Partager l’espace sans perdre son âme : Le pari des galeries collaboratives
En 2020, alors que Londres subissait son premier confinement, Nicholas Logsdail, fondateur de la galerie Lisson, et Harry Blain, de Blain|Southern, ont transformé un hôtel particulier victorien de Cromwell Place en un "hôtel à galeries". Pendant six semaines, des espaces normalement dédiés aux salons bourgeois du XIXe siècle ont accueilli des expositions éphémères de Hauser & Wirth, Victoria Miro et une vingtaine d’autres galeries. Le modèle était simple : louer un espace pour quelques jours, partager les coûts logistiques, mais conserver son identité visuelle et curatoriale. Trois ans plus tard, Cromwell Place compte plus de 80 galeries partenaires et a inspiré des projets similaires à Paris, New York et Hong Kong. Pourtant, derrière cette success story se cache une question cruciale : comment mutualiser les coûts sans diluer ce qui fait l’essence même d’une galerie – son regard, son réseau, son aura ?
Par Artedusa
••9 min de lecture01Quand l’histoire des galeries s’écrit en partage
L’idée de partager un espace n’est pas nouvelle dans le monde de l’art. Dès les années 1920, le Bauhaus à Dessau réunissait ateliers, expositions et conférences sous un même toit, préfigurant les modèles hybrides actuels. Plus près de nous, les squats artistiques parisiens des années 1990, comme le 104 rue de Vaugirard, ont montré comment des espaces précaires pouvaient devenir des laboratoires de création collective. Mais c’est la crise financière de 2008 qui a véritablement accéléré la tendance. À New York, des galeries comme The Hole ou Cooper Cole ont commencé à partager leurs back-offices – transport, assurance, communication – pour survivre à la hausse des loyers. La pandémie a achevé de convaincre les plus réticents : en 2021, selon le rapport Art Basel/UBS, 42% des galeries interrogées déclaraient avoir expérimenté des modèles collaboratifs, contre seulement 18% en 2019.
Ces collaborations ne se limitent pas à la location d’espaces. Le projet Condo, lancé en 2016 par Vanessa Carlos de la galerie Carlos/Ishikawa, pousse le concept plus loin : des galeries invitées exposent leurs artistes dans les espaces de galeries hôtes, créant une sorte de "tourisme curatorial". En 2023, Condo a rassemblé 112 galeries dans 15 villes, de Mexico à Séoul. "L’idée n’est pas de fusionner les identités, mais de créer des dialogues", explique Carlos. "Une galerie comme ChertLüdde à Berlin peut montrer ses artistes dans l’espace de Gavin Brown à New York, sans perdre son ADN."
02L’architecture du compromis : concevoir un espace qui s’adapte
Partager un espace suppose de repenser son aménagement. À Cromwell Place, les galeries disposent de cloisons modulaires signées USM Haller, qui permettent de reconfigurer les salles en quelques heures. Les murs, peints dans un blanc cassé (Pantone 11-0601), servent de toile neutre, tandis que chaque galerie apporte ses propres socles, éclairages et signalétiques. "Le défi est de créer une cohérence sans uniformité", résume l’architecte David Kohn, qui a conçu les espaces. "Nous avons opté pour des sols en béton poli, résistants et discrets, et un système d’éclairage LED ajustable (ERCO) qui permet à chaque galerie de régler la température de couleur selon ses besoins."
La flexibilité ne se limite pas aux murs. Les espaces partagés intègrent souvent des zones communes – réserves mutualisées, salles de réunion, voire bars – qui deviennent des lieux de sociabilité. À Paris, le projet "Les Ateliers de Paris" dans le 13e arrondissement propose ainsi des espaces modulables où galeries, artistes et designers cohabitent. "Nous avons conçu des meubles sur mesure, comme des vitrines mobiles signées Vitra, qui permettent aux galeries de créer des micro-environnements distincts", précise l’architecte Jean-Christophe Quinton.
Pourtant, ces aménagements ne sont pas sans risques. Les variations d’humidité, par exemple, peuvent endommager les œuvres. "Nous avons dû installer des capteurs connectés pour surveiller en temps réel les conditions climatiques", explique un responsable de Cromwell Place. "Un tableau de Gerhard Richter ne supporte pas les mêmes variations qu’une œuvre sur papier de Julie Mehretu."
03Le casse-tête juridique : contrats, assurances et propriété intellectuelle
Partager un espace, c’est aussi partager des responsabilités. Les contrats de location éphémère, comme ceux proposés par Cromwell Place, prévoient généralement des clauses strictes sur la durée (de 1 semaine à 3 mois), les frais (entre 5 000 et 20 000 € par mois selon la surface) et les services inclus (nettoyage, sécurité, assurance). "La plupart des galeries optent pour des polices 'all-risk' couvrant le vol et les dommages", précise Me Sophie Vatinel, avocate spécialisée dans le droit de l’art. "Mais attention : ces assurances ne couvrent pas toujours les œuvres en transit ou les performances."
Autre point sensible : la propriété intellectuelle. Dans le cadre de Condo, les galeries hôtes et invitées signent des accords précisant qui détient les droits sur les images des expositions et les éventuelles ventes. "Nous avons eu un cas où une galerie invitée a utilisé des photos de l’exposition pour une campagne publicitaire sans l’accord de l’hôte", raconte Vanessa Carlos. "Depuis, nous incluons systématiquement une clause sur l’usage des visuels."
Enfin, la fiscalité peut devenir un casse-tête. En France, les galeries qui partagent un espace doivent déclarer leurs revenus séparément, mais peuvent mutualiser certaines charges (électricité, assurance) sous réserve de justificatifs. "Le taux de TVA à 5,5% s’applique aux locations d’espaces culturels, mais pas aux services annexes comme la restauration", rappelle Me Vatinel. "Il faut donc bien distinguer les postes dans les contrats."
04Condo, Cromwell Place, et les autres : ce que les modèles collaboratifs nous apprennent
Le succès de Condo et Cromwell Place a inspiré d’autres initiatives. À Paris, la galerie Templon a lancé en 2022 "Templon Lab", un espace partagé avec des galeries émergentes comme Ceysson & Bénétière. "L’idée est de créer un écosystème où chacun garde son indépendance, mais bénéficie de la visibilité du groupe", explique Daniel Templon. À Bruxelles, le projet "Art Brussels Hub" propose des espaces éphémères pendant la foire, tandis qu’à Hong Kong, le "H Queen’s" réunit plusieurs galeries dans un même immeuble.
Ces modèles révèlent des tendances clés : La modularité comme norme : Les galeries privilégient désormais des espaces reconfigurables, avec des cloisons légères et des systèmes d’éclairage adaptables. L’hybridation des publics : Les espaces partagés attirent des visiteurs plus diversifiés. À Cromwell Place, les "First Thursdays" – vernissages collectifs – attirent jusqu’à 2 000 personnes par soirée. La mutualisation des coûts cachés : Transport, assurance, communication… Les galeries économisent jusqu’à 30% sur ces postes en les partageant.
Pourtant, ces collaborations ne sont pas sans critiques. Certains y voient une "les plateformes de servicesisation" du marché de l’art, où les galeries deviennent interchangeables. "Le risque est de transformer l’espace en un simple conteneur, sans âme", avertit le critique d’art Jérôme Sans. D’autres pointent des inégalités : à Cromwell Place, les grandes galeries comme Hauser & Wirth occupent les espaces les plus visibles, reléguant les plus petites aux étages supérieurs.
05Comment préserver son identité dans un espace partagé ?
La question de l’identité est au cœur des débats. "Une galerie, c’est d’abord un regard", rappelle Emmanuel Perrotin. "Si vous perdez ce regard, vous perdez tout." Pour éviter cet écueil, les galeries développent des stratégies : La signalétique distinctive : À Cromwell Place, chaque galerie dispose d’un panneau d’entrée personnalisé, avec sa typographie et ses couleurs. Victoria Miro utilise ainsi un rose vif (Pantone 13-1404), tandis que Hauser & Wirth opte pour un gris anthracite. Les "marqueurs" spatiaux : Certaines galeries installent des éléments permanents, comme des bancs ou des luminaires, qui leur sont propres. La galerie Marian Goodman, par exemple, utilise systématiquement des socles en bois brut pour ses sculptures. La programmation signature : Même dans un espace partagé, une galerie peut imposer son style. En 2022, la galerie Thaddaeus Ropac a organisé une exposition de Georg Baselitz à Cromwell Place, en recréant l’atmosphère de sa galerie de Salzbourg – murs blancs, éclairage rasant, et une odeur caractéristique de bois ciré.
"L’identité ne se résume pas à la décoration", souligne la galeriste Nathalie Obadia. "C’est aussi la façon dont vous accueillez les collectionneurs, dont vous parlez des œuvres, dont vous organisez les vernissages." À Paris, sa galerie partage un espace avec la galerie Chantal Crousel dans le Marais, mais chaque exposition est précédée d’une visite privée pour les clients fidèles, avec un discours adapté à chaque galerie.
06Les pièges à éviter : retours d’expérience
Les galeries qui se lancent dans l’aventure des espaces partagés commettent souvent les mêmes erreurs. Voici les principaux écueils, et comment les contourner : Sous-estimer les coûts cachés : "Beaucoup de galeries pensent économiser sur le loyer, mais oublient les frais de reconfiguration ou les assurances supplémentaires", explique un responsable de Cromwell Place. Solution : prévoir un budget de 15 à 20% supérieur aux estimations initiales. Négliger la logistique : "Nous avons eu un cas où une galerie a dû annuler une exposition parce que les œuvres n’étaient pas assurées pour le transport", raconte Vanessa Carlos. Solution : vérifier systématiquement les polices d’assurance avant toute collaboration. Oublier la communication : "Une exposition dans un espace partagé peut passer inaperçue si elle n’est pas bien relayée", avertit Daniel Templon. Solution : prévoir un plan de communication spécifique, avec des visuels adaptés aux réseaux sociaux et des partenariats avec des influenceurs locaux. Perder son réseau : "Certaines galeries se retrouvent isolées parce qu’elles ne participent pas aux événements collectifs", observe un galeriste parisien. Solution : s’impliquer dans les vernissages communs et les projets collaboratifs.
07Vers un nouveau modèle pour les galeries ?
Les espaces partagés pourraient bien redéfinir le paysage des galeries. Selon une étude de l’Université de Zurich, 65% des galeries européennes envisagent d’adopter un modèle collaboratif d’ici 2027. "Ce n’est plus une option, mais une nécessité", estime le galeriste Almine Rech. "Les coûts sont trop élevés pour continuer comme avant."
Pourtant, ces modèles ne conviennent pas à toutes les galeries. Les grandes enseignes comme Gagosian ou Pace, qui misent sur des espaces monumentaux et une identité forte, restent réticentes. "Notre force réside dans notre capacité à créer des expériences uniques", explique Marc Glimcher, président de Pace Gallery. "Partager un espace, c’est prendre le risque de diluer cette expérience."
À l’inverse, les galeries émergentes y voient une opportunité. "Pour nous, c’est un moyen de gagner en visibilité sans se ruiner", explique la galeriste parisienne Anne-Sarah Bénichou. "Et puis, ça crée des rencontres inattendues." En 2023, sa galerie a partagé un espace avec la galerie Semiose pendant la FIAC, attirant des collectionneurs qui ne les connaissaient pas.
08Conclusion : l’art de partager sans se perdre
Les espaces partagés ne sont pas une solution miracle, mais une réponse pragmatique aux défis économiques du marché de l’art. Leur succès dépend d’un équilibre délicat : mutualiser les coûts sans sacrifier ce qui fait l’essence d’une galerie – son regard, son réseau, son histoire. Comme le résume Vanessa Carlos : "Il ne s’agit pas de fusionner les identités, mais de créer des ponts. Une galerie, c’est comme un livre : on peut le prêter, mais pas le réécrire."
Pour les galeries qui osent se lancer, les clés du succès sont claires : choisir des partenaires compatibles, investir dans un aménagement flexible, et surtout, ne jamais perdre de vue ce qui fait leur singularité. Car au fond, une galerie n’est pas qu’un espace – c’est une voix. Et cette voix, il faut la faire entendre, même dans le bruit d’un lieu partagé.
Chaque œuvre trouve son collectionneur
Présentez vos artistes, découvrez de nouveaux talents et atteignez les collectionneurs parfaits. Renforcez votre rayonnement culturel grâce à Artedusa.
Postuler