Droit de suite : Ce que la loi exige vraiment du galeriste en 2026
En 1889, L'Angélus de Jean-François Millet s'arrache à 553 000 francs aux enchères — une fortune vertigineuse pour une toile acquise trente ans plus tôt pour 1 000 francs. Les héritiers du peintre n'ont pas touché un centime de cette plus-value. C'est cette injustice précise, documentée et scandaleuse, qui a planté la première graine du droit de suite dans le droit français. Cent trente ans plus tard, la mécanique juridique qui en a découlé s'applique à chaque galerie qui facilite une revente — et pourtant, le niveau de méconnaissance de cette obligation reste, en 2026, sidérant.
Par Artedusa
••10 min de lecture01Ce que la loi française exige concrètement depuis 2023
Le droit de suite est en France une réalité législative depuis la loi du 20 mai 1920, mais son périmètre d'application a longtemps été étroit : seules les ventes aux enchères publiques étaient concernées. La loi n°2023-171 a changé la donne en étendant expressément le mécanisme aux ventes privées dès lors qu'un professionnel du marché de l'art intervient dans la transaction. Autrement dit, si votre galerie négocie ou facilite la revente d'une œuvre — même discrètement, même sans être officiellement mandataire — vous entrez dans le champ d'application.
Le taux applicable suit un barème dégressif harmonisé avec la directive européenne 2001/84/CE : 4 % pour la fraction du prix comprise entre 750 et 50 000 euros, puis 3 % jusqu'à 200 000 euros, 1 % jusqu'à 350 000 euros, 0,5 % jusqu'à 500 000 euros, avec un plafond absolu fixé à 12 500 euros par transaction. Le seuil minimal de 1 000 euros exclut les œuvres les plus modestes, mais couvre une portion très large du marché secondaire des galeries contemporaines.
L'organisme de référence en France est l'ADAGP — la Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques — qui collecte et redistribue les royalties pour le compte des artistes ou de leurs ayants droit. Le délai légal de déclaration est de trois mois après la vente. L'obligation repose sur le vendeur, mais lorsqu'un professionnel intervient comme agent ou intermédiaire, la responsabilité se transfère vers lui. C'est là que beaucoup de galeries, faute d'avoir clairement défini leur rôle contractuel, se retrouvent exposées.
02Pourquoi tant de galeries restent dans l'ignorance
Il y a quelque chose de paradoxal dans la situation actuelle : le droit de suite est une obligation légale ancienne, codifiée, encadrée par une directive européenne transposée dans tous les États membres, et pourtant son application dans les galeries privées reste très imparfaite. La Commission européenne estimait dans son rapport d'évaluation de 2024 qu'une proportion significative des reventes privées éligibles n'est pas déclarée — un phénomène structurel, pas conjoncturel.
La raison principale est d'ordre historique : pendant des décennies, le droit de suite était mentalement associé aux salles de ventes. Sotheby's, Christie's, Artcurial avaient des équipes dédiées à son calcul et à sa collecte. Les galeries, elles, travaillaient essentiellement sur le marché primaire — premier acquéreur, œuvre neuve, pas de royalty due. Quand elles intervenaient au secondaire, c'était souvent de manière informelle, sans traçabilité rigoureuse. La réforme de 2023 a brutalement élargi le cadre sans que les structures professionnelles d'accompagnement aient eu le temps de se mettre en place.
Un autre facteur est la nature même du marché privé : la confidentialité est une valeur cardinale pour les collectionneurs haut de gamme. Beaucoup de transactions secondaires se concluent sans contrat formalisé, parfois sur une poignée de main lors d'Art Basel ou de Paris+. Dans ce contexte, tracer les reventes, identifier les bénéficiaires du droit de suite et déclarer les montants à l'ADAGP ressemble à une contrainte bureaucratique disproportionnée aux acteurs habitués à opérer dans la discrétion absolue.
03Le calcul que tout galeriste doit savoir faire
Prenons un exemple concret pour ancrer la mécanique. Un collectionneur vous confie la revente d'une œuvre de Camille Henrot acquise en galerie il y a cinq ans. Vous trouvez un acheteur à 75 000 euros. Le droit de suite se calcule ainsi : 4 % sur les 50 000 premiers euros (soit 2 000 euros), puis 3 % sur les 25 000 euros suivants (soit 750 euros), pour un total de 2 750 euros à reverser à l'ADAGP dans les trois mois. C'est la galerie, en tant qu'intermédiaire professionnel, qui en est légalement redevable — sauf à avoir expressément stipulé dans le mandat de vente que cette charge incombe au vendeur.
Ce point contractuel est d'une importance capitale. La loi permet en effet que le galeriste se retourne contractuellement contre le vendeur pour récupérer le montant du droit de suite, à condition que cette disposition ait été prévue par écrit. Sans cette clause, vous absorbez la royalty sur votre marge. Pour une œuvre à 75 000 euros sur laquelle vous touchez 15 % de commission, cela représente une ponction de 24 % sur vos honoraires. Sur un volume élevé de transactions secondaires, l'impact est loin d'être négligeable.
L'obligation s'applique pendant soixante-dix ans après le décès de l'artiste — ce qui signifie que les œuvres de figures comme Niki de Saint Phalle (décédée en 2002), Jean Dubuffet (décédé en 1985) ou César (décédé en 1998) sont encore sous droit de suite. Il ne s'agit pas d'une spécificité franco-française : la directive européenne impose cette durée à l'ensemble des États membres, ce qui concerne directement vos transactions avec des galeries ou des collectionneurs en Allemagne, en Belgique, en Italie ou aux Pays-Bas.
04Les outils de suivi qui existent — et ceux qui manquent encore
La vraie difficulté opérationnelle pour une galerie de taille moyenne n'est pas le calcul de la royalty une fois la vente identifiée, c'est l'identification elle-même. Comment savoir si une œuvre que vous avez vendue en 2019 vient d'être revendue par son acquéreur via une autre galerie ou une vente privée ? Dans ce cas, vous n'avez aucune obligation directe — c'est l'intermédiaire de la nouvelle vente qui en est responsable. Mais si vous êtes vous-même sollicité pour faciliter cette revente, vous devez reconstituer l'historique complet.
Des plateformes comme Artory proposent depuis plusieurs années un système d'enregistrement blockchain des œuvres et de leurs transactions successives, avec des fonctionnalités de calcul automatique des droits de suite. Le coût annuel pour une galerie active tourne autour de plusieurs centaines à quelques milliers d'euros selon le volume. les bases de données du marché Price Database reste la référence pour vérifier les prix de marché publiés et croiser les données de revente. L'outil Artrendex, développé pour analyser les résultats d'enchères, peut signaler des transactions potentiellement non déclarées en scannant les bases de données publiques.
Ces solutions existent, mais leur adoption reste faible dans les structures de moins de cinq collaborateurs, qui représentent la majorité des galeries françaises. Pour ces acteurs, la réponse pratique passe souvent par une clause systématique dans tous les contrats de dépôt-vente, et par une relation directe avec l'ADAGP, qui propose des ressources pédagogiques et peut accompagner la mise en conformité. Ce que les galeries ne peuvent plus se permettre, en 2026, c'est l'ignorance comme ligne de défense.
05La situation singulière du Royaume-Uni et la variable américaine
Depuis le Brexit, le Royaume-Uni conserve son propre régime de droit de suite, hérité de la transposition de la directive européenne effectuée avant 2020 via The Artist's Resale Right Regulations de 2006. L'organisme collecteur est DACS — Design and Artists Copyright Society — qui fonctionne sur un modèle similaire à l'ADAGP. Le taux et le barème sont pratiquement identiques à ceux en vigueur dans l'Union européenne, avec un délai de déclaration ramené à vingt-huit jours après la vente, plus contraignant que le délai français.
Ce qui change avec le Brexit, c'est la réciprocité : un artiste non-britannique dont l'œuvre est revendue à Londres n'est éligible au droit de suite britannique que si son pays d'origine accorde la même protection aux artistes britanniques. La liste des pays bénéficiaires est régulièrement mise à jour par DACS. Pour un artiste français, américain ou allemand, la protection s'applique généralement — mais pour des artistes originaires de certains pays hors UE, la question mérite vérification avant chaque transaction.
Aux États-Unis, la situation reste fondamentalement différente : il n'existe pas de droit de suite fédéral. Le Visual Artists Rights Act de 1990 protège les droits moraux mais ne prévoit aucune royalty de revente. Plusieurs tentatives législatives, dont une proposition connue sous le nom d'American Resale Royalty Act, ont émergé sans jamais franchir les étapes du Congrès. En 2026, l'exemption américaine reste entière — ce qui explique en partie pourquoi certains marchands internationaux structurent délibérément leurs transactions secondaires via New York. Pour les galeries européennes qui vendent à des collectionneurs américains ou travaillent avec des galeries partenaires outre-Atlantique, cette asymétrie juridique est un paramètre de négociation à intégrer explicitement dans les mandats.
06Ce que les grandes galeries font que les autres ignorent
Le vrai indicateur de maturité d'une galerie sur la question du droit de suite, ce n'est pas simplement sa conformité légale — c'est son positionnement proactif vis-à-vis de ses artistes. Hauser & Wirth a formalisé depuis plusieurs années une politique de transparence sur les reventes secondaires, en informant les artistes représentés lorsque leurs œuvres circulent sur le marché. Ce n'est pas une obligation légale — c'est une pratique de fidélisation et de confiance qui distingue les galeries de premier plan.
David Zwirner a poussé la logique plus loin en 2025 avec ce qu'il a présenté comme une forme d'engagement éthique : reverser volontairement un pourcentage sur certaines reventes secondaires même dans les juridictions qui n'y obligent pas, en particulier pour les marchés américains où la loi est muette. Ce geste a autant de valeur symbolique que pratique — il envoie un signal aux artistes sur la conception que la galerie se fait de sa relation avec eux sur la durée.
Pour les galeries de taille intermédiaire, l'enjeu est différent mais tout aussi réel. Intégrer le droit de suite dans la culture interne de la galerie — former l'équipe, mettre à jour les contrats, documenter les transactions — est une démarche de professionnalisation qui va au-delà de la seule conformité. Dans un contexte où les artistes sont de plus en plus informés de leurs droits, où les organisations comme l'ADAGP multiplient les campagnes de sensibilisation, et où les contrôles de la Direction régionale des affaires culturelles peuvent s'accompagner de vérifications comptables, l'argument du "on ne savait pas" perd rapidement sa crédibilité.
07Les zones grises que la loi n'a pas encore résolues
La numérisation du marché de l'art crée des situations que le cadre législatif peine à suivre. Quand une œuvre physique est vendue en accompagnement d'un certificat NFT, et que ce certificat est ensuite revendu séparément sans transfert du support physique, le droit de suite s'applique-t-il ? L'œuvre qui déclenche la royalty doit être un original ou une édition limitée à trente exemplaires au maximum — mais la définition de l'original dans l'environnement hybride physique-numérique reste floue dans les textes actuels.
La question de l'intelligence artificielle ajoute une couche supplémentaire de complexité. Si l'œuvre vendue et revendue a été créée par un artiste utilisant des outils génératifs — comme peut l'être une partie de la production de Refik Anadol — et que cet artiste est bien identifiable et vivant, le droit de suite s'applique sans ambiguïté sur le plan du bénéficiaire. Mais lorsque la paternité est contestée ou que l'artiste n'est pas clairement défini, le mécanisme de collecte devient inopérant. Un contentieux porté devant la Cour de justice de l'Union européenne en 2026 sur cette question précise pourrait produire une jurisprudence déterminante dans les prochains mois.
Ce qui est certain, c'est que la tendance réglementaire en Europe va dans le sens d'un renforcement : abaissement probable du seuil de déclenchement à 500 euros dans la révision en cours de la directive, extension du champ aux plateformes numériques, durcissement des sanctions pour non-déclaration. Les galeries qui attendent la contrainte pour s'adapter auront toujours un temps de retard. Celles qui traitent le droit de suite comme une composante normale de leur activité — au même titre que la TVA sur la marge ou le régime fiscal des artistes — construisent en réalité une infrastructure professionnelle qui protège autant leurs artistes qu'elles-mêmes.
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