Le murmure des intérieurs : Quand bonnard et vuillard réinventèrent l’art de vivre
Imaginez un après-midi d’automne à Paris, en 1894. La lumière dorée filtre à travers les rideaux de mousseline d’un appartement du quartier de Montmartre, dessinant des motifs mouvants sur le papier peint à fleurs. Dans un coin du salon, une femme en robe prune est penchée sur sa couture, tandis qu’une jeune fille, adossée à un paravent japonais, feuillette distraitement un livre. Au premier plan, un homme en redingote sombre observe la scène, presque invisible, comme s’il n’était qu’une ombre parmi les motifs du tapis. Ce n’est pas une photographie, mais une peinture d’Édouard Vuillard, Intérieur, mère et sœur de l’artiste, où la vie domestique se transforme en une symphonie de couleurs et de textures, où chaque objet semble murmurer une histoire.
Par Artedusa
••10 min de lectureCe tableau, comme tant d’autres des Nabis, n’est pas une simple représentation. C’est une invitation à entrer dans un monde où l’art ne se contente plus de décorer les murs, mais où il habite l’espace, où il respire avec ceux qui l’observent. Pierre Bonnard et Édouard Vuillard, les deux figures les plus intimes de ce mouvement, ont poussé l’audace jusqu’à effacer la frontière entre la toile et le salon, entre le tableau et le papier peint. Leur génie ? Avoir compris que la beauté ne réside pas seulement dans les grands sujets, mais dans ces instants volés où une tasse de thé, un rayon de soleil sur un mur, ou le reflet d’un visage dans un miroir deviennent des poèmes visuels.
Pourquoi leurs œuvres, plus d’un siècle après leur création, continuent-elles de nous émouvoir ? Peut-être parce qu’elles capturent quelque chose d’universel : le désir de transformer le quotidien en quelque chose de magique, de faire de notre intérieur un lieu où l’art n’est pas accroché, mais vécu.
01Le talisman de Pont-Aven : quand un tableau changea l’histoire de l’art
Tout commence en 1888, dans une ales grandes plateformes numériquesge bretonne perdue au milieu des bois de hêtres. Un jeune peintre, Paul Sérusier, y rencontre Paul Gauguin, alors en pleine quête d’un art qui échapperait au naturalisme étouffant de l’Académie. Sous la direction du maître, Sérusier prend sa palette et, sur le couvercle d’une boîte à cigares, peint un paysage stylisé : des arbres aux troncs violets, une rivière rouge sang, un ciel vert émeraude. Gauguin lui lance : « Comment voyez-vous cet arbre ? Il est vert ? Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette. Et cette ombre ? Plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. »
Ce petit tableau, Le Talisman, devient la pierre angulaire des Nabis. Sérusier le rapporte à Paris et le montre à ses amis de l’Académie Julian – Bonnard, Vuillard, Denis, Ranson. Pour ces jeunes artistes, c’est une révélation. Ils comprennent que la peinture n’a pas à imiter la nature, mais à la traduire en formes et en couleurs, à en extraire l’essence plutôt que l’apparence. Ils se baptisent les « Nabis », un mot hébreu signifiant « prophètes », car ils se voient comme les annonciateurs d’un art nouveau, libéré des contraintes académiques.
Mais ce qui distingue vraiment les Nabis, c’est leur refus de la hiérarchie entre les arts. Pour eux, une affiche, un paravent ou un rideau de théâtre valent une toile de musée. Bonnard dessine des programmes pour le Théâtre de l’Œuvre, Vuillard crée des décors pour Pelléas et Mélisande, et tous deux conçoivent des papiers peints qui transforment les murs en œuvres d’art. Leur credo ? « L’art est partout, il suffit de savoir le voir. »
02L’atelier des secrets : quand les murs parlent
Dans le petit appartement du 28 rue Pigalle, partagé par Bonnard, Vuillard et Maurice Denis, l’atelier ressemble à une caverne d’Ali Baba. Les murs sont couverts d’estampes japonaises, de tissus brodés, de croquis épars. Une odeur de térébenthine et de café flotte dans l’air, mêlée à celle, plus discrète, des cigarettes que fument les artistes en discutant. C’est ici, dans ce capharnaüm créatif, que naissent les œuvres les plus audacieuses du mouvement.
Bonnard, le plus extraverti du groupe, peint avec une joie presque enfantine. Il adore les couleurs vives, les cadrages audacieux, les scènes où la vie semble suspendue dans un instant de grâce. Vuillard, plus réservé, observe le monde avec une intensité presque maladive. Il note tout : la façon dont sa mère plie une serviette, le reflet de la lumière sur une tasse de porcelaine, les motifs complexes d’un tapis persan. Pour lui, peindre, c’est comme écrire un journal intime, mais avec des pinceaux.
Un jour, Bonnard décide de transformer une simple scène de petit-déjeuner en une fête visuelle. Dans La Salle à manger (Intérieur, femme à la table du petit déjeuner), Marthe, sa compagne, est assise devant une table couverte de fruits, de vaisselle et d’un chat qui guette une miette. Le mur est tapissé d’un papier peint à motifs floraux, la nappe est d’un jaune éclatant, et la lumière du matin inonde la pièce, créant des ombres bleutées sur le sol. Ce qui frappe, ce n’est pas la précision du dessin, mais la façon dont les couleurs semblent danser entre elles. Le bleu de la robe de Marthe répond au jaune de la nappe, le vert des feuilles fait écho au rouge des fruits. C’est une symphonie chromatique où chaque note compte.
Vuillard, lui, préfère les scènes plus feutrées, presque étouffantes. Dans Le Suitor, sa mère et sa sœur sont assises dans un salon surchargé de motifs : fleurs sur le papier peint, rayures sur le canapé, damiers sur le tapis. Un homme se tient dans l’embrasure de la porte, à moitié dissimulé par l’ombre. On devine une tension, une histoire non dite. Le génie de Vuillard est de faire de cette banalité bourgeoise un drame silencieux, où les personnages semblent prisonniers de leur propre décor.
03La révolution du papier peint : quand l’art descend des cimaises
À la fin du XIXe siècle, l’idée qu’un peintre puisse concevoir du papier peint est presque hérétique. Pourtant, les Nabis en font une véritable croisade. Pour eux, l’art ne doit pas être réservé aux musées, mais intégré à la vie quotidienne. Bonnard et Vuillard collaborent avec des décorateurs comme André Groult pour créer des intérieurs où chaque élément – du paravent au tapis, en passant par les coussins – est une œuvre d’art.
Bonnard, en particulier, adore les papiers peints. Il en dessine plusieurs séries, dont une pour l’hôtel particulier de Mme Kapferer, où les motifs floraux s’enroulent autour des murs comme une jungle luxuriante. Ces créations ne sont pas de simples ornements : ce sont des tableaux à part entière, conçus pour envelopper l’espace et créer une atmosphère. « Un intérieur, écrit-il, doit être comme une seconde peau. »
Vuillard, lui, pousse l’idée encore plus loin. En 1896, il reçoit une commande pour décorer la salle à manger du docteur Vaquez. Au lieu de peindre une toile à accrocher au mur, il crée une série de panneaux muraux en distemper (une peinture à la colle) représentant des scènes de jardins publics. Les personnages – des nourrices, des enfants, des promeneurs – semblent flotter dans un univers de motifs et de couleurs, comme s’ils faisaient partie du décor. Ces panneaux, aujourd’hui conservés au Musée d’Orsay, sont une prouesse technique : la matité de la distemper absorbe la lumière, créant une douceur veloutée qui contraste avec l’éclat des couleurs.
Ce qui frappe dans ces œuvres, c’est leur modernité. En intégrant l’art à l’architecture, les Nabis anticipent les recherches du Bauhaus et de l’Art Déco. Ils prouvent que la beauté n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être puissante – qu’un simple motif sur un mur peut transformer un espace en un lieu poétique.
04Marthe et la mère : les muses invisibles
Derrière chaque grand artiste, il y a souvent une muse. Pour Bonnard, c’est Marthe de Méligny, une femme mystérieuse qu’il rencontre en 1893 et qu’il peindra plus de trois cents fois. Pour Vuillard, c’est sa mère, avec qui il vit jusqu’à sa mort en 1928. Ces deux femmes, bien que très différentes, partagent un point commun : elles incarnent l’intimité, ce territoire secret où se jouent les émotions les plus profondes.
Marthe est une énigme. Elle ment sur son âge, cache ses origines, et refuse de se marier avec Bonnard pendant des décennies. Pourtant, elle est omniprésente dans son œuvre. On la voit se baigner dans une lumière dorée (Nu dans le bain), lire un journal (La Femme au journal), ou simplement assise à table, absorbée dans ses pensées. Bonnard ne cherche pas à la représenter avec réalisme, mais à capturer son essence, comme s’il voulait saisir l’âme de cette femme qui partage sa vie. « Je ne peins pas un modèle, je peins Marthe », dit-il.
Vuillard, lui, est obsédé par sa mère. Dans ses tableaux, elle est toujours en train de coudre, de lire, ou de surveiller sa sœur. Elle incarne la figure de la femme bourgeoise, enfermée dans un rôle domestique, mais aussi une présence rassurante, presque maternelle pour l’artiste lui-même. Dans Intérieur, mère et sœur de l’artiste, la mère est assise dans un fauteuil, les mains occupées par un ouvrage, tandis que la sœur, adossée à un paravent, semble perdue dans ses rêves. Le décor, surchargé de motifs, semble étouffer les personnages, comme si la vie domestique était à la fois un refuge et une prison.
Ces deux femmes, Marthe et la mère de Vuillard, ne sont pas de simples modèles. Elles sont les héroïnes silencieuses d’un art qui célèbre l’intime. En les peignant, Bonnard et Vuillard explorent les recoins les plus secrets de l’âme humaine – ces moments où l’on se croit seul, mais où l’on est en réalité observé par le regard aimant (ou inquiet) de l’artiste.
05La lumière comme pinceau : quand la couleur devient émotion
Si les Nabis sont aujourd’hui considérés comme des maîtres de la couleur, c’est parce qu’ils ont compris une chose essentielle : la lumière n’est pas un simple éclairage, mais un matériau à part entière. Bonnard, en particulier, est un alchimiste des nuances. Dans La Salle à manger, la lumière du matin traverse les rideaux et se décompose en une myriade de reflets : jaunes sur la nappe, bleus sur le sol, verts sur les feuilles des plantes. Ces couleurs ne sont pas réalistes, mais émotionnelles. Elles créent une atmosphère, une humeur, comme une musique qui enveloppe le spectateur.
Vuillard, lui, joue avec la lumière de manière plus subtile. Dans ses intérieurs, elle est souvent diffuse, tamisée par les rideaux ou absorbée par les tissus. Dans Le Suitor, la pièce est baignée d’une lueur dorée, mais les ombres sont profondes, presque mystérieuses. Cette lumière douce, presque mélancolique, donne aux scènes une qualité onirique, comme si les personnages évoluaient dans un rêve.
Ce qui fascine chez ces deux artistes, c’est leur capacité à transformer la lumière en quelque chose de tangible. Chez Bonnard, elle est chaude, enveloppante, presque sensuelle. Chez Vuillard, elle est plus discrète, presque secrète. Mais dans les deux cas, elle est bien plus qu’un simple effet : c’est le cœur même de l’œuvre, ce qui lui donne sa vie.
06L’héritage des Nabis : quand le quotidien devient éternel
Plus d’un siècle après leur apparition, les Nabis continuent d’influencer l’art et le design. Leur idée que l’art doit être intégré à la vie quotidienne a inspiré des mouvements comme l’Art Nouveau, le Bauhaus, et même le design contemporain. Aujourd’hui, des artistes comme David Hockney ou Peter Doig citent Bonnard comme une référence majeure, tandis que des décorateurs s’inspirent des papiers peints de Vuillard pour créer des intérieurs poétiques.
Mais leur véritable héritage, c’est peut-être cette idée que la beauté se cache dans les détails les plus simples. Un rayon de soleil sur un mur, une tasse de thé oubliée sur une table, le reflet d’un visage dans un miroir – ces instants, que nous négligeons souvent, sont en réalité des trésors. Les Nabis nous ont appris à les voir, à les chérir, à les transformer en art.
Aujourd’hui, quand vous entrez dans une pièce et que la lumière dessine des motifs sur le sol, ou quand vous observez une tasse de café posée sur une nappe à fleurs, souvenez-vous : vous êtes peut-être en train de vivre un moment nabi. Et si vous tendez l’oreille, vous entendrez peut-être le murmure des murs, qui vous racontent une histoire vieille de plus d’un siècle.