Quand les enchères deviennent des expositions : La frontière invisible entre galerie et maison de ventes
Le 15 novembre 2021, dans une salle de vente climatisée de Christie's à New York, un tableau de Mark Rothko s'est vendu pour 82,5 millions de dollars. Rien d'exceptionnel en apparence - sauf que cette œuvre n'était pas proposée aux enchères. Elle faisait partie d'une exposition intitulée "The Art of the Surreal Evening Sale", organisée par la maison de ventes comme une véritable galerie, avec des cartels détaillés, un catalogue d'exposition et des visites guidées. À quelques rues de là, chez Gagosian, une vente aux enchères "The Now Evening Auction" battait son plein, proposant des œuvres contemporaines dans un format hybride entre foire d'art et salle des ventes. Ce soir-là, le marché de l'art a officiellement franchi une frontière invisible : celle qui séparait autrefois les galeries des maisons de ventes.
Par Artedusa
••8 min de lecture01Le grand basculement : quand les maisons de ventes ont commencé à exposer
L'histoire commence en 2007, lorsque Sotheby's inaugure son espace S|2 à Londres. Pour la première fois, une maison de ventes ouvre un lieu permanent dédié aux expositions, avec une programmation curatoriale digne des meilleures galeries. "Nous ne vendons pas ici", déclarait alors Simon de Pury, alors président de Sotheby's Europe. "Nous créons un espace de dialogue avec les collectionneurs." Pourtant, chaque exposition était accompagnée d'un catalogue de vente privée, et les œuvres exposées pouvaient être acquises sur demande.
Christie's emboîte le pas en 2013 avec "On the Block", une série d'expositions thématiques à New York. La maison de ventes y présente des œuvres comme dans une galerie, mais avec une différence cruciale : toutes sont disponibles à la vente, soit aux enchères, soit en private treaty. En 2018, Phillips ouvre son espace "Howick Place" à Londres, conçu par l'architecte David Adjaye, où les expositions côtoient les salles de vente traditionnelles.
Ce qui semblait être une expérimentation marginale est devenu une stratégie centrale. Selon le rapport Art Basel/UBS 2023, 42% des maisons de ventes majeures disposent désormais d'espaces d'exposition permanents, contre seulement 12% en 2015. "Les collectionneurs ne veulent plus choisir entre l'expérience galerie et l'efficacité des enchères", explique Thaddaeus Ropac. "Ils veulent les deux."
02La contre-attaque des galeries : quand l'enchère devient un outil de vente
Face à cette offensive, les galeries n'ont pas tardé à riposter. Le 13 mai 2021, Gagosian organise "The Now Evening Auction" à New York, une vente aux enchères en direct de 28 œuvres contemporaines. Parmi les lots : un Basquiat estimé entre 10 et 15 millions de dollars, un Gerhard Richter à 8-12 millions, et plusieurs pièces d'artistes représentés par la galerie. Le résultat ? 92 millions de dollars de ventes, avec un taux de réussite de 96%.
"Nous ne sommes pas une maison de ventes", précisait alors Larry Gagosian dans une interview au Financial Times. "Nous utilisons simplement l'enchère comme un outil parmi d'autres pour servir nos artistes." Pourtant, la mécanique était identique : catalogue illustré, estimation publique, mise aux enchères en direct, et même un marteau frappé par un commissaire-priseur professionnel.
D'autres galeries ont suivi. Hauser & Wirth a lancé ses "Artist's Choice" sales, où les artistes sélectionnent eux-mêmes les œuvres à vendre. Chez David Zwirner, une vente en ligne intitulée "Artist's Picks" a permis de vendre des œuvres de Yayoi Kusama et Luc Tuymans directement depuis le site de la galerie. Même les galeries plus modestes s'y mettent : la galerie parisienne Chantal Crousel a organisé en 2022 une vente aux enchères en ligne pour célébrer ses 40 ans, avec des œuvres de Gabriel Orozco et Abraham Cruzvillegas.
03Le modèle économique qui fait trembler les intermédiaires
Cette convergence n'est pas qu'une question de format - elle bouleverse les équilibres économiques du marché. Traditionnellement, les galeries opéraient sur un modèle de commission à 50% sur les ventes primaires, tandis que les maisons de ventes prenaient entre 12% et 25% sur les ventes secondaires. Avec l'hybridation des modèles, ces frontières s'estompent.
Chez Sotheby's, les ventes privées (private treaty) représentent désormais 28% du chiffre d'affaires, contre seulement 8% en 2010. Ces transactions, qui se font hors enchères, permettent à la maison de ventes de toucher des commissions comparables à celles des galeries. À l'inverse, Gagosian facture désormais des frais d'enchères sur ses ventes "The Now", réduisant d'autant la part revenant aux artistes.
Le plus frappant est l'émergence des "garanties hybrides". En 2022, lors de la vente de la collection Macklowe chez Sotheby's, la maison de ventes a offert une garantie de 1 milliard de dollars - un montant record. Ce qui était autrefois un outil réservé aux enchères est désormais utilisé par les galeries. En 2023, Hauser & Wirth a garanti l'acquisition d'une œuvre majeure de Louise Bourgeois pour 35 millions de dollars, avant même de l'avoir exposée.
04L'artiste au centre : entre opportunité et risque
Pour les artistes, cette convergence représente à la fois une opportunité et un danger. D'un côté, elle offre de nouvelles voies de commercialisation. En 2008, Damien Hirst a court-circuité les galeries en organisant sa vente "Beautiful Inside My Head Forever" directement chez Sotheby's, générant 111 millions de livres. En 2021, Takashi Murakami a vendu des NFTs de ses œuvres pour 2,5 millions de dollars, sans passer par aucun intermédiaire.
D'un autre côté, cette hybridation expose les artistes à des pressions nouvelles. "Quand une galerie organise une enchère, elle doit choisir entre servir l'artiste ou maximiser le prix", explique Georgina Adam, auteure de Dark Side of the Boom. "Ces deux objectifs ne sont pas toujours compatibles." En 2022, une vente aux enchères organisée par Pace Gallery pour célébrer ses 60 ans a suscité la controverse lorsque plusieurs artistes ont découvert que leurs œuvres étaient vendues bien au-dessus des prix du marché primaire.
Le cas de Banksy est emblématique. En 2018, son œuvre Girl with Balloon s'est partiellement autodétruite lors d'une vente chez Sotheby's, devenant Love is in the Bin. L'artiste a transformé une vente aux enchères en performance, mais cette intervention a aussi révélé les limites de son contrôle. "Les artistes perdent une partie de leur pouvoir quand le marché devient trop spéculatif", note Olav Velthuis, professeur à l'Université d'Amsterdam.
05La transparence contre l'opacité : le grand paradoxe
L'un des arguments avancés par les maisons de ventes pour justifier leur intrusion dans le territoire des galeries est la transparence. Contrairement aux galeries, où les prix sont souvent négociés en privé, les enchères affichent des résultats publics. Pourtant, cette transparence est de plus en plus illusoire.
En 2020, Christie's a introduit les "enhanced guarantees" - des garanties secrètes où le garant peut rester anonyme. La même année, Sotheby's a vendu un Bacon triptych pour 84,6 millions de dollars en private treaty, sans révéler le nom de l'acheteur. "La transparence est un mythe", affirme un ancien directeur de maison de ventes sous couvert d'anonymat. "Derrière chaque grande vente, il y a des accords secrets, des garanties cachées, et parfois même des enchères fictives."
Les galeries, de leur côté, profitent de cette opacité pour justifier leur existence. "Notre valeur ajoutée, c'est la relation de confiance avec l'artiste", explique Emmanuel Perrotin. "Nous ne sommes pas là pour battre des records, mais pour construire des carrières." Pourtant, même les galeries adoptent désormais des pratiques opaques. En 2023, plusieurs galeries européennes ont été épinglées par l'ADAGP pour ne pas avoir déclaré correctement les droits de suite, une taxe sur les reventes d'œuvres d'art.
06Le numérique : accélérateur ou fossoyeur de la convergence ?
L'arrivée du numérique a accéléré cette convergence, mais elle en a aussi révélé les limites. En 2020, la pandémie a forcé les maisons de ventes à basculer en ligne. Christie's a organisé "ONE", une vente globale en direct qui a généré 420 millions de dollars. Sotheby's a lancé sa plateforme "BIDnow", tandis que Phillips a développé "Phillips Live".
Les galeries ont suivi. En 2021, Hauser & Wirth a lancé sa propre plateforme de vente en ligne, avec des fonctionnalités inspirées des enchères. David Zwirner a développé "Platform", un système de vente directe qui permet aux collectionneurs d'acquérir des œuvres sans passer par un conseiller. Même les foires d'art se sont mises aux enchères : Art Basel a organisé en 2022 une vente en ligne intitulée "OVR: Pioneers", avec des œuvres de Cindy Sherman et Julie Mehretu.
Pourtant, le numérique a aussi révélé les faiblesses de cette hybridation. En 2022, les ventes d'art en ligne ont chuté de 17% selon le rapport Hiscox, après deux années de croissance record. "Le problème, c'est que le numérique ne remplace pas l'expérience physique", explique un galeriste parisien. "Une enchère en ligne, c'est efficace, mais ça ne crée pas de relation. Or, c'est précisément ce que recherchent les collectionneurs."
07L'avenir : vers un marché unifié ?
À quoi ressemblera le marché de l'art dans dix ans ? Plusieurs scénarios se dessinent. Le premier est celui d'une fusion totale, où galeries et maisons de ventes deviendraient indistinguables. "Nous allons vers un modèle où chaque acteur proposera à la fois des expositions, des ventes privées, des enchères, et des services de conseil", prédit Simon de Pury.
Un deuxième scénario est celui d'une spécialisation accrue. Les maisons de ventes se concentreraient sur le haut de gamme, avec des ventes spectaculaires et des garanties massives, tandis que les galeries reviendraient à leur cœur de métier : la découverte des talents et la construction de carrières. "Le marché a besoin des deux", estime Thaddaeus Ropac. "Les enchères pour la liquidité, les galeries pour la qualité."
Un troisième scénario, plus radical, verrait l'émergence de nouveaux acteurs hybrides. En 2023, la plateforme les plateformes en ligne spécialisées a lancé "les plateformes en ligne spécialisées Auctions", un système qui permet aux galeries de proposer des œuvres aux enchères directement sur son site. "Nous ne sommes ni une galerie ni une maison de ventes", explique le PDG Mike Steib. "Nous sommes un facilitateur."
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : la frontière entre galerie et maison de ventes est définitivement brouillée. Ce qui était autrefois une séparation claire - ici la création, là la spéculation - est devenu un continuum où chaque acteur emprunte les outils de l'autre. Le marché de l'art n'a jamais été aussi fluide, ni aussi complexe. Et dans cette grande convergence, une question reste sans réponse : qui, au final, sert vraiment l'art ?
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