidélité – mais aussi la luxure, car les gants parfumés étaient souvent offerts comme cadeaux galants.
02La lumière qui ment : Caravage et l’art de tromper les sens
Si Brueghel célébrait les sens avec la précision d’un botaniste, d’autres artistes les exploitaient pour jouer avec la perception du spectateur. Aucun ne maîtrisa mieux ce jeu que Caravage, dont les tableaux semblent littéralement respirer dans l’obscurité.
Prenez Le Joueur de luth (1595-1596), une œuvre qui est bien plus qu’un simple portrait musical. Le jeune homme, penché sur son instrument, semble sur le point de chanter. Sa chemise entrouverte laisse deviner une peau moite, comme s’il venait de jouer sous une chaleur étouffante. Mais le vrai génie de Caravage réside dans sa façon de manipuler la lumière. Les cordes du luth, tendues à se rompre, captent la lumière comme des fils d’or ; les fruits posés sur la table – une pêche, une figue – semblent si réels qu’on a envie de les toucher. Pourtant, quelque chose cloche. Le jeune homme ne regarde pas son instrument. Ses doigts ne pincent pas les cordes. Et cette lumière dorée qui baigne la scène ? Elle ne vient de nulle part.
Caravage ne peignait pas la réalité. Il peignait l’illusion de la réalité. Dans ses Cinq Sens (perdus, mais décrits par ses contemporains), il aurait poussé le jeu encore plus loin. On raconte qu’il aurait représenté Le Toucher par une scène de chirurgie, où un médecin incise la peau d’un patient – une métaphore brutale de la façon dont les sens nous exposent à la douleur autant qu’au plaisir. L’Odorat, lui, aurait montré un mendiant flairant un morceau de pain moisi, rappelant que les sens peuvent aussi trahir ceux qui en sont privés.
Ce qui fascine chez Caravage, c’est cette ambiguïté morale. Ses tableaux ne se contentent pas de représenter les sens : ils les mettent en scène comme des pièges. La lumière qui caresse les fruits dans Bacchus (1596) est la même qui révèle leur pourrissement. Le vin qui coule dans Le Souper à Emmaüs (1601) est à la fois un symbole eucharistique et une invitation à l’ivresse. Pour Caravage, les sens étaient une porte ouverte sur le sacré… mais aussi sur la chute.
03Le théâtre des sens : quand Rombouts transformait la vie quotidienne en allégorie
Alors que Brueghel et Caravage travaillaient pour les élites, Theodoor Rombouts, un Flamand formé en Italie, apporta une touche plus populaire – et plus théâtrale – à l’allégorie des sens. Son Allégorie des Cinq Sens (vers 1632) est une scène de genre animée, où les personnages semblent tout droit sortis d’une taverne ou d’un marché bruxellois.
Contrairement aux panneaux séparés de Brueghel, Rombouts rassemble tous les sens dans une seule composition, comme une saynète de comédie. Au centre, un homme joue du luth (L’Ouïe), tandis qu’à ses côtés, une femme goûte du vin (Le Goût) et qu’un chirurgien examine la main d’un patient (Le Toucher). L’éclairage est typiquement caravagesque : une lumière rasante, presque violente, qui sculpte les visages et fait ressortir les textures – la soie d’une robe, la rudesse d’une barbe mal rasée, le grain d’une peau malade.
Ce qui frappe dans cette œuvre, c’est son réalisme cru. Rombouts ne cherche pas à idéaliser les sens : il les montre tels qu’ils sont, avec leurs excès et leurs dangers. Le buveur de vin a les joues rouges, les yeux vitreux ; le chirurgien, concentré, tient un scalpel comme une menace. Même La Vue est représentée de façon ambivalente : une femme se regarde dans un miroir, mais son reflet semble la juger. Quant à L’Odorat, il est incarné par un homme qui renifle une fleur… tout en tenant un mouchoir parfumé, comme s’il cherchait à masquer une odeur plus désagréable.
Rombouts, en peintre de la vie quotidienne, rappelle que les sens ne sont pas que des abstractions. Ils sont ce qui nous relie au monde – et ce qui peut nous en couper. Son tableau est une méditation sur la fragilité humaine : le vin qui réjouit peut aussi enivrer, la musique qui enchante peut devenir cacophonie, et le toucher qui apaise peut aussi blesser.
04Les sens et l’âme : quand l’Église utilisait l’art pour convertir
Pour l’Église catholique du XVIIe siècle, les allégories des cinq sens n’étaient pas de simples décorations. Elles étaient des armes dans la guerre contre le protestantisme. Alors que les réformés prônaient une foi austère, basée sur la lecture des Écritures, les catholiques insistaient sur l’expérience sensorielle du sacré. Les messes baroques, avec leurs encens, leurs chants polyphoniques et leurs retables dorés, étaient conçues pour submerger les fidèles sous une avalanche de sensations.
Les peintres jouèrent un rôle clé dans cette stratégie. Dans L’Extase de sainte Thérèse (1652) de Bernini, le marbre semble s’animer sous les doigts du sculpteur : la sainte, transpercée par la flèche de l’ange, éprouve une douleur qui se transforme en plaisir divin. Son visage, à la fois souffrant et extatique, est une allégorie parfaite de la façon dont les sens peuvent devenir des vecteurs de la grâce.
Même les natures mortes religieuses, comme celles de Juan Sánchez Cotán, utilisaient les sens pour évoquer le spirituel. Ses légumes suspendus dans l’obscurité – une courge, une carotte, un chou – ne sont pas de simples représentations botaniques. Ils symbolisent l’abondance divine, mais aussi la fragilité de la vie. Le contraste entre la lumière crue qui éclaire les aliments et l’ombre qui les entoure rappelle que la nourriture terrestre n’est qu’un pâle reflet de la manne céleste.
Pour les artistes baroques, peindre les sens, c’était donc bien plus que représenter des fonctions corporelles. C’était explorer la frontière ténue entre le matériel et le spirituel, entre le plaisir et la dévotion. Dans un monde où la science commençait à disséquer le corps humain, l’art, lui, cherchait à en révéler l’âme.
05Le miroir brisé : ce que les sens nous cachent
Si les allégories baroques célèbrent les sens, elles en révèlent aussi les limites. Un détail, dans La Vue de Brueghel, est particulièrement troublant : le miroir que tient la figure allégorique ne reflète pas son visage, mais un paysage lointain. Comme si la vue, au lieu de nous montrer la réalité, nous en éloignait.
Cette idée que les sens peuvent nous tromper était au cœur de la pensée baroque. Descartes, dans Les Passions de l’âme (1649), expliquait que nos perceptions sont souvent des illusions. Les peintres, eux, le montraient. Dans Les Ménines (1656) de Velázquez, le miroir au fond de la pièce reflète le roi et la reine – ou peut-être leur portrait. Le spectateur, placé à la place des souverains, devient à la fois voyeur et sujet du tableau. Qui regarde qui ? Où s’arrête la réalité, où commence la représentation ?
Même Le Toucher n’échappe pas à cette ambiguïté. Dans la version de Ribera (1615), un aveugle tâte le visage d’un jeune homme, comme s’il cherchait à « voir » avec ses doigts. Mais ses yeux grands ouverts, bien que sans pupilles, semblent fixer le spectateur avec une intensité presque accusatrice. Comme si Ribera nous disait : « Vous croyez voir, mais que voyez-vous vraiment ? »
Les allégories des cinq sens, en fin de compte, sont des miroirs tendus vers nous. Elles nous invitent à célébrer la richesse du monde sensible, mais aussi à nous méfier de ses pièges. Car dans l’univers baroque, les sens ne sont jamais neutres. Ils sont le terrain où se joue notre rapport au sacré, au profane, et à nous-mêmes.
06L’héritage des sens : quand l’art contemporain revisite le Baroque
Aujourd’hui, les allégories baroques des cinq sens continuent de hanter l’art contemporain. Des artistes comme Olafur Eliasson, avec ses installations lumineuses, ou Ernesto Neto, dont les sculptures en tissu invitent au toucher, reprennent cette idée que l’art doit solliciter tous nos sens.
Mais c’est peut-être dans le travail de l’artiste belge Berlinde De Bruyckere que l’on retrouve l’esprit le plus baroque. Ses sculptures de corps humains, enveloppés dans des couvertures ou des peaux de cheval, évoquent à la fois la douleur et la tendresse du toucher. Comme chez Ribera ou Caravage, ses œuvres jouent sur l’ambiguïté : ce que l’on voit est-il beau ou monstrueux ? Ce que l’on touche est-il réconfortant ou menaçant ?
Même le cinéma s’est emparé de cette tradition. Dans The Cook, the Thief, His Wife & Her Lover (1989), Peter Greenaway utilise la nourriture, les odeurs et le toucher pour créer une allégorie de la corruption et du désir. Les scènes de repas, filmées comme des natures mortes baroques, deviennent des métaphores de la voracité humaine – un écho direct aux vanités du XVIIe siècle.
Pourquoi cette fascination persistante ? Peut-être parce que les sens, plus que jamais, sont au cœur de nos vies modernes. Dans un monde saturé d’images et de sons, où le virtuel menace de remplacer le réel, les allégories baroques nous rappellent une vérité simple : l’art, pour être vivant, doit d’abord être ressenti. Comme le disait Brueghel en trempant son pinceau dans l’huile de lin, « Une peinture ne se regarde pas. Elle se vit. »