Armand guillaumin : Quand la couleur explose en silence
Imaginez un après-midi d’automne sur les bords de la Seine, en 1873. Le soleil couchant embrase les cheminées d’usine d’Ivry-sur-Seine, transformant la fumée en traînées de pourpre et d’orange. Un homme de trente et un ans, vêtu d’une blouse tachée de peinture, fixe cette scène avec une intensité presque douloureuse. Son chevalet tremble légèrement sous les rafales de vent, mais ses mains restent fermes. Il n’a pas le temps de mélanger ses couleurs sur la palette - le ciel change trop vite. Alors il pose directement sur la toile des touches de cobalt, de cadmium, de vermillon, laissant l’œil du spectateur faire le travail. Ce peintre s’appelle Armand Guillaumin, et il est en train de créer l’une des toiles les plus radicales de l’impressionnisme : Coucher de soleil à Ivry. Une œuvre qui, cent cinquante ans plus tard, continuera de choquer par sa modernité - comme si Matisse et Rothko s’étaient donné rendez-vous dans un faubourg parisien.
Par Artedusa
••9 min de lecturePourtant, quand vous entrez aujourd’hui dans les salles du Musée d’Orsay, vous passez souvent devant ses toiles sans vous arrêter. Les visiteurs s’agglutinent devant les Nymphéas de Monet ou les Bal du moulin de la Galette de Renoir, mais Guillaumin reste dans l’ombre. Comment expliquer ce paradoxe ? Comment un artiste qui a exposé dans les huit expositions impressionnistes, qui a influencé Cézanne et Van Gogh, qui a poussé la couleur plus loin que quiconque dans son époque, a-t-il pu disparaître des livres d’histoire ? La réponse tient en un mot : le silence. Pas celui de l’oubli, mais celui, plus subtil, de la discrétion. Guillaumin n’a jamais cherché la gloire. Il peignait pour la couleur, pour la lumière, pour cette émotion pure que seul un coucher de soleil sur des toits parisiens pouvait lui donner. Et c’est précisément cette humilité qui fait de lui l’un des secrets les mieux gardés de l’art moderne.
01Le peintre qui travaillait la nuit
Armand Guillaumin naît en 1842 dans un Paris encore médiéval, bien avant les grands travaux d’Haussmann. Son père est tailleur, sa mère couturière - un milieu modeste où l’art semble aussi inaccessible que la lune. À quinze ans, il entre comme commis dans une entreprise de chemins de fer, puis devient employé municipal. Pendant trente ans, il passera ses journées à tracer des plans de voirie, à superviser des chantiers, à gérer des budgets. Mais chaque soir, quand ses collègues rentrent chez eux, lui reste. Il s’enferme dans son petit atelier de la rue de Vaugirard, ou part peindre sur les bords de Seine avec son ami Cézanne. La nuit est son royaume.
Cette double vie explique peut-être son style si particulier. Là où Monet et Renoir captent la lumière du jour, Guillaumin s’empare des heures crépusculaires, des moments où la ville bascule dans l’ombre. Ses toiles sont peuplées de réverbères qui s’allument, de fumées qui s’élèvent dans un ciel encore bleu, de silhouettes qui se découpent sur des fonds flamboyants. Le Pont Louis-Philippe (1875) est un chef-d’œuvre de cette période : sous un ciel strié de rose et de bleu, des ouvriers rentrent chez eux, leurs ombres allongées sur les pavés. La composition est presque cinématographique - on croirait voir un plan de Paris, Texas avant l’heure.
Ce qui frappe dans ces toiles, c’est leur absence de sentimentalisme. Guillaumin ne cherche pas à embellir la réalité. Les usines d’Ivry ne sont pas des paysages idylliques, mais des monstres de brique et de métal. Pourtant, il les peint avec une telle passion pour la couleur qu’elles deviennent belles malgré elles. Comme si la beauté n’était pas dans le sujet, mais dans la façon dont la lumière le transforme.
02La couleur comme révolution
Si Guillaumin est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands coloristes de l’impressionnisme, c’est parce qu’il a osé ce que ses contemporains n’osaient pas : utiliser la couleur pure, sans mélange, sans compromis. Alors que Monet dilue ses teintes pour créer des effets atmosphériques, Guillaumin pose des aplats de couleur côte à côte, laissant l’œil du spectateur faire le travail. Dans La Seine à Charenton (1878), le fleuve est une mosaïque de bleus - cobalt, outremer, turquoise - qui semblent vibrer sous la lumière. Les reflets des arbres ne sont pas suggérés par des dégradés, mais par des touches de vert émeraude posées à côté de touches de jaune citron.
Cette technique, qui préfigure le fauvisme de Matisse, vient en partie de sa formation à l’Académie Suisse, où il a rencontré Pissarro et Cézanne. Mais elle doit aussi beaucoup à sa curiosité scientifique. Guillaumin s’intéresse aux théories de Chevreul sur le contraste simultané des couleurs. Il sait que deux teintes complémentaires, placées côte à côte, paraîtront plus vives. Alors il joue avec ces effets, créant des tensions chromatiques qui donnent à ses toiles une énergie presque électrique.
Prenez Paysage de Crozant (1895), l’une de ses œuvres les plus abouties. Les rochers de la Creuse y sont peints en violet, en rouge brique, en jaune ocre - des couleurs qui n’existent pas dans la nature, mais qui, une fois assemblées, créent une impression de réalité plus vraie que nature. C’est comme si Guillaumin avait saisi l’essence même du paysage, au-delà de son apparence. Et c’est cette audace qui fera de lui, sans qu’il le sache, un précurseur de l’art abstrait.
03L’ami des génies
Guillaumin n’a jamais été un solitaire. Au contraire, il a traversé l’impressionnisme comme un fil invisible reliant les grands noms du mouvement. Son amitié avec Cézanne, en particulier, est l’une des plus fascinantes de l’histoire de l’art. Les deux hommes se rencontrent à l’Académie Suisse en 1861 et partagent un atelier pendant plusieurs années. Cézanne, timide et tourmenté, trouve en Guillaumin un compagnon plus extraverti, toujours prêt à discuter de peinture jusqu’à l’aube.
Leur influence mutuelle est visible dans leurs œuvres. Dans La Maison du pendu (1873), Cézanne adopte la même construction géométrique des paysages que Guillaumin. À l’inverse, dans Le Pont Marie (1878), Guillaumin utilise des touches de couleur plus structurées, comme s’il avait intégré les leçons de son ami. Mais là où Cézanne cherche la forme, Guillaumin cherche la lumière. Là où Cézanne construit, Guillaumin explose.
Van Gogh, lui aussi, a été marqué par Guillaumin. En 1888, alors qu’il peint La Nuit étoilée, il écrit à son frère Theo : "J’ai vu récemment une toile de Guillaumin, un coucher de soleil sur la Seine. Ces couleurs ! Ces rouges, ces bleus ! On dirait que le ciel saigne." La comparaison n’est pas anodine. Les tourbillons de La Nuit étoilée doivent beaucoup aux ciels flamboyants de Guillaumin. Même les jaunes intenses de Terrasse de café le soir semblent inspirés par les toiles de son aîné.
Pourtant, malgré ces amitiés prestigieuses, Guillaumin reste en marge. Il n’a pas le tempérament d’un chef de file. Il ne théorise pas, ne polémique pas, ne cherche pas à imposer sa vision. Il peint, simplement. Et c’est peut-être cette discrétion qui explique pourquoi l’histoire l’a oublié.
04Le jour où la fortune sourit
En 1891, un événement va changer le cours de sa vie : Guillaumin gagne 500 000 francs à la loterie nationale. Une somme colossale, équivalente à plusieurs millions d’euros aujourd’hui. Du jour au lendemain, il peut quitter son emploi municipal et se consacrer entièrement à la peinture.
Cette nouvelle liberté se ressent dans son œuvre. Il quitte Paris pour s’installer dans la Creuse, à Crozant, où il découvre des paysages sauvages, presque préhistoriques. Les rochers escarpés, les eaux tumultueuses de la rivière, les ciels changeants deviennent ses nouveaux sujets. Mais ce qui frappe dans ces toiles, c’est leur intensité chromatique. Les verts sont plus verts, les rouges plus rouges, les bleus plus profonds. Comme si, libéré des contraintes matérielles, Guillaumin pouvait enfin donner libre cours à sa passion pour la couleur.
L’Étang de la Gabrière (1900) est emblématique de cette période. L’eau y est peinte en violet, les arbres en rouge, le ciel en jaune citron. On dirait une toile fauve, peinte dix ans avant l’heure. Pourtant, Guillaumin n’a jamais cherché à choquer. Il peint simplement ce qu’il voit - ou plutôt, ce qu’il ressent. Car pour lui, la couleur n’est pas une question de réalisme, mais d’émotion.
05L’héritage d’un oublié
Aujourd’hui, quand on regarde les toiles de Guillaumin, on ne peut s’empêcher de penser à Rothko. Les grands aplats de couleur, les contrastes violents, cette impression que la toile respire - tout cela préfigure l’abstraction américaine. Pourtant, Guillaumin n’a jamais quitté le figuratif. Il reste ancré dans le réel, même quand il le transforme.
Cette tension entre réalité et abstraction est peut-être ce qui rend son œuvre si moderne. Dans La Route de Saint-Palais (1910), le paysage est réduit à sa plus simple expression : une route qui serpente, des arbres qui se découpent sur un ciel bleu. Mais les couleurs sont si intenses, si pures, qu’elles semblent vibrer. On croirait voir une toile de Nicolas de Staël, peinte quarante ans plus tard.
Pourtant, malgré cette modernité, Guillaumin reste un peintre du XIXe siècle. Un homme qui a vécu la révolution impressionniste de l’intérieur, sans jamais en devenir l’un des porte-drapeaux. Peut-être parce qu’il n’a jamais cherché à l’être. Peut-être parce que, pour lui, la peinture était une affaire trop intime pour être partagée avec le monde.
06Pourquoi Guillaumin nous parle aujourd’hui
Dans un monde saturé d’images, où tout semble avoir été vu et revu, l’œuvre de Guillaumin offre une bouffée d’oxygène. Ses toiles ne crient pas, ne cherchent pas à impressionner. Elles murmurent. Elles invitent à regarder, vraiment regarder, la façon dont la lumière transforme le monde.
Et puis, il y a cette question, toujours actuelle : comment un artiste aussi talentueux a-t-il pu être oublié ? La réponse tient peut-être à cette phrase de Cézanne, prononcée après la mort de Guillaumin : "Il peignait comme on respire. Sans effort, sans calcul. C’est pour ça qu’on ne l’a pas vu."
Aujourd’hui, alors que les musées redécouvrent son œuvre, on se prend à rêver. Et si Guillaumin était le chaînon manquant de l’histoire de l’art ? Celui qui a fait le lien entre l’impressionnisme et le fauvisme, entre le XIXe et le XXe siècle ? Celui qui a prouvé que la couleur, quand elle est pure, peut être une révolution en soi ?
Une chose est sûre : la prochaine fois que vous passerez devant une toile de Guillaumin, arrêtez-vous. Regardez ces bleus qui semblent venir du fond des océans, ces rouges qui brûlent comme des braises, ces verts qui palpitent comme une forêt au printemps. Et souvenez-vous : avant que Matisse ne fasse exploser la couleur, avant que Rothko ne la fasse chanter, il y a eu un homme, dans un atelier parisien, qui a osé peindre le monde tel qu’il le voyait - flamboyant, intense, vivant.